Article publié dans le numéro 169 du magazine T’enoua.

Comparée aux grandes fêtes bibliques que sont , Pessah et Shavouot, qui forment le socle de l’éthos national juif et de sa narration méta-générationnelle, la fête de Shemini Atseret semble tout à fait secondaire. Mais d’ailleurs, est-elle une fête à part entière ou n’est-elle que le dernier jour de la fête de ?

Le texte biblique maintient une étrange ambivalence à ce sujet. S’il est explicitement mentionné que la fête de Souccot ne dure que sept jours, Shemini Atseret y est présentée comme le jour d’après: « Le huitième jour, vous aurez une assemblée solennelle (atseret) : vous ne ferez aucune œuvre servile. » (Nbr. 29:35). Shemini Atseret est-elle donc la huitième journée de la fête Souccot ou une fête tombant le huitième jour après le début de Souccot ? Le texte est suffisamment ambivalent pour que le Talmud lui consacre un débat et finisse par en établir le statut hybride, tirant son essence d’une autre mais possédant quelques éléments lui étant propres.

Ainsi, Shemini Atseret ne serait qu’un épilogue. Pire encore, le texte biblique ne daigne pas à nous livrer la raison de cette semi-festivité et se contente d’une liste monotone de sacrifices et actes sacerdotales. Rajoutons à cela la position éreintante de Shemini Atseret dans le calendrier juif : journée clôturant trois semaines de célébrations où se sont enchainées Rosh Hashannah, Kippour et Souccot.

Bref, tout est fait pour que Shemini Atseret soit oubliée, noyée parmi d’autres célébrations hautement plus symboliques, négligée pour son léger contenu biblique.

C’est précisément cette faille, ce vide symbolique, qu’exploitent le Midrash et le Zohar:

[Cette fête est la] métaphore d’un roi qui invite son amant à un festin à un jour bien précis, afin que son amant sache que le roi le désire. Le roi dit: « Je ne désire me réjouir qu’avec mon amant, mais je crains que durant notre festin privé, ne viennent les courtisans s’asseoir à notre table et festoyer avec moi et mon amant ». Que fit le roi ? Il organisa un festin de légumes et de bœufs pour les courtisans. Ensuite, il se retira pour festoyer avec son amant, d’un repas composé de tous les délices du monde. Durant ce moment intime, l’amant partage avec le roi tous ses besoins et le roi y pourvoit. Le roi se réjouit seul avec son amant, sans la moindre intrusion étrangère. Voici la relation entre Israël et le Saint-Béni-Soit-Il, et c’est pour cela qu’il est écrit: « le huitième jour, vous aurez une réunion (avec moi) ».

Ce texte à l’homoérotisme flagrant, propose de voir en Shemini Atseret la fête de l’amour intime et privé du peuple juif et de son Dieu. Jusqu’alors, Shemini Atseret n’était qu’un rajout accolé à la fête de Souccot, or ce texte propose d’inverser les rapports symboliques entre les deux fêtes. Souccot est connue pour son aspect universel, puisque c’est durant cette fête que le peuple juif apportait 70 offrandes, une pour chacune des 70 nations que connait la Bible. Souccot est aussi la fête de l’ostentatoire, celle où les les juifs sortent fièrement dans leurs cabanes rudimentaires, symbolisant aux yeux du monde la protection surnaturelle et constante que leur voue Dieu.

Mais pour le midrash et la kabbale, Souccot serait en réalité un prologue, une fête clinquante, flamboyante, visant à satisfaire les amateurs de sensationnel, afin que ceux-ci repus et satisfaits, quittent les lieux pour permettre l’intimité tant attendue entre Israël et Dieu, se réalisant à Shemini Atseret.

Dès lors, la beauté de Shemini Atseret dépend de son modeste statut parmi les fêtes juives.  Elle est la fête du jour d’après les sept jours de Souccot, après les solennités de Tishri. Elle est la fête de l’intimité, du rapport particulier entre Dieu et son peuple auxquels seuls les plus assidus, les plus amoureux, peuvent accéder.

Si Shemini Atseret est la fête de l’amour entre Dieu et son peuple, le Zohar décrit étonnamment ces rapports comme ceux d’un amant face à son roi, abandonnant le thème plus fréquent d’Israël comme femme et amante, éperdue d’amour pour son Dieu viril. À mon humble avis, la masculinisation d’Israël sert ici à décrire une relation aussi égalitaire que possible, celle qui se révèlerait à Shemini Atseret, quand le roi et son amant sont à l’abris des regards des courtisans.

La tradition rabbinique va encore plus loin, en accolant à Shemini Atseret une autre fête, elle-même en manque d’existence biblique, celle de Sim’hat Torah. Si l’on comprend le besoin de célébrer une fois par an la lecture complète de la Torah, la date choisit par les sages a de quoi étonner. Shavouot, fête du don de la Torah n’aurait-elle pas été plus appropriée ? Pourtant, les sages abandonnent les tonnerres du Sinaï et la révélation trop flagrante, étouffante, pour lui préférer la date bien plus modeste de Shemini Atseret.

À l’abris des regards de la foule, les sages peuvent célébrer leur amour quasi-charnel pour la Torah. Les courtisans ont quitté la cour et voilà que les juifs, en discrets amants, se glissent dans leurs synagogues pour dévoiler et chérir les rouleaux de la Loi. Se met alors en place un inversement unique en son genre dans le calendrier juif: les fidèles sont nommés « époux » d’une Torah personnifiée en femme, célébrée comme une mariée, et montent tour à tour s’unir avec elle sous le dais nuptial tendu pour l’occasion. Les voici enlaçant les rouleaux de la Loi, dansant avec elle, chantant leur amour, célébrant une union à laquelle ne goûtent que les initiés.

Car Shemini Atseret n’est pas le dernier jour mais le jour d’après, un moment que peu atteignent mais qui résume et dépasse les autres. L’espace d’un instant intime et puissant, Israël est roi et la Torah est sienne.

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