Guest post de Sophie Bigot-Goldblum. 

Titulaire d’un master recherche de L’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales), ainsi que d’un Master d’Études Juives de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Sophie Bigot-Goldblum a étudié à l’Institut Pardes, à Jérusalem et entame une année d’etudes au Mechon Hadar à NYC.

Notre parasha s’ouvre sur une série de lois concernant les vœux  –Nedarim-. Dans le contexte biblique, un vœu n’est pas un simple souhait, mais un véritable engagement qu’un être scelle avec l’Eternel. Dans le récit biblique, les voeux sont toujours conditionnels, et dénotent un mode de négociation avec le Tout-Puissant qui peut surprendre : “si toi Dieu, tu fais cela, je m’engage, pour ma part, à faire cela”. C’est le patriarche Jacob qui forge -au début de VaYeste (Genèse 28:20-22)- ce qui sera le paradigme du voeu, en promettant un dixième de ce qu’il possède à l’Eternel si ce dernier le ramène chez lui sain et sauf. Ce voeu, dont la force contraignante découle de la prise de Dieu en témoin, s’accompagne d’un issar : d’une obligation. Si pour Jacob, cet issar prend les traits d’un acte positif, il peut -en d’autres occasions- se faire restriction, comme la promesse d’un jeûne. C’est la consécration qui rend l’objet du voeu interdit à la consommation.  

Si notre parasha interpelle, c’est du fait de la disparité entre voeux d’hommes et voeux de femmes. Pour les hommes, les voeux énoncés sont assez simples; un seul verset suffit à les expliquer : 

Si un homme fait un voeu au Seigneur, ou s’impose, par un voeu, quelque interdiction à lui-même, il ne peut violer sa parole: tout ce qu’a proféré sa bouche, il doit l’accomplir.

En revanche, si le neder sort de la bouche d’une femme, 15 versets sont nécessaires pour en recouvrir les subtilités:  si elle vit encore dans la maison de son père, ce dernier peut annuler son voeu, mais uniquement le jour où il en prend connaissance. Si elle se marie, c’est au tour de l’époux de disposer de la prérogative. Nul ne saurait -en revanche- annuler les voeu d’une veuve ou d’une divorcée. Et, détail d’importance, si un père ou un époux forcent une femme à dissoudre, annuler son voeu (une fois éteinte leur possibilité de l’annuler) ce sont eux qui sont tenus pour responsables de la transgression de son voeu à elle. 

Pourquoi une telle disparité entre homme et femme? La lecture de Nedarim pourrait laisser penser que les femmes sont entravées dans leur possibilité de faire des voeux. Pour autant, si l’on retourne au livre des Nombres, Parashat Nasso, rien ne semble s’opposer aux voeux d’une femme de devenir Nazir. Nazir désigne un individu s’astreignant à des règles de pureté (renoncement à l’alcool et aux produits dérivés du raisin, engagement à ne pas se couper les cheveux, à ne pas s’épiler, et à fuir tout contact avec l’impureté). En échange, cet individu jouit d’un statut particulier – privilégié avec le sacré : il devient ‘sacré pour Dieu’ et se voir reconnaître un statut de quasi sacerdoce temporaire.

Dans Nasso, femmes comme hommes peuvent faire ce vœu , sans qu’il soit question pour qui que soit de l’annuler. Si peu de témoignages évoquent le rôle des Nazirs dans l’antiquité, le prophète Amos semble les assimiler aux  prophètes  :

וָאָקִים מִבְּנֵיכֶם לִנְבִיאִים וּמִבַּחוּרֵיכֶם לִנְזִרִים הַאַף אֵין זֹאת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל נְאֻם יְ-הוָה. ב:יב וַתַּשְׁקוּ אֶת הַנְּזִרִים יָיִן וְעַל הַנְּבִיאִים צִוִּיתֶם לֵאמֹר לֹא תִּנָּבְאוּ.Et j’ai levé des prophètes parmi vos fils et des Nazirs parmis vos jeunes hommes. N’est-ce pas, au peuple d’Israël – dit l’Eternel. Mais vous avez fait boire du vin aux Nazirs et interdit aux prophètes de prophétiser. ׁ(Amos 2:11)

On note ici un paradoxe: si dans notre parasha, on restreint la puissance de voeu des femmes sur les choses quotidiennes, Nasso met en scène des femmes entravées quant au voeu le plus puissant,  celui de nazzirut ayant de lourdes conséquences sociales, puisqu’il interdit de participer aux rites des morts, afin de maintenir un statut de pureté égal à celui attendu du prêtre. 

Dès lors, que faire des conditions énoncées au chapitre 30 de notre parasha, où le voeu de nazzirut n’est pas mentionné.  S’appliquent t-elles rétroactivement? Pourquoi cette différence de traitement entre voeu général et voeu de nazirut? Où séparer la règle de l’exception? Certains historiens ont tenté d’expliquer que le chapitre 30 des Nombres restreignait la possibilité, pour les femmes, de faire des voeu représentant une perte financière pour le foyer, en contractant sur des biens matériels qu’elles ne possèdent pas, selon le principe talmudique bien connu : « Un homme ne peut consacrer que ce qui est à lui »
(T.B Yevamot 46a) . Voilà qui expliquerait le pouvoir des hommes sur les biens, et non sur les voeux d’afflictions.

כָּל נֵדֶר וְכָל שְׁבֻעַת אִסָּר לְעַנֹּת נָפֶשׁ אִישָׁהּ יְקִימֶנּוּ וְאִישָׁהּ יְפֵרֶנּוּ.Tout voeu , tout voeu lié pour violenter l’être,son homme le validera, et son homme l’annulera. (Samuel 1:25)

Une femme mineure ne peut jeûner sans l’accord de son père, même si cela n’entraîne aucune perte matérielle. Du reste, si la logique était purement pécuniaire, le père devrait aussi annuler les voeux de son fils mineur. On rappellera, en outre, que les femmes pouvaient tout à fait détenir de la propriété, comme dans l’histoire d’Abigail, au premier livre de Samuel, et comme le confirme le chant de Chabbat tiré du livre des Proverbes, Eshet Chayil

Elle jette son dévolu sur un champ et l’acquiert זָמְמָ֣ה שָׂ֭דֶה וַתִּקָּחֵ֑הוּ מִפְּרִ֥י כַ֝פֶּ֗יהָ נטע [נָ֣טְעָה] כָּֽרֶם ׃ (Proverbes 31:16)

La différence entre les deux voeu ; voeu domestiques et de nazzirut– semble reposer sur des considérations autres qu’économiques. Peut-être parce que par le voeu de Nazir permet à la femme de se consacrer directement à Dieu, et qu’aucun homme -père comme mari- ne saurait supplanter Dieu. Toujours est-il que dans le domaine domestique, une femme a besoin d’attendre le divorce (ou le veuvage) pour faire l’expérience d’une liberté complète et d’un rapport à Dieu sans médiation ni condition. 

Le veto aux voeux des femmes? Un obstacle ….mineur – pour les rabbins 

Notons que les lois sur les voeux sont adressées spécifiquement par Moïse aux Rashei Hammattot -aux leaders tribaux- et non aux Bnei Israël  -fils d’Israël-. Pourquoi ce public réduit? Le Ramban explique qu’il était préférable de dissimuler cette loi au commun des mortels, par crainte de rendre les femmes plus laxes quant à leurs voeux… Nul doute que cette inquiétude des rabbins constitue le moteur de l’élaboration halakhique qui s’ensuit. 

Les sages vont en effet interpréter le texte de manière restrictive, en limitant les moyens d’intervention des hommes sur les voeux féminins. Si, ainsi que l’écrit Agamben (Homo Sacer,II:3) : le voeu ne concerne pas l’énoncé comme tel, mais la garantie de son efficacité, ce qui est en question, ce n’est pas la fonction sémiotique et cognitive du langage comme tel, mais l’assurance de sa véracité et de sa réalisation, alors l’annulation des voeux des femmes par les hommes sape les fondements mêmes de la confiance placée dans cette sacralisation par le langage qu’incarne le neder

Quelles motivations animent les sages? Probablement la volonté de voir les voeux pris au sérieux : que les engagements d’une adulte puissent être aisément annulés (alors même qu’elle prend Dieu à témoin) ne pouvait être encouragé par ceux qui prennent à la fois Dieu, et les engagement humains, au sérieux. Comment les sages vont ils s’y prendre? Tout d’abord, en limitant la durée d’âge où le père peut annuler les voeux de sa fille. Le midrash Sifrei commente ainsi le verset suivant :

et une femme qui vit dans la maison de son pere ‘dans sa jeunesse [וְאִשָּׁה… בְּבֵית אָבִיהָ בִּנְעֻרֶיהָ:]” 

Dans la Bible, la période de naara ne connaît pas clairement de limite d’âge: une femme est une nahara tant qu’elle vit dans la maison de son père et qu’elle n’est pas mariée.

Il y a une contradiction apparente dans ce verset : on apprend d’abord qu’il s’agit d’une femme (donc d’une adulte), avant de lire “dans sa jeunesse”. S’agit-il, pour autant, d’une mineure ? Les rabbins vont résoudre la tension en créant une nouvelle catégorie juridique : une femme qui n’est plus mineure, mais pas encore adulte, soit entre 12 ans et 12 ans et demi. De fait, les mineures -c’est à dire les jeunes de moins de 12 ans-ne sont pas tenues responsables de leur voeu -car non pleinement conscientes de ce à quoi elles s’engagent. D’après cette interprétation, une femme de plus de 12 ans et demi, même si elle vit dans la maison de son père, n’est plus soumise à l’autorité paternelle en matière de voeu. 

Or, une fois mariée, cette femme -même devenue adulte- peut revoir ses voeux annulés, cette fois-ci par son époux.

 Les rabbins vont ici chercher à réduire le champ du voeu, non pas sur son émetteur  mais sur son objet.  

כָּל נֵדֶר וְכָל שְׁבֻעַת אִסָּר לְעַנֹּת נָפֶשׁ אִישָׁהּ יְקִימֶנּוּ וְאִישָׁהּ יְפֵרֶנּוּ.Tout voeu , tout voeu lié pour violenter l’être,son homme le validera, et son homme l’annulera.

Cette expression –inoyui nefesh, soit l’affliction de l’âme- est déjà connue du  contexte de Kippour. S’intérrogeant sur sa définition, la Mishnah Nedarim (11:1) suggère -de manière anonyme- qu’il s’agit d’activités telles que se laver.  Rabbi Yossi suggère, quant à lui, qu’il s’agit de pratiques  plus sévères, tel le jeûne. Or, pareil engagement affecte la santé de celle qui le contracte, justifiant ainsi  que l’époux puisse s’en mêler. 

Par ailleurs, puisque le dernier verset dit que ces lois sont “ben ish leishto” -entre un homme et sa femme-, le Talmud ajoute que l’époux peut s’opposer aux voeux qui touchent directement à la vie maritale, comme ceux  de chasteté (même si cela n’entre pas dans les critères menaçant, selon Rabbi Yossi, la santé de l’épouse). Là encore, pourtant, l’époux étant directement concerné par cet engagement, on peut comprendre qu’il ait voix au chapitre, même si l’absence de réciproque est regrettable. 

En somme, d’après l’interprétation rabbinique, l’époux ne peut interférer dans les voeux de son épouse que dans deux cas précis : si le voeux “accable” son être -c’est à dire qu’il affecte sa santé- ou s’il affecte son mariage.

Gardons-nous donc de  taire le pouvoir subversif des voeux, notamment quand ils sont prononcés par des femmes. On peut imaginer qu’elles s y avaient souvent recours : c’était là un moyen de devenir pleinement “sujet”.

Les voeux leur permettent non seulement de s’adresser à Dieu directement -en passant outre les intermédiaires mâles institués que sont les prêtres-mais aussi de devenir elles même des institutions prescriptives de normes -certes pour elles même seulement- sans laisser cette fonction aux seuls rabbins.

Les restrictions imposées aux voeux des femmes s’inscrivent parfaitement dans le thème central du Livre des Nombres : les limites. Des frontières territoriales de la terre d’Eretz Israël, à l’organisation du camp par tribus -autre moyen de délimiter, à l’intérieur même du peuple- en passant par la clôture du tabernacle, la division entre prêtres et laïcs, ou encore celle entre les  individus entachés de maladie et le reste du campement, … Le chapitre 30 y adjoint  la notion de frontière intra-relations familiales. De même qu’il y a des limites à ce qu’une femme peut mettre en gage sans l’accord des autres individus concernés, il y a limite au delà de laquelle l’autorité masculine ne peut aller : une fois que le voeux a été tacitement accepté. 

Pour conclure, on ne saurait parler des voeux des femmes sans évoquer la figure de Hannah, au premier livre de Samuel. Hannah établit un pacte avec l’Eternel : s’Il lui donne un fils, elle le consacra à son service. Tandis que son époux, Elkanah, s’apprête à retourner au temple, à Shilo, Hannah le prévient qu’elle ne participera pas avec l’enfant au sacrifice annuel tant que le nourrisson ne sera pas sevré. De fait, une fois qu’elle l’aura emmené au temple, il devra y rester pour toujours.

Il semble que c’est la première fois qu’Elkana prend connaissance du voeu de sa femme.  Sa réponse est alors la même que celle d’Abraham à Sarah : 

  עֲשִׂ֧י הַטּ֣וֹב בְּעֵינַ֗יִךְ Fais ce qui te parait bon.  (Samuel I 1:23)

Que ce soit à travers la figure de Hannah -paradigme du choix d’une femme- ou  via la lecture rabbinique – la leçon à tirer semble résonner avec la maxime populaire:  ‘ce que ce que femme veut, Dieu veut’  et qu’il est préférable que les maris ne s’interposent pas entre leurs épouses et l’Éternel.  

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