Le Blog Modern Orthodox est heureux de continuer son projet « parashat hashavoua » qui propose des commentaires de la écrits par des intellectuel/le/s de différents horizons. Cette semaine, Naty  commente la parashat “Bechala’h”.
Rav David Fohrman a étudié au collège rabbinique Ner Israël de Baltimore auprès de Rav Yaakov Weinberg puis à l’université John Hopkins. Il a traduit pour les éditions Artscroll plusieurs traités du Talmud de Babylone (Shabbat, Kiddushin etc.). C’est aussi l’auteur de deux livres à succès traduits en Français : « Adam & Eve, Caïn & Abel » et « La Reine que vous pensiez connaître » (Ed. Calligraphy). Il réside aujourd’hui à New York et anime un Beth Hamidrach dont la thématique centrale est l’exégèse biblique. Depuis 2007, il a ouvert un centre de e-learning – AlephBeta.org – pour y dispenser ses enseignements. Plus de trois cents écoles ont déjà souscrit à ce programme.

Naty Riahi retranscrit et traduit les enseignements de Rav Fohrman depuis plus de 4 ans. Il maintient les deux sites internet dédiés à cela : ravfohrman.fr (cours écrits) et alephbeta.fr (vidéos éducatives). Il a également édité un recueil d’enseignements : Un l’Eléphant dans la Pièce (Ed. Lichma).

Les Sages du Midrash (Chémot Rabba 21:10) nous donnent un enseignement très étrange au sujet de l’ouverture de la mer de joncs. Ils disent que lorsque les enfants d’Israël marchaient au milieu de la mer sur la terre sèche, ils avaient à leur disposition de merveilleux arbres fruitiers, avec des pommes et des grenades. Quel est l’intérêt de ces arbres fruitiers ? Pourquoi les Sages parlent en particulier des arbres fruitiers ? Et pourquoi pas dire qu’il y avait aussi des barres chocolatées ?

Il me semble que les Sages n’ont pas inventé cette histoire, mais ont été inspirés par des parallèles textuels fascinants. Pour s’en rendre compte, il faut lire le récit de l’ouverture de la mer avec des yeux ouverts et en se posant l’une de mes questions favorites : Où avons-nous déjà vu ces mots, idées ou concepts ailleurs dans la Bible ?

L’ouverture de la mer comme une création

Immédiatement avant que le mer ne s’ouvre, il est dit (Ex. 14:21) : « Dieu fit reculer la mer, toute la nuit, par un vent d’est impétueux et il mit la mer à sec et les eaux furent divisées. » Il fait sombre, il n’y rien d’autre que de l’eau, sur laquelle plane un souffle divin. Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

Personnellement, cela me fait penser au tout début de la création du monde, lorsque Dieu créa le ciel et la terre. Il est dit (Gen. 1:2) : « Les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle[1] de Dieu planait à la surface des eaux. ». Nous ne pensons pas souvent ce à quoi le monde pouvait ressembler avant la création que la Torah décrit. La seule chose qu’il y avait, au début, c’était de l’eau. Il y avait de l’eau partout et il faisait sombre et le souffle divin planait sur l’eau. Maintenant, juste avant l’ouverture de la mer, on est dans la même configuration.

Quelle est la première chose qui se passe dans la création ? Dieu crée la lumière puis sépare l’obscurité de la lumière (Gen. 1:3). Retrouve-t-on ces éléments dans la mer de jonc ?

Il semble bien que oui. Dieu utilise une colonne de nuée pour conduire le peuple d’Israël. La colonne de nuée se déplace de l’avant vers l’arrière du peuple. Le texte dit (Ex. 14:20) : « [La nuée] passa ainsi entre le camp égyptien et celui des enfants d’Israël: pour les uns il y eut nuée et ténèbres, pour les autres la nuit fut éclairée; et, de toute la nuit, les uns n’approchèrent point des autres. »  Cette nuée permet de séparer entre la lumière et l’obscurité. Les enfants d’Israël avaient la lumière, et les Egyptiens, l’obscurité. On retrouve, à la mer de jonc, cette séparation entre la lumière et l’obscurité.

Continuons. Que se passe-t-il ensuite dans la création ? Il y a cette phrase un peu mystérieuse de Dieu (Gen. 1:5) « Qu’un ciel s’étende au milieu des eaux, et forme une barrière entre les unes et les autres. ». Il y eut alors les eaux supérieures et les eaux inférieures – quoi que cela signifie – et il le ciel se trouva entre les deux. Cela ne vous rappelle-t-il rien lors de l’ouverture de la mer ? Y avait-il une autre fois où deux masses d’eau ont été séparés ? Certainement ! La mer a été séparé en deux, mais cette fois, la séparation s’est faite horizontalement et non verticalement comme lors de la création : (Ex. 14:22) « les eaux se dressaient en muraille à leur droite et à leur gauche ».

On continue ? Après la séparation entre la lumière et l’obscurité, après la séparation entre les eaux et les eaux, Dieu fit encore une séparation, entre les eaux et la terre ferme. (Gen. 1:9) « Que les eaux répandues sous le ciel se réunissent sur un même point, et que le sol apparaisse ». A l’ouverture de la mer, il s’est produit le même phénomène, la division de mer et les eaux qui se rassemblent, permettant la terre sèche apparaisse (Ex. 14:21) : « Il mit la mer à sec et les eaux furent divisées ». C’est tout l’histoire de la création du monde qui se répète !

Dans la création, le fait que la terre ferme soit apparue a permis la vie sur terre. La végétation, la vie animale, la vie humaine. Et dans la mer de jonc, qu’est-ce que l’assèchement de la terre a-t-il permis ? Il a aussi permis à la vie. Le peuple d’Israël fait alors face à la possibilité d’extinction, l’Egypte est à ses trousses, mais pas quand la mer se divise et qu’un chemin de terre ferme s’ouvre entre les vagues, alors la vie reprend espoir, la vie redevient possible.. Le texte dit (Ex. 14:22) : « Les enfants d’Israël entrèrent au milieu de la mer, dans son lit desséché ». Et nous savons qu’ils n’étaient pas seuls, ils étaient accompagnés de leurs animaux. La vie animale et la vie humaine ont été possible grâce à la séparation de la mer et l’apparition d’une terre ferme.

L’élément suivant de la création semble manquer dans la mer. Dieu dit (Gen 1:11) : « Que la terre produise des végétaux; des arbres fruitiers portant, selon leur espèce, un fruit qui perpétue sa semence sur la terre. ». Où trouve-t-on les arbres fruitiers dans la mer de jonc ?

Il me semble que c’est là que les Sages entrent en jeu. L’élément de la création qui manque maintenant, dans la mer, c’est la vie des plantes, des arbres. Les Sages, avec leur commentaire, semble nous donner un petit indice, et nous poussent à voir, dans l’ouverture de la mer, une sorte de nouvelle création. « Oui, bien sûr », semblent-ils dire, « il y avait des arbres. Tout comme il est dit dans la création, « ets péri osséh péri lémino », « un arbre fruitier qui fait un fruit selon son espèce » »…

L’ouverture de la mer comme l’ultime révélation de Dieu

Les Sages n’ont donc pas inventé un joli conte de fée, au hasard, simplement pour rendre l’ouverture de la mer de jonc encore plus extraordinaire. Ils veulent nous aider à discerner un modèle, ou une disposition, qui s’est reproduit pour les enfants d’Israël. La séparation entre la lumière et l’obscurité, la séparation entre des masses d’eau, et la séparation entre la terre et la mer.

Pour l’Egypte, l’ensemble de ces séparations se sont effondrées. À l’aube, sur le camp des Egyptiens, (Ex. 14:24) « Dieu fit peser sur l’armée égyptienne une colonne de feu et une nuée et jeta la perturbation dans l’armée égyptienne ». La colonne de feu et la nuée, la lumière et l’obscurité sont maintenant mélangées, pour les Egyptiens. Ils en sont perturbés, c’est le chaos dans le camp égyptien. Les deux murs d’eau se sont effondrés, leur séparation s’est estompée. La séparation entre terre et mer a aussi disparu. Une fois de plus, chaos total. Les vagues qui se brisent dans un monde où il n’y a plus que de l’eau. Cela évoque une création à rebours, on revient au tout début de la création, lorsque (Gen 1:2) « la terre n’était que solitude et chaos ».

Dans la série de cours traitant de la sortie d’Egypte[2], j’ai tenté de montrer que Dieu voulait, à travers les plaies, non seulement se faire connaître comme une force puissante, mais Il voulait se dévoiler au monde comme le Dieu, créateur du monde. Toute la sortie d’Egypte tourne autour de cette révélation. Les Egyptiens croyaient en plusieurs dieux, chacun contrôlant son propre domaine. Mais le judaïsme enseigne une vérité différente. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui est en charge de tout, qui contrôle tout. C’est le Dieu qui est capable de commander le Nil pour qu’il se transforme en sang, capable de diriger le monde des amphibiens en déversant les grenouilles sur l’Egypte, capable de diriger les insectes, les poux, les bêtes sauvages, la pluie, la peste ; capable de dominer la nature en mélangeant des éléments incompatibles comme le feu et le grêle ; capable de contrôler la vie humaine en donnant la mort aux premiers nés. A chaque fois, Pharaon a résisté à ce message jusqu’à ce que, finalement, c’est la création elle-même qui se rejoue. Cette fois, il ne peut plus nier[3], il y a un seul Dieu, le Dieu de la création. Ceux qui ont reconnu l’existence du Créateur ont obtenu les avantages de la création et de ceux qui ont nié le Créateur, ont vécu le retour vers un monde de chaos, un monde avant la création. Tu refuses de reconnaître la force qui a créé tout cet ordre dans le monde ? Par conséquent, tu vivras dans un monde de désordre, de chaos.

Conclusion

Prenons un peu de recul. Le sort terrible de l’armée égyptienne dans la mer, est un reflet du grand malheur que l’Egypte a causé à l’humanité. Leur refus de voir d’autres humains comme des frères, leur volonté de jeter les bébés garçons dans l’eau et les laisser mourir sans pitié. Maintenant, les auteurs de ces actes horribles subissent le même sort qu’ils ont infligé à leurs victimes. Eux aussi sont noyés dans l’eau. Et, à un autre niveau, leur sort correspond à un autre déni, parce que quand vous niez la fraternité des hommes, vous niez également l’existence du père qui fait que les hommes sont frères. Si il n’y a pas de créateur, alors il n’y a pas de fraternité parmi l’humanité. S’il n’y a pas de créateur, il n’y a aucune raison que l’on forme une famille. Le mal, le péché, de jeter les bébés dans le Nil n’a été possible que parce qu’ils niaient l’existence du Père qui est dans le ciel. A la mer, l’Egypte n’a fait que récolter les fruits de sa théologie maléfique.

[1] Ici le mot « souffle » est à prendre au sens d’ « esprit ». Mais le mot en hébreu « roua’h » est le même que le « vent » qui soufflait pour assécher la mer.

[2] http://www.ravfohrman.fr/search/label/Sortie%20d%27Egypte

[3] Peut-être est-ce la raison pour laquelle certains disent que Pharaon aurait fait téchouva dans la mer ?

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