Prof. Nehama Leibowitz zatsal (1905-1997) enseigna la Bible et ses commentaires à ses élèves – eux-même professeurs, rabbins et enseignants – durant plus de soixante-dix ans. Ses classes légendaires ont révolutionné l’enseignement moderne de la Bible.

À titre d’exemple, la fille de Rav Ovadia Yossef chlit’araconte que lorsque Nehama Leibowitz parlait à la radio, son père appelait tous ses enfants et leur disait « écoutez là et apprenez d’elle »…

D’une simplicité étonnante, celle qui se faisait appeler simplement « Nehama » ne cherchait aucun honneur. Elle fut tout de même récompensée du prestigieux prix d’Israël pour ses travaux sur la Bible puis du prix Bialik pour son apport à la pensée juive moderne.

Ses célèbres cours sur la Parashat Hashavua ont été traduits en plusieurs langues et ont rencontré l’enthousiasme d’un large public, y compris de très nombreux érudits.

Dans la présente lettre, publiée pour la première fois dans la revue Alon Shvut-Bogrim no. 13, Nehama Leibowitz explique sa chita dans l’étude : Apprendre de chacun, sans tenir compte de la personnalité du personnage mais uniquement de son message. Il me semble que c’est également l’opinion de la Modern Orthodoxy dans son ensemble.

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A l’intention de l’honorable Rav Yehuda Ansbacher,

Vous m’avez fait un grand honneur en commentant mes mots sur la Parashat Pekuidey. Je ne sais plus pourquoi je n’ai pas cité le Tanhouma, était-ce intentionnel ou simplement un oubli ?

Néanmoins, après avoir pris connaissance de votre commentaire, j’ai approfondi les mots du Midrsash et j’ai trouvé que le parallèle avec le Tanhouma n’était pas du même type que celui qui m’intéressait et dont [Franz] Rosenzweig parle dans son essai. […]

A par ce point, laissez moi en venir à une partie plus sensible de votre commentaire.

NehamaIl est vrai qu’il m’arrive de citer les travaux de personnes qui n’étaient pas respectueuses des mitsvot, si leurs mots me paraissent exactes et peuvent dévoiler la lumière de la Torah, sa grandeur et sa sainteté aux élèves.Je travaille selon le principe « Accepte la de là ou elle vient » (Intro. auxshmonei prakim de Maimonide). Que puis-je y faire ?

Benno Jacob était un réformé extrême, qui enseignait au Sontag Gemeinde et transgressa sans aucun doute une partie énorme de nos saintes mitsvot (sans compter le fait qu’il était en plus un violent anti-sioniste…). Cependant, j’ai plus appris dans ses livres (Aug um Auge apporte des preuves extraordinaires selon lesquelles la loi du talion, même dans son sens le plus littéral, ne peut référence qu’à une compensation monétaire) que dans beaucoup d’autres livres écrits par des craignant-Dieu. Il combattit la critique biblique et ses preuves démontrèrent la fragilité de leurs arguments comme personne ne le fit avant lui. Même le Rav David Hoffman zatsal [NDLR : directeur du séminaire rabbinique orthodoxe de Berlin avant la seconde guerre mondiale] (il m’est difficile de mentionner le nom de ce gaon à côté de celui de B. Jacob) ou encore Yssachar Jacobson a »h et le Dr. Muriel n’ont pas écrit aussi bien.

Beaucoup de mes amis – et parmi eux le Rav David Carlebach zatsal, qui enseigna avec moi au séminaire de Jérusalem – ont également étudié ses textes. Il [Benno Jacob] nous ouvrit les yeux sur des éléments totalement nouveaux qui amenaient à une vraie compréhension de la Torah.

Le Professeur Umberto Cassuto zal, qui était craignant Dieu et très scrupuleux dans le respect des mitsvots, a tenu de nombreux propos très éloignés de ma propre compréhension de Torah Misinaï, propos que je refuse de cautionner. C’est pourquoije ne m’intéresse jamais à qui doit quoi mais à qu’est ce qui a été dit.

Pareillement, il n’est pas nécessaire d’apporter des preuves pour dire que [Martin] Buber n’était pas un « bon juif » – selon la compréhension traditionnelle de cette expression. Je l’ai connu, et il ne fut en aucun cas un homme cher à mon cœur ! Loin de là !

[…] Si ses écrits sur les gentils et le christianisme ont été écrit avec sincérité alors c’est une véritable abomination. Mais selon ce qu’il me disait, il semble qu’il n’aimait pas du tout le christianisme et qu’il ne croyait très certainement pas aux bêtises qu’il écrivait. Il voulait simplement flatter les non-juifs, et cela est vraiment négatif. Mais que puis-je faire si j’ai appris de nombreuses choses très correctes de son Tanakh ?

[…] Je ne pourrais cacher tout le bon de ces écrits à mes élèves.

 A dire vrai, même les non-juifs, parfois (selon mon opinion, très rarement), nous offrent de bonnes et précises interprétations des textes. Il arrive même qu’ Abrabanel s’y réfère et préfère leurs opinions à celle du Ralbag ou de Maimonide [NDLR : cf. par exemple l’explication du Abrabanel sur la parashat terouma ou il ramène l’explication des sages chrétiens en précisant « et le bon, nous acceptons d’eux ».

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Il m’est arrivé plusieurs fois d’exposer à de grands talmidei hakhamim des passages du livre de Benno Jacob et je les ai vu se réjouir comme s’ils avaient découvert un grand trésor. Devrais-je leur cacher le nom de l’auteur ? Je ne pourrais faire cela. « Qui sont cela dont nous buvons les eaux mais dont ne nous rappelons pas le nom ? » (Talmud Bavli, Horayot 14a).

C’est mon opinion, celle selon laquelle je dirige ma vie entière.

Je vous remercie pour les bonnes choses que vous avez écrites à propos de mes cours à la synagogue. Je vous souhaite, à vous comme à votre famille, un Pessah Cacher Vesameah’.

Avec respect et remerciement pour votre considération.

                            Nehama

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