Guest Post de Samuel, un jeune étudiant préférant l’anonymat.

logo beitDans les pages de ce blog a déjà été évoquée l’émergence de , une nouvelle association de talmidot chachamim (femmes érudites) et de rabbins ouverts et pluralistes, reprenant le nom de la célèbre maison d’étude talmudique Beth Hillel. Tout en restant fidèle à la tradition orthodoxe, elle professe une attitude tolérante et ouverte auprès de la société israélienne, généralement peu liée à la Halacha. Parmi ses opinions figurent l’inclusion des femmes dans le leadership juif, une volonté d’intégration dans la société générale (sans pour autant en accepter toutes les valeurs), une vision positive vis-à-vis des idées originant dans le monde moderne, et un attachement profond à l’Etat d’Israel et au sionisme.

 

Preuve de l’influence grandissante de Beit Hillel, le a récemment fait savoir son désaccord avec les valeurs prônées par l’association. D’une part, il critique1 la compréhension simpliste selon laquelle l’école d’Hillel aurait été composée de rabbins toujours “sympathiques”, “accommodants” – le monde est complexe, et même eux ont dû parfois limiter leur et se soumettre à leurs habituels contradicteurs, Beth Shammaï. D’autre part, Rav Aviner s’attaque à la mainmise exclusive que sous-entend cette appellation : les autres courants du judaïsme, moins ouverts, feraient-ils implicitement partie de Beth Shammaï, et n’auraient-ils donc pas voix au chapitre dans le discours halakhique ?

 

Qu’en auraient pensé Beth Hillel et Beth Shammaï eux-mêmes ?

 

La discussion originelle opposant les deux maisons d’étude est tout à fait représentative d’un désaccord honnête, leshem shamayim2, mais ancien et parfois agité… Après tout, l’une des premières machlokot “polémiques” dans l’histoire d’Israel (si polémique qu’il fallut assembler tout Jérusalem pour la trancher !) opposait Hillel et Shamaï eux-même3 ! Les deux factions s’opposèrent pendant plusieurs années sur nombre de sujets, Beth Shammaï étant généralement d’un avis plus sévère. La division était extrêmement profonde et dangereuse, à tel point qu’il fallut une intervention divine pour finalement la résoudre :

 

יצאה בת קול ואמרה אלו ואלו דברי אלהים חיים הן והלכה כבית הלל. וכי מאחר שאלו ואלו דברי אלהים חיים, מפני מה זכו בית הלל לקבוע הלכה כמותן ? מפני שנוחין ועלובין היו ושונין דבריהן ודברי בית שמאי […].

Une voie divine proclama : “ceux-ci et ceux-là sont les paroles du Dieu vivant, et la halacha est selon Beth Hillel.” Mais si les deux opinions sont toutes deux les paroles du Dieu vivant, pourquoi Beth Hillel ont-ils eu ce privilège ? Car ils étaient agréables et tolérants, et rapportaient aussi l’avis de leur opposant, Beth Shammaï […].4

 

Malgré le fait que l’opinion de Beth Shammaï ait été irrémédiablement rejetée de la Halacha, le lecteur attentif verra qu’elle n’est pas illégitime : elle aussi fait partie des “paroles du Dieu vivant”. Alors quelle était la justification de la sévérité de Beth Shammaï ? Et pourquoi ses opinions dans tous les domaines ont-elles été abandonnées ? Y aurait-il une raison profonde, un fil directeur duquel découlaient toutes les machlokot, et serait-ce cette base commune qui aurait été invalidée ?

 

L’explication du Rav Shlomo Zevin5, qui est généralement acceptée dans le monde des yeshivot, tente précisément de répondre à cette interrogation. Beth Shammaï considère le potentiel, la valeur idéale de chaque chose : y a-t-il, ne serait-ce qu’une possibilité pour qu’un certain acte amène à transgresser la loi divine, ou à une chute spirituelle lourde de conséquences ? Si c’est le cas, le potentiel, et donc l’essence (le concept) de la chose est souillée – il devient impossible d’atteindre la perfection. Il faut donc s’éloigner le plus possible de cette incomplétude, et l’interdire d’une manière absolue.

A l’inverse, Beth Hillel, plus réalistes, s’attachent à voir les chose telles qu’elles sont présentement, tachles, et non telles qu’elles pourraient être dans un improbable monde des idées. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas idéal, il faut dont prendre en compte la réalité, au lieu de chercher à vivre dans un univers parfait et imaginaire qui serait dépourvu de la possibilité même de fauter.

A l’aune de cette interprétation, je pense qu’il est aussi possible de comprendre une discussion moins connue entre les deux écoles :

 

שב״ש אומרים אל ישנה אדם אלא למי שהוא חכם ועניו ובן אבות ועשיר ; וב״ה אומרים לכל אדם ישנה, שהרבה פושעים היו בהם בישראל ונתקרבו לתלמוד תורה, ויצאו מהם צדיקים חסידים וכשרים.

Beth Shammaï pensent qu’il ne faut enseigner la Torah qu’à des personnes sages, humbles, de bonne famille, et riches. Mais Beth Hillel soutiennent qu’il faut enseigner à tout homme, car de nombreux mécréants ont été influencés par leur étude de la Torah, et ont eu pour descendance des gens vertueux, pieux, et aptes.6

 

Beth Shammaï estimaient, avant toute chose, l’intelligence et les capacités intellectuelles de leurs élèves, et méprisaient la foule amassée autour de Beth Hillel. Pourquoi tomber dans un populisme de bas étage ? Peu importe le nombre, la Torah considère l’intellect et la sagesse, qui se trouvent en plus grande “quantité” chez l’élite bien éduquée et “de bonne famille”, et non chez la plèbe remplissant les rues de Jérusalem7. Beth Shammaï se savaient minoritaires – mais qu’importe le nombre de gens ? Seuls l’avis des plus intelligents compte, et Beth Shammaï se savaient les plus intelligents8.

 

Beth Shammaï ignorent les aspirations de la rue et refuse de niveler par le bas la Connaissance. Aucune compromis avec la Vérité n’est acceptable – et pour cette raison elle ne doit être partagée qu’avec le peu de gens qui sauront l’appréhender et l’apprécier. Mais la “plèbe” aussi doit se conformer à cette Vérité halakhique sans concessions – et si certains échouent à réaliser cet idéal, tant pis pour eux9. Beth Hillel, plus pragmatiques, considèrent qu’il faut tendre la main à tous et répandre la Torah au plus grand nombre. Même si, parfois, il faut retarder la découverte de certains de ses détails les moins “encourageants”10. Mieux vaut être “agréable et tolérant” plutôt que de désirer un idéal inaccessible.

 

En ce sens, je pense que Beit Hillel “version 2.0” représentent d’une manière assez fidèle l’approche de la maison-mère. On peut être d’accord ou non avec les détails de leurs décisions, ou avec l’aptitude de certains de leurs membres, mais on ne peut oublier leur travail de popularisation, essentiel dans le cadre de la société israélienne actuelle. Impossible d’ignorer leur attitude ouverte et inclusive, leur pragmatisme et leur modération vis-à-vis de la majorité non-observante, et leur connaissance des problèmes que vivent le religieux ordinaire ou le laïc moyen au quotidien, tout cela en restant dans les limites de la Halacha.

 

Le Rav Aviner écrit que les deux approches, de Beth Hillel et de Beth Shammaï, sont complémentaires : l’une ne peut exister sans l’autre, il est donc impossible de se limiter à une seule des deux attitudes. Pour reprendre les mots du Rav Tsvi Yehuda Kook : “Hillel pouvait se permettre d’être Hillel parce qu’il y avait aussi Shammaï, et Shammaï pouvait se permettre d’être Shammai parce qu’il y avait aussi Hillel. Et moi, je dois être les deux à la fois…”

 

Le Rav Aviner a, ô combien, raison, mais peut-être pas de la manière qu’il pense : c’est précisément parce qu’il existe déjà un courant élitiste et sévère, voyant l’étude continuelle comme un idéal et le reste comme au mieux une voie de secours, limitant l’accès des femmes à l’étude et aux fonctions politiques, que le courant plus tolérant et ouvert peut et doit s’affirmer, et propager la Torah à tous les Juifs, quelle que soient leurs opinions et leurs capacités, pour qu’ils deviennent “des gens vertueux, pieux, et aptes”.

 

 

1Il y a beaucoup à dire sur les propos du rav Aviner, mais le but de cet article n’est pas un traitement exhaustif de toutes les sources traitant de Beth Hillel.

2Avot 5:17.

3Hagiga 16a, Beitsa 20a.

4Eiruvin 13b. Traduction libre, d’après Rashi.

5Le’or HaHalacha, “LeShitot Beth Hillel uVeth Shammaï”. Voir aussi Maharal, Chiddushei Haggadot Shabbat 21b. Le livre du rav Zevin a été édité en 1946, alors que le livre du Maharal n’a été imprimé qu’en 1954, le premier n’a donc pu voir cette source fort convaincante.

6Avot deRabbi Nathan, fin du chapitre 2, traduction libre (à noter que Beth Hillel ne dit pas qu’ils sont devenus talmidei chachamim). Voir aussi dans le même esprit Shabbat 30b-31a, Brachot 28a.

7Rav Reuven Margaliot, Yessod haMishna VeArichata, chapitre 1 notes 21, 23, 35 ; dans son introduction à Shut Min haShamayim pages 33-34 ; et dans son livre Mechkarim beDarchei haTalmud, “Rabbi Eliezer haGadol”, note 4 (tous les ouvrages dans l’édition du Mossad haRav Kook).

8Yebamot 14a.

9Yessod haMishna VeArichata, Beirurim 8.

10Shabbat 31a.

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