est psychiatre et psychothérapeute.

Introduction.

Cette introduction présente sommairement l’arrière-fond théorique qui m’a amené à la reflexion suivante sur Béreshit. Sa lecture est facultative, le commentaire biblique reste accessible sans, et on peut donc passer directement au paragraphe 1 si on le souhaite pour le commentaire lui-même.

Un mouvement d’idées tout à fait passionnant émerge depuis une trentaine d’années aux états-unis, et bien sur beaucoup plus récemment en , dans le champ de la psychothérapie. Pour ces thérapeutes, il n’y a pas de « réalité objective » des mouvements psychiques (ce qui inclut l’identité, les problèmes, les solutions, les traits de personnalité etc.) car ils sont par essence subjectifs. Les phénomènes psychiques sont décrits, racontés et acquièrent, par la conscience qu’on en a, une consistance. En somme la réalité est « construite » à partir des récits et des conversations. C’est la façon dont on raconte les événements qui compte pour nous plus que les événements eux-mêmes. Comme le disait Watzlawick: « la réalité n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons avec ce qui nous arrive ».

Un peu étonnante au départ, cette idée est très pertinente en thérapie (pour ce que j’en constate dans ma pratique). En effet, la personne qui entre dans mon bureau ne raconte pas une réalité objective mais un récit, sa « version » qui sert de base à la consultation (et généralement à la construction de son problème, une histoire racontée parfois ruminée, obsédante.) Et je ne dispose de rien d’autre que cela pour toute « réalité ».

Par la suite, dans le processus thérapeutique, il paraît clair qu’on ne peut pas changer les « faits » (notamment en cas de traumatismes, violences ou autres « causes » des difficultés), mais on peut changer la façon dont on les voit, on peut changer « la façon dont on raconte l’histoire », on peut changer ce qu’on dit de soi.

Ainsi, la thérapie ne consistera pas à « retrouver les causes », car après tout, les causes influencent autant la réalité actuelle, que la description actuelle influence notre perception des « causes », on dit alors que la causalité n’est pas « linéaire » (cause->conséquence) mais « circulaire » (car dynamique et en perpétuelle évolution). La thérapie ne consiste pas non plus à « explorer le psychisme », celui ci étant mal défini, difficile à décrire et de perception changeante en fonction du contexte social et de l’époque. Ce sont donc des thérapies qui ne prétendent pas à obtenir une “vérité théorique” sur le psychisme de l’humain, mais à l’aider à construire une réalité plus satisfaisante. La thérapie est plutôt centrée sur des techniques de communication visant à faire émerger du patient une nouvelle façon de lire (et de dire) sa réalité qui lui donne plus de sens et d’espoir. (1)

Cette idée me semble tout à fait en accord avec la valeur accordée par la Torah à la parole. La parole crée une réalité, a des effets sur la réalité, une parole énoncée prend une « consistance ». Il suffit de voir le fonctionnement du tribunal rabbinique ou de la prise de décision dans le talmud, de voir l’importance accordée à la parole du témoin, de celui qui pardonne son prochain à kippour, le néder (le voeu, l’engagement) et son annulation cérémonieuse qui montre la réalité que la parole a créé, ou de se rappeler simplement de la formule « Abracadabra » qui vient de l’araméen et signifie « Je crée ce que je dis ». Formule du magicien qui « fait apparaitre un lapin du chapeau », mais aussi image de la réalité, de plus en plus construite au fur et à mesure qu’elle est racontée. Il existe de très nombreux exemples que la Torah et nombre de commentateurs (des rationnalistes aux ‘hassidim, chacun à leur manière) estiment que la parole a un potentiel de création et de modification de la réalité humaine.

Je voudrais montrer dans ce billet que cette hypothèse de construction sociale (par l’échange avec l’autre) de la réalité subjective (incluant l’identité, la perception de soi), permet de lire la « Sidra Béréshit » qui inclut le récit de la création et de la faute originelle avec une vision enrichissante.

Vous trouverez de milliers d’explications différentes sur ce texte, probablement le plus commenté de l’histoire, voici quelques idées là-dessus, inspirées de nombreux cours, discussions, lectures, réflexions mais qui bien sur n’engagent que moi.

1.L’humain, être social et de parole

Penchons nous sur certains aspects de ce récit. Dès le début, Dieu se félicite de ce qu’il fait, en lui attribuant le qualificatif: « Tov »: bon, bien. Dès la création de la lumière primitive, « Dieu vit que c’était bien ». Et ainsi à l’achèvement de chaque étape de la création: les eaux, les luminaires célestes, les végétaux, animaux volants, les animaux terrestres, etc., Dieu vit que c’était bien. Sauf une étape essentielle, la création du « Adam », cet être « humain » primitif, hermaphrodite et « à l’image de Dieu ». Celui ci n’est pas qualifié de tov, il est inclus dans le « tov méod » (« très bien ») final de l’ensemble de la création mais il n’a pas en lui même, ce « niveau » d’être tov. Rachi explique au début du texte que l’expression tov n’est employée que lorsqu’une création est achevée, Ramban lui emboite le pas et propose que le mot tov est employé quand la construction est pérenne. (2)  Donc l’homme n’est pas fini. Quel est ce « tov » qui lui manque?

Le texte répond quelques lignes plus loin en utilisant le même mot (Gen 2:18): « Il n’est pas ‘tov’ que le ‘Adam’ soit seul ». Découpons la phrase autrement: « Le non-tov Adam est seul » ou même « L’Adam n’est pas tov: il est seul ».

Il n’est pas bon que l’homme n’ait pas à qui se confronter, il n’est pas bon qu’il ait tout en lui même, il sera complet quand il pourra échanger. Alors Dieu prélève un « tsad », un côté de l’homme, et sépare le masculin et le féminin. Côte à côte, il vont se retrouver face à face. Cette situation est un véritable enrichissement pour l’homme. (3)  Et cela transparait même dans le choix des mots. Observons ce premier couple: Adama/Adam (la terre et l’humain qui en es tiré). Le mot Adam est inclus dans le mot Adama (une lettre en moins). Le « Adam » est contenu, provient de la terre. (4) Tandis que dans le couple Ich/Icha, (L’homme et la femme qui en est séparée) Icha « vient de » Ich mais gagne une lettre. L’homme nouvellement appelé Ich est complété, enrichi par la relation avec « Icha » qui comporte cette lettre en plus. L’adama dont il vient, l’icha qui l’enrichit de cette possibilité d’échanger, de se dire, de se comporter en face de l’autre.

2.Les conséquences de la faute

Et dès l’apparition de ce couple, de cet échange possible apparait quasi simultanément…la faute! Les humains commettent, quelques versets après leur « séparation », leur seul interdit: consommer le « fruit de la connaissance du bien et du mal ». Je n’entrerai pas dans les discussions sur la nature de cette faute. Ce qui est intéressant ici est la conséquence directe, psychologique et comportementale de cette faute. Les humains ont honte d’être nus, se cachent et adoptent une attitude étrange voire puérile. Alors qu’ils étaient dans une relation de proximité avec un Dieu omniscient ils se cachent! Ils vont même jusqu’à amener Dieu à poser des questions quasi-rhétoriques: « où es tu? » « Qu’as tu fait là? ». Ils se défendent en accusant l’autre (c’est pas moi c’est ma femme / c’est pas moi c’est le serpent…). Cette discussion de cour d’école paraît un peu incongrue.

Il est difficile d’imaginer que l’homme n’avait pas connaissance de sa nudité, de la nature de Dieu et de tout ce qui le fait « paniquer » à ce moment là. Adam est intelligent. C’est notamment assez flagrant juste auparavant quand la Torah nous rappelle qu’il a pu nommer les animaux. Ce n’est pas rien. D’une part car, précise notamment le Radak, Adam donna un nom qui représentait l’essence même de l’animal observé, il percevait la nature profonde de la créature. D’autre part, sur le plan cognitif, l’acte de nommer est une réelle avancée dans le développement de l’intelligence. Nommer, c’est pouvoir faire exister quelque chose même en son absence. Je crois que la juxtaposition de la nomination des animaux, puis de la dualisation de l’humain puis de la faute vient nous dire cela: l’homme est développé, intelligent. Alors que lui arrive-t-il? Que croit-il cacher de sa nudité avec des feuilles de vigne face à Dieu lui-même? Quel est ce comportement d’enfants pris la main dans la boite à friandises?

Je propose une réponse basée sur la perception de sa propre identité, d’abord objective dans un monde de « vérité », puis subjective et construite dans un monde de dialogue et de parole humaine. Ce qui change vraiment avant et après la faute est la façon dont l’humain se considère. Dans le monde d’avant la faute, l’homme est proche de son créateur et son problème est de savoir si les choses sont vraies ou fausses, permises ou non. La relation au monde, à Dieu, à soi-même, est directe, objective. Mais après la faute, la question n’est pas ce qui est vrai ou faux, mais ce qu’on dit ou pas, ce qu’on montre ou pas indépendamment des faits, ce qu’on raconte, la forme plus que le fond, l’identité qu’on cherche à, ou que l’on parvient à se construire. Avec un brin de provocation, à partir de la faute, l’homme fait de lui-même un marrane.

C’est là, en vérité, que le monde devient subjectif, constructionniste et qu’il perd son positivisme et son sens de l’objectivité. Cette situation nouvelle, c’est à dire la possibilité de la relation humaine, permet le dialogue, elle permet donc de se définir, de se raconter. Elle peut permettre un développement mais comporte aussi ce risque.

L’homme n’était pas « tov », il n’était pas complet sans cette possibilité. Le monde n’était pas fait pour pour un être seul, pour l’unicité, et ce dès le début.

3.Retour à la source : première lettre du récit de la création

Parmi les milliers peut-être d’explications existantes, je retiendrai la suivante à cette question récurrente: pourquoi la Torah commence-t-elle par la lettre Beth?

Les cabalistes affirment que Dieu a créé le monde grâce aux lettres, c’est le « code génétique » de la création. Chaque lettre à une forme, un nom, une signification et une valeur numérique. Il s’agit de la deuxième lettre de l’alphabet. Elle est apparemment importante puisque Dieu décide de commencer le monde par cette lettre. Et les sages s’interrogent : pourquoi ne pas commencer la Torah par la première lettre?

La question serait la même pour tout livre juif. Aucun ne commence vraiment par le commencement. Tous les traités talmudiques commencent par la page Beth : 2. C’est d’autant plus étonnant que la première lettre de l’alphabet, le « aleph » représente de par sa valeur numérique (un) et de par sa forme (symétrique) une sorte de perfection « divine » (« Dieu est un » dira quelque part le texte). Le nom du Dieu créateur, « Élokim » commence par cette lettre aleph. Si j’avais du écrire la même histoire dit le Rav Steinsaltz, j’aurais surement commencé dans l’ordre inverse : « Elokim était, et il créa le monde ». Le texte est, dans un sens, illogique: Dieu est on ne sait où, et décide de créer le monde.

La leçon vient en partie du nom de la lettre et de sa forme, mais je retiendrai ici la leçon venant de la valeur numérique. (5) S’il s’agit de la deuxième lettre de l’alphabet, elle comporte la notion de dualité. On ne peut définitivement pas être homme en étant seul, il y a la rencontre de l’autre, et de la parole, fondamentale, qui l’amène à se définir et s’interroger, à avancer sur son propre chemin, à acquérir sa liberté avec les possibilités et risques que ça comporte. Deux peuvent créer, c’est la spécificité de la maison (« Beit » signifie « maison »), ce n’est pas seulement un abri mais un endroit ou on crée. Pensez à tous les mots qui commencent par Beit: Berakha, Bina, Ben, Bat, Boré, Binian…des choses créées, construites, créatrices ou multipliées.

Les mathématiciens vous diraient qu’il y a une abîme entre 1 et 2. 2 n’existe pas s’il n’y a pas d’abord 1. 1 est premier mais il a quelque chose de stérile, il ne se multiplie pas. On peut le multiplier par n’importe quoi, il ne le change pas. Dieu n’a pas de choix car il agit parfaitement. Le premier homme aussi semble parfait, il a tout en lui, il est dans un rapport vrai avec l’UN…mais il est stérile. Il faut que Dieu sépare pour que deux différents se rassemblent, et ensemble créent et pro-créent.

Voilà le mystère de l’idée même de création dans toute sa splendeur, la plus grande question vous diraient les théologiens : comment de l’un naît le multiple ? (i.e. comment passe-t-on du aleph au Beth) LA question de la théologie serait donc sans importance fondamentale. Commencer par le Beth signifie que le monde commence justement par la multiplicité, un monde où il y a dialogue, attraction et distance, énergie, haine, guerre, amour…faute…un monde imparfait en somme, mais où sont rendus possible créativité et mouvement. (6)

Conclusion

Être deux permet de définir notre identité. La création s’achève par cette possibilité et change notre rapport à nous même. Nous sommes dans un rapport défini par nos récits, par nos conversations, par nos relations. Nous sommes donc des créateurs de mondes par nos paroles, nous sommes « betsalmam, kidmoutam », à Son image. (7)

Arriverions nous à nous définir, à nous présenter, à nous raconter d’une façon qui ouvre l’espoir d’utiliser toutes nos capacités créatrices?

Il semble que c’est ce que Dieu a voulu dès le début, il semble que ce soit notre plus grand défi à relever.

Notes :

 (1) Ce courant peut-être qualifié de post-moderne car ses penseurs principaux ont été inspirés philosophiquement par des penseurs comme Foucault, Deleuze, Derrida, Wittgenstein. Leurs idées se rapprochent du constructionnisme social. On comprendra que ces thérapies soient en opposition directe avec la psychanalyse qui, nettement plus positiviste, tient pour réalités universelles, indiscutables et quasi-objectives des déductions d’un homme, il y a cent ans, à partir d’un très petit nombre de cas; qui pense que « la guérison vient de surcroit » (S.F.) donc que le but de compréhension et d’analyse psychique surpasse la motivation à faire une « thérapie » pour un changement, etc.

(2) Ce qui explique entre autres qu’il n’y ait pas de tov le deuxième jour, car la séparation des eaux n’était pas la fin de la création des eaux. C’est le rassemblement des mers le troisième jour qui peut enfin être qualifiée de tov. (Rachi)

(3)Il en est même « ému » en la voyant, du moins est-ce mon interprétation: (Verset 23)   » « zot »/celle-ci, cette-fois est un os de mes os et une chair de ma chair, « zot »/celle-ci sera nommée « Icha »(femme) car c’est de « Ich »(homme) qu’à été prise « zot »/celle-ci » En d’autre circonstances, j’aurais dit qu’il « trébuche’ sur le texte, qu’en somme, il bégaie…

(4)C’est pour cette raison que Meschonic propose comme traduction de Adama: « l’humaine »

(5) Si le sujet de la forme de la lettre vous intéresse, cette idée inspirée par un enseignement d’Adin Steinsaltz. Beth signifie maison : si l’homme se place dedans où doit-il chercher ? La lettre est ouverte, c’est une maison dans laquelle on peut entrer et sortir, ce n’est pas une forteresse. Il y a 3 murs: la Thora nous invite à ne pas chercher sous nos pieds en nous abaissant plus bas que terre face aux terrifiantes questions que nous pose le monde. A ne pas trop regarder en arrière, la route est barrée de ce coté là. « Avant moi c’est le mystère » dit le Beth, c’est avec le monde que commence l’aventure humaine. Pas non plus vers le haut, vers tout ce qui nous dépasse, ce n’est pas de la théologie nous dit le Beth, l’important c’est ce que tu dois faire, ta fonction dans le monde. Parfois D ieu apparaît, de temps en temps il existe, mais il ne faut pas trop en parler…

Bien sûr, vous remarquerez qu’il y a une petite barre qui dépasse de la lettre en arrière, le passé existe, on ne peut le nier, il faudra même parfois en tenir compte. Le Beth sait d’où il vient, qui le précède, qui l’a créé, il garde un lien avec le Aleph, mais s’en occupe peu car avec lui commence le nouveau monde. Bien sûr, il y a aussi une petite pointe vers le haut, nous rappelant aussi qu’il y a des choses qui nous dépassent. Mais ce n’est pas dans ces sens que le déplacement doit se faire, il ne faut pas regarder arrière ou au dessus du monde, mais plutôt de l’avant, la lettre à un sens : dans la direction où va le texte. Voilà le principe même sur lequel est construit le monde.

Vous remarquerez qu’en traversant l’histoire, cette lettre, devenant le β grec et le B latin, a subi deux avatars : d’abord la courbure présente son coté fermé à la suite du texte, qui cette fois se lit de gauche à droite, et deuxièmement la lettre elle-même est fermée par une barre.

Alors aller de l’avant…mais pas seul!

(6)La troisième lettre de l’alphabet, la suivante, est donc bien logiquement la lettre guimel, dont les sages nous font remarquer qu’elle rappelle la forme…d’un homme qui marche !

(7) Et au pluriel comme me l’a justement fait remarquer Gabriel Abensour, Dieu crée l’homme au pluriel, pour souligner encore que dès le projet, la multiplicité est là.

 

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