https://i0.wp.com/www.modernorthodox.fr/wp-content/uploads/evolution-de-l-homme1.jpg?resize=300%2C200Il y avait deux hérétiques (deux saducéens), l’un se nommait Sasson (littéralement : allégresse) et l’autre se nommait Simh’a (littéralement : joie).

Sasson dit à Simh’a : « je vaux plus que toi ! Puisqu’il est écrit : « ils retrouveront allégresse (Sasson) et joie (Simh’a) » (Is. 35:10) ». [Sasson apparaît avant Simh’a dans le verset, ce qui sous-entend une préférence].

Simkha répondit à Sasson : « je vaux plus que toi ! Puisqu’il est écrit : « joie (Simh’a) et allégresse (Sasson) pour les juifs » (Esther 8:17) ».

Sasson dit à Simh’a : « un jour tu sortiras et on t’enverra en éclaireur, comme il est écrit « Vous sortirez dans la joie (autre traduction : Par Simh’a vous sortirez) » (Is. 55:12) ».

Simh’a répondit à Sasson : « un jour, ils te sortiront et te rempliront d’eau. Comme il est écrit : « Et vous puiserez de l’eau dans l’allégresse (Sasson) » (Is. 12:3) [..]

(T.B Soucca 48b)

Au milieu d’une discussion sérieuse sur les libations d’eau qu’on pratiquait au Temple durant Souccot, apparaît ce dialogue étonnant. Comme la plupart des « Aggadot » du Talmud, ce n’est pas la vérité historique qui nous intéresse, mais le message qu’ont voulu transmettre nos sages.

Ainsi, il est probable que nos deux personnages, Sasson et Simh’a, n’aient jamais existé. Les commentateurs classiques1s’accordent pour expliquer ce passage comme une attaque du Talmud envers les saducéens.

Les saducéens appartenaient à une des nombreuses sectes juives de l’époque du deuxième Temple. L’une de leur particularité était le rejet de la Torah Orale. Ainsi, ce n’est pas un hasard si c’est au milieu d’une discussion sur les libations d’eau que ce texte apparaît ! En effet, les libations d’eau ne sont pas mentionnées dans la Torah écrite, c’est la tradition orale qui nous les enseigne. Le Talmud nous raconte d’ailleurs que certains prêtres saducéens ne se gênaient pas pour afficher clairement leur mépris pour ces coutumes, au sein même du Temple2.

Dans ce passage, les sages du Talmud caricaturent volontairement cette approche, afin d’en dévoiler les failles. Ainsi, sans tradition orale, grille de lecture du texte biblique, celui-ci devient absurde. Les passages les plus profonds, traitant de la fin des temps, deviennent de ridicules versets discutant de la prédominance d’un homme sur son ami.

C’est en montrant l’absurdité d’une telle lecture que les docteurs du Talmud nous obligent à conclure que la Torah écrite ne peut être dissociée de la Torah orale.

Permettez moi de proposer une lecture un peu plus large, mais en rien contradictoire, de cette AggadaLes sages dénoncent une lecture trop littérale des versets. Selon mon interprétation, Sasson et Simkha représentent peut être des hérétiques, mais avant tout des fondamentalistes (au sens premier du terme,fondamentalismedoctrine n’admettant comme seule expression absolue de la véritéque le sens littéral des textes sacrés)!En refusant d’accorder au texte toute dimension métaphorique, ils le ridiculisent.

La Torah : un livre de contes ?

Prenons un exemple plus moderne et polémique : la création du monde.

Ainsi, selon la Bible, le monde a été créé en six jours. Selon la science, cela a pris plusieurs milliards d’années.

Selon la Bible, les végétations et les animaux apparurent spontanément, selon la science, ils sont le fruit d’une très longue .

Selon la Bible,l’homme fut créé à partir de la terre, selon la science, l’homme est un animal qui a évolué.

Et les exemples sont encore nombreux.

Disons le immédiatement, la lecture littérale de l’épisode de la création du monde est d’un ridicule extrême, pour toute une liste (non-exhaustive) de raisons :

a) Premièrement, elle réduit la Torah à un livre d’histoire (mal écrit, en plus !).

b) Deuxièmement, elle nous conduit à l’impasse. Cette même Torah qui contredit la science, nous ordonne de suivre les médecins, quitte à profaner le Chabbat. (et jusqu’à preuve du contraire, la médecine est une science)

c) Troisièmement, même au niveau littéral, cette lecture est absurde. Par exemple, ce n’est que le quatrième jour que Dieu crée le soleil et la lune. Comment, dans ce cas, parler de « premier jour » lorsqu’un jour correspond au cycle du soleil et de la lune autour de la terre, pour un référentiel terrestre ?! Certains répondront peut être qu’il s’agit d’une durée… mais justement, le temps aussi est une création, alors quand celui-ci fut-il créé ? Et les exemples sont encore nombreux.

Cette lecture transforme la Torah en dogme absurde, totalement déconnecté du rationnel.

Mais c’est écrit dans la Bible !

Certains m’objecteront que si Dieu n’a pas créé le monde en six jours, pourquoi l’a t-il écrit ? N’aurait-il pas pu écrire que « durant des milliards d’années Dieu créa le monde » ? « et du singe naquit l’homme, qui évolua progressivement » ?

Selon cet argument, si quelque chose est écrit dans la Bible, cela est forcement « Vrai ».

Or, cette lecture dogmatique contredit justement l’un des plus solides dogmes du judaïsme : celui qui affirme que Dieu est incorporel.

En effet, si nous acceptons cette lecture, Dieu n’est pas un être infini mais un être limité par ses membres humains, en bref, un dieu païen. Comme il est écrit : « et Dieu vu »3? « par une main forte »4? « et ses piedsse tiendront sur le mont des oliviers »5?

La liste de versets parlant de Dieu dans des termes humains est énorme. Évidement, tout le monde comprend qu’il ne s’agit pas d’attributs divins mais d’images marquant l’esprit des hommes. Comme le dit le dicton talmudique, la Torah parle le langage des hommes.

Il en va de même pour la création du monde. Il est tout aussi absurde d’imaginer un Dieu limité (oxymore…) que de penser que les premiers passages de la Bible décrivent la création du monde.

S’il en est ainsi, quel est le but de ce récit ? À mon avis, le but premier est de transmettre des idées éthiques et religieuses. L’une des idées principales est celle selon laquelle le monde a débuté. Ce qui peut nous paraître évident ne l’a pas toujours été. Ainsi, en Grèce antique on estimait que le monde était éternel, théorie acceptée par tous les philosophes de l’antiquité. Bereshit déborde de bien d’autres thèmes passionnants, le rôle de l’homme dans la création, les rapports hommes-femmes, les rapports entre êtres humains…

Par exemple, la création d’un homme originel souligne l’idée d’égalité des êtres humains. Comme le dit le Talmud, c’est pour t’apprendre que celui qui tue une personne est considéré comme s’il avait anéanti toute l’humanité; et celui qui sauve une personne, c’est comme s’il sauvait le monde.6

Voilà un maigre exemple d’une lecture « non-littérale » de la Bible, mais je pense qu’il indique la direction à prendre si l’on veut élever la Bible un peu au-dessus des contes de Grimm.

C’était déjà écrit dans la Bible !

Je viens de développer l’idée selon laquelle la Bible n’est ni un livre d’histoire, ni de science, mais un livre de lois et d’éthique. Prise à l’extrême, cette théorie signifierait que nous ne portons aucune importance aux « histoires » de la Bible. Ainsi, on pourrait aller jusqu’à dire qu’Abraham n’a pas vraiment existé, qu’il est uniquement la description du croyant idéal.

Cette position extrême me paraît difficile et discutable.

Il existe une troisième option, mais comme toujours, l’option du milieu est à la fois la plus séduisante et la plus dangereuse.

Nous pouvons lire les passages bibliques contredisant la science/l’histoire d’une façon qui serait littérale est métaphorique à la fois ! Je m’explique :

Quand la Torah parle de « six jours » de création, je peux traduire « yom »(littéralement « jour ») par « époque ». Cette traduction, moins bête qu’elle en a l’air, possède un appui dans différents versets. Ainsi, nous résoudrons le problème scientifique (le monde ne s’est pas créé en six jours) et le problème religieux. Le monde, aurait connu six étapes importante dans son développement…

Je ne pense pas avoir trop besoin de développer les exemples, qui ont largement été popularisés dans des cours grands publics sur le thème de « Torah et  ».

Cette option tentante peut s’avérer, à mon avis, la plus satisfaisante, à condition d’être mise en pratique par des personnes alliant haut niveau universitaire et profondes connaissances religieuses. D’ailleurs, nombreuses sources traditionnelles, bien antérieures à la science moderne, jettent un pont entre les théories modernes et les versets de la Bible. On trouve par exemple des allusions à la théorie de l’évolution dans le commentaire du Sforno7 (Italie, 15e siècle) dont l’exégèse remonte bien avant la naissance de !

Cependant, cette lecture doit être prise avec des pincettes. Tout d’abord car des erreurs scientifiques flagrantes existent dans la littérature rabbinique, accorder trop de crédit à ces théories risque de déboucher tôt ou tard sur de grandes déceptions. Maissurtout, cette lecture est bien souvent détournée par des orateurs aux connaissances scientifiques bien faibles, qui détournent avec la plus grande malhonnêteté intellectuelle certaines découvertes scientifiques, dument sélectionnées, et à des fins discutables.

Enfin, si la Torah parle si brièvement d’un épisode aussi essentiel que la création, alors qu’elle consacre de bien plus longs passages pour condamner l’idolâtrie ou rappeler la sortie d’Égypte, cela doit tout de même être indicatif ! Ainsi, il est probablement possible de réconcilier récit biblique et sciences modernes, mais cela reste tout de même bien inutile puisque cela ne représente pas l’essentiel du message biblique.

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Pour les plus intéressés, voici une petite liste de livres et d’articles intéressants sur le sujet :

a) betorato shel harav guedalia (Hebreu). La dernière partie du livre est un commentaire sur Bereshit du Rav Guedalia Nadel, grand érudit rationaliste. Le livre est disponible en ligne ICI.

b) le commentaire du Rav Zvi Hoffmann sur Bereshit. Disponible en hébreu, éditions Mossad Harav Kook.

c)linvoukhei hador, du Rav Avraham Kook (Hébreu). Lire également l’article (en anglais) du Prof. Marc Shapiro sur ce sujet. Article disponible ICI.

d) Fondements de l’humanité, éditions Cerf (2008). Recueil de textes d’intellectuels français, sous la direction de Meir Tapiero. Je conseille surtout les articles de Benjamin Gross, Eric Smilevitch et Meir Tapiero.

 

e)  The Challenge of Creation: Judaism’s Encounter with Science, Cosmology and Evolution (Zoo Torah/Yashar Books 2006) de Nathan Slifkin.

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1Voir par exemple le Maharsha, le Ein Yaacov et Rav Soloveitchik (Reshimot Hagrid Halevy) sur le passage

2T.B Soucca 48b, on nous raconte qu’un prêtre, en signe de mépris, versa l’eau sur ses pieds. En colère, le peuple le lapida à l’aide de leurs etroguim

3Genèse 1:4

4Exode 13:9

5Zacharie 14

6T.B Sanhédrin 37b

7Rabbi Ovadia Sforno, commentaire sur la Torah, Genèse 1:26 et 2:7

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