Aux Origines du Judaïsme

Sous la direction de Jean Baumgarten et Julien Darmon

(Editions : Les Liens qui Libèrent / Actes Sud – 2012)

 

 

 

 

 

La parution d’un nouveau livre visant à synthétiser l’entier de « l’Histoire juive » est un événement suffisamment rare, dans le paysage intellectuel juif francophone, pour être salué avec une attention particulière.

Bien sûr, d’autres s’y s’ont essayé avant, et les noms sont prestigieux : André Chouraqui (La pensée juive, Presses Universitaires de France, 1965), Armand Abécassis (La pensée juive, 4 volumes, Librairie Générale Française, 1987-1996), Shmouel Trigano (éditeur ; La société juive à travers l’histoire, 4 volumes, Fayard, 1993), ou encore récemment Eric Smilevitch (Histoire du Judaïsme, Presses Universitaires de France, 2012)1 ; et d’autres encore. Mais l’ouvrage collectif édité par Jean Baumgarten et Julien Darmon, « aux Origines du Judaïsme », frappe à la fois par son ambition et par son originalité.

 

Ambition : près de 520 pages au total (avec annexes), 16 articles provenant de spécialistes souvent éminents. Et il faut noter ici, comme un signe positif, les marques de la forte implication personnelle des deux coéditeurs : ainsi, outre l’article qu’il a rédigé pour l’ouvrage, Jean Baumgarten s’est également fait le traducteur d’un autre article, celui de Rachel Elior. Et Julien Darmon, outre les deux contributions qu’il a rédigées, a également traduit 4 (!) autres articles de l’original anglais.

 

Originalité : la majeure partie des ouvrages concurrents adoptent une approche purement linéaire, en choisissant de retracer l’évolution des communautés juives et/ou de la pensée juive époque par époque, du plus ancien au plus récent (Antiquité, Moyen-Age, Temps Modernes ; etc.), sans distinction de sujet ; or, l’ouvrage collectif « aux Origines du Judaïsme » prend le contrepied de cette vieille convention en considérant indépendamment les différents fondements religieux, sociaux et culturels du Judaïsme, pris chacun indépendamment, dans une optique historique de long terme. Ainsi, au fil des articles, le lecteur découvre (ou redécouvre) l’évolution historique, depuis ses origines et jusqu’à l’époque contemporaine, du commentaire biblique, de la démarche halakhique ou de l’étude talmudique, entre autres sujets.

 

Mais on est surpris de constater que la somme reste parfois curieusement lacunaire. Dans un ouvrage de cette ampleur, on se serait attendu à ce que certains autres sujets ne soient pas omis. Pourquoi consacrer un article aux origines du hassidisme, sans lui mettre en regard un essai miroir sur les origines du mithnagdisme, ce mouvement concurrent et rival du hassidisme (le prof. Allan L. Nadler, de Drew Univers ity, aurait été un choix tout naturel pour un tel article) ? Et pourquoi ne pas consacrer un article aux origines de l’orthodoxie, lorsque l’on connait le dynamisme et la vitalité de ce mouvement sur la scène juive contemporaine, ainsi que le vif intérêt qu’il suscite ces dernières années, auprès d’un groupe grandissant de chercheurs contemporains? Et cette liste pourrait facilement être augmentée.

 

Par ailleurs, force est de constater l’absence quasi-totale de contributions de chercheurs israéliens dans la liste des auteurs2. Similairement, un examen de la partie bibliographique du livre (pp. 489-518), dans laquelle les références à des publications en langue anglaise représentent la vaste majorité des œuvres citées, illustre aussi l’anglo-centrisme marqué du collectif des auteurs. C’est là un manque très regrettable. De manière générale, on peut raisonnablement affirmer qu’Israël est devenu de nos jours le principal centre de recherche mondial en termes d’études juives ; c’est en Israël que la communauté scientifique est la plus riche et la plus établie. De plus, les méthodes d’analyse du monde académique israélien diffèrent régulièrement de celles employées ailleurs ; en faisant l’impasse sur les contributions en langue hébreu, le livre « aux Origines du Judaïsme » se ferme à des approches intéressantes et novatrices, qui l’auraient forcément enrichi.

 

Du point de vue du contenu, les différents articles, dont la lecture se révèle très instructive, abordent une multitude de thèmes, et nous ne ferons ici que les résumer brièvement. La première partie de l’ouvrage, qui est une étude de la pensée et des textes (« Le Monde des Textes », pp. 17-211), a pour but de se pencher sur les évolutions historiques de l’étude de la Torah, du commentaire biblique, de la halakha (loi juive), de l’interprétation talmudique, des apports de la philosophie juive et de la kabbale, etc. La deuxième partie du livre, quantitativement la plus importante (pp. 215-475), est quant à elle consacrée à l’histoire des communautés ainsi que des diverses institutions établies au fil des siècles : judaïsme séfarade, judaïsme ashkénaze, la communauté juive à l’Epoque Moderne, ou encore les derniers développements du monde contemporain, etc.

 

Plusieurs de ces contributions sont extrêmement informatives, malgré une place nécessairement limitée. Ainsi, nous avons beaucoup apprécié l’article sur « la matrice de l’interprétation talmudique », très didactique et accessible aux lecteurs non spécialistes, malgré la complexité indéniable du sujet traité. Ou encore, l’article sur « les nations au miroir d’Israël », qui retrace, sur deux millénaires, l’évolution du rapport que les juifs ont entretenu avec les autres peuples. Le concept qui sous-tend cette dernière recherche est que l’identité juive s’est construite notamment par opposition à « l’Autre », que représente le non-Juif ; dès lors, se pencher sur la vision juive des « Nations » revient à étudier, par effet miroir, comment les Juifs se voyaient eux-mêmes. En soi, ce concept a déjà été noté dans d’autres contextes (nous pensons ici notamment aux travaux du sociologue Kai Erikson sur la société puritaine américaine du 17eme siècle, et aux études qui suivirent), mais n’avait pas encore été appliqué, à notre connaissance, au rapport historique entre Israël et les Nations.

 

Toutefois, certains points surprennent parfois. Ainsi, nous ne sommes pas convaincus que l’origine première du concept de « l’étude de la Torah » soit à situer dans le Tanakh, et plus précisément dans cette profession de foi qu’est le Shema (cf. p. 19). Au contraire – comme l’a noté Moshe Halbertal (People of the Book, Harvard University Press, 1997, p. 94), l’étude de la Torah remplissait, dans la Bible, des fonctions bien distinctes de celles qu’elle revêtit à partir de la littérature rabbinique. Dans la Bible, l’étude avait pour but de garantir la continuité de la mémoire et de la tradition (et c’est dans cette optique que les versets du Shema s’expliquent le plus simplement et le plus naturellement); elle n’était pas encore cette réflexion intense et continue, cette interrogation constante du texte et cet enjeu religieux majeur, qu’elle devint plus tard pour les Sages talmudiques, et qui est l’objet de l’article en question.

 

Peu convaincante également du fait de son simplisme, dans un article autrement méritoire, l’idée selon laquelle la halakha (loi juive) aurait fonctionné pendant des siècles en vase clos, comme une sorte de système étanche au monde extérieur à elle-même, et se serait montrée imperméable à toute influence extérieure, spirituelle ou idéologique, à la seule exception de la kabbale zoharique et post-zoharique (pp. 86-88).

 

La réalité est toute autre. En premier lieu, quand bien même l’apport de la philosophie est certes inférieur, s’agissant de la halakha, à celui de la kabbale, il ne saurait pourtant être négligé. Ainsi, la partie du grand code maimonidien appelée Hilkhot Deot, que l’auteur de l’article ne mentionne pas, traite pour la première fois en termes halakhiques de la conduite journalière, des traits de personnalité à acquérir ainsi que de la santé corporelle d’un être humain – tous des thèmes d’inspiration clairement philosophique ; Maimonide servait ici de précurseur à d’autres ouvrages halakhico-philosophiques, tels que le Ora’h Meicharim de R. Menakhem ben Avraham Treves, ou à la codification halakhique de maximes éthiques, comme celle réalisée par r. Avraham Gombiner dans son Maguen Avraham, Ora’h ‘Hayyim 156. D’autres auteurs ont su combiner, dans leurs œuvres, savoir philosophique et tradition légale juive ; ainsi, Rabbi Mena’hem ha-Meiri, dans son commentaire talmudique Beit ha-Be’hirah, à propos duquel les études récentes ont largement démontré l’interpénétration des deux domaines supposément non solubles (voir par exemple:משה הלברטל, בין תורה לחכמה – רבי מנחם המאירי ובעלי ההלכה המיימונים בפרובנס, מגנס, ירושלים, 2000 ). Autre exemple : le Ralbag (Gersonide) estimait que le commandement des tsitsith représente symboliquement (philosophiquement) l’unité divine, et qu’il est par conséquent interdit (halakhiquement) de porter plus d’un talith à la fois (cf. Charles Touati, la pensée philosophique et théologique de Gersonide, Les Editions de Minuit, 1973, p. 500 ; l’auteur donne d’autres exemples de ce même phénomène). En second lieu, au-delà de la philosophie, le « monde étanche » de la halakha se révèle à l’examen bel et bien perméable à toutes sortes influences extérieures ; en témoigne l’ouvrage de Louis Jacobs (A Tree of Life, London, 1984), qui en recense un nombre important, et dont nous avons repris certains exemples ci-dessus. Finalement, le rôle du Zohar dans le processus halakhique est bien plus complexe qu’indiqué dans l’article ; on peut utilement consulter à ce propos les contributions que Moshe ‘Halamich a consacrées à la question (משה חלמיש, הקבלה : בתפילה, בהלכה ובמנהג, בראילן 2000).

 

Finalement, dans un autre registre, un ultime manque à déplorer : la présence d’un index aurait utilement complété les annexes en fin d’ouvrage, et aurait facilité la recherche ultérieure de tel ou tel point précis.

 

Mais ces réserves ne sont pas l’essentiel ; elles représentent les exceptions qui confirment la règle. Et, en dernière analyse, il nous semble que l’ouvrage « aux Origines du Judaïsme » est en droit de figurer en bonne place dans toute bibliothèque juive francophone bien constituée.

 

 

1 Certains de ces ouvrages touchent plus à l’histoire sociale, d’autres à l’histoire intellectuelle ; l’ouvrage que nous examinons aujourd’hui relevant quant à lui des deux domaines à la fois.

 

2 La seule exception est celle du prof. Rachel Elior, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, auteure de l’article sur les origines du hassidisme. Jeffrey Woolf, l’auteur d’un article sur le processus halakhique, est un auteur anglo-saxon, quand bien même il enseigne actuellement à l’Université de Bar-Ilan.

 

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