Première chronique : Techouva et recherche de sa place au sein du judaïsme français
Dona Gracia Mendes crédit photo : maxnathans, flickr
Dona Gracia Mendes
crédit photo : maxnathans, flickr

L’objet de ces chroniques est de partager le quotidien d’une femme au sein de la communauté juive française. Je ne prétends représenter personne si ce n’est moi-même mais je sais que nous sommes de plus en plus nombreux à nous questionner et réfléchir sur des enjeux fondamentaux du judaïsme. En ces temps troubles où la place des juifs en Europe est de nouveau remise en cause violemment, il est nécessaire de nous renforcer sur tous les plans, aussi bien intellectuel, politique et associatif, que spirituel. Le questionnement et la volonté de progresser, même en temps de crise, sont nécessaires et peuvent se révéler bénéfiques. Cela démontre que le peuple juif, comme il l’a toujours fait, ce, dans n’importe quel contexte, se pense pour s’améliorer, améliorer autour de lui et se rapprocher du Bien.

Une présentation s’impose pour cette première chronique. Je n’ai pas grandi au sein d’un foyer juif pratiquant, bien qu’une forte identité juive m’ait été transmise et qu’Israël ait toujours été présent. Notre seul lien « physique » à la pratique du judaïsme était le jeûne de Kippour. Nous ne nous rendions pas à la , mais je me souviens encore des chants constantinois que j’entendais, chantés par mon grand-père, alors que je me trouvais assise sur ses genoux, au balcon. Nous attendions ainsi tous les deux les trois premières étoiles de la tombée de la nuit, signifiant la fin de cette journée si importante. C’est des années plus tard que je me suis rapprochée d’une vie juive, non pas seulement identitaire, mais ancrée dans mon quotidien. Les chants de mon grand-père résonnent toujours, mais aussi les récits familiaux. Ils me font dire que chaque parcelle de judaïsme transmise, si infime soit-elle, est une chance donnée à nos enfants et que cette parcelle, peut resurgir et éclore à tout moment d’une vie, d’une destinée.

C’est ainsi que ces parcelles d’âme juive se sont ancrées dans mon âme pour resurgir et éclore. Je me préoccupais du devenir du peuple juif, lisais énormément concernant l’histoire des différentes diasporas et songeais à ce que je transmettrai un jour à mes enfants. Pourtant il me manquait une chose essentielle. Suite à un premier et aventureux voyage en Israël à l’âge de 25 ans, j’ai décidé devant le Kotel que je suivrai à mon retour en France « mon premier jeûne de Kippour ». A suivi une autre recherche identitaire et historique, liée à l’Algérie et à ce judaïsme nord-africain deux fois millénaire. J’étais la première génération née en France et ressentais le besoin de comprendre quelle vie les miens avaient pu connaitre en Algérie, et que faire de tout cet héritage.

Renforcée et forte de mes attaches et racines plurielles, où Israël, l’Algérie et la France s’entremêlent, progressivement, je découvrais nos fêtes, le don du Chabbat, l’étude, ainsi que la vie communautaire sous tous ses aspects. Cela ne fut pas évident au début. Des mots et des rites étranges dont je n’avais jamais entendu parler, kiddoush. yom tov, motsi…me semblaient tellement inconnus. Sentiment paradoxal, car dans le même temps, je ressentais profondément que tout cela avait toujours été ancré en moi. Je développais aussi une conviction sioniste à la fois spirituelle et politique, qui prendrait une ampleur chaque jour renforcée. C’est ainsi que j’ai totalement et consciemment fait le choix de changer le cours de ma vie, ce qu’on appelle un virage total, pour avoir une vie juive, mais toujours ouverte sur l’extérieur. Des années après, je me sens heureuse et sereine d’avoir pris cette direction.

Il est toutefois un aspect de la vie juive française dont je souhaite parler, aspect à l’origine de ces chroniques. Il s’agit de la place des au sein du judaïsme orthodoxe, celui dans lequel je me reconnais.

Au fur et à mesure de ma fréquentation des lieux communautaires, je me suis retrouvée en conflit avec certaines valeurs que je portais. Nourrissant depuis toujours une profonde passion pour l’histoire, notamment l’histoire des femmes et des féminismes, ma construction intellectuelle a puisé ses sources dans des modèles féminins, et non des moindres ! Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle en a payé le prix le plus cher puisqu’on l’a guillotinée. La brillante Germaine Tillion, partie en Algérie, parmi les tribus berbères chaouia, étudier la place de la femme dans les sociétés méditerranéennes. Plus tard, résistante au nazisme et déportée à Ravensbrück. Par la suite, s’illustrant comme médiatrice dans la Guerre d’Algérie, entre la France et le FLN, tentant de stopper les exactions contre les civils de part et d’autre, et n’ayant pas peur de dire aux militants du FLN, « Vous êtes des assassins ! ». Isabelle Eberhardt, l’audacieuse et l’entière, qui n’a pas craint, à la fin du 19ème siècle, de se vêtir en homme pour traverser l’Algérie et le Maroc, afin d’être libre de se mouvoir, de circuler et de découvrir par elle-même. D’autres sujets m’ont également toujours fascinée. Des esclaves du harem ottoman d’Istanbul, qui, dans un système d’enfermement, sont parvenues à conquérir un pouvoir politique et sont à l’origine de ce que les historiens nomment le sultanat des femmes. En Europe, à Paris bien sûr, mais aussi à Vienne, ces intellectuelles et pionnières qui tenaient des salons politiques ayant joué un rôle essentiel dans la formation des idées révolutionnaires et progressistes.

Nourrie de ces parcours, passionnée des conquêtes politiques et sociales des femmes en tous lieux et en toutes époques, je me retrouvais heureuse de vivre mon judaïsme, mais en inadéquation totale avec ce que j’observais concernant les femmes juives dans l’orthodoxie française. Les cours et les descriptions du rôle de la femme juive se confrontaient avec mes convictions et ma façon de vivre.

En premier lieu, leur place au sein du rite synagogal. Pendant Chabbat, personne ne sera surpris de lire que les femmes se rendent à la synagogue aussi nombreuses que les hommes. Pourtant, l’espace leur étant dévolu est bien souvent minime. Cette constatation ne s’applique pas à toutes les synagogues, mais en concerne de nombreuses. Ainsi, le manque de place, accompagné du manque de visibilité, s’avère souvent un facteur d’incitation aux dits « bavardages féminins ». Est-ce des conditions d’accueil respectables, notamment pour des dames qui sont âgées ? Cet exemple, loin d’être isolé, démontre que l’inégale répartition de l’espace au sein des synagogues, en plus de l’inconfort, provoque inattention et bavardages.

Autre point. La prise de parole des femmes au sein des synagogues. Bien souvent, lors d’un événement marquant, par exemple, une bar mitsva, une brit mila, une bat mitsva, elles ne peuvent s’exprimer publiquement, contrairement aux hommes. Dans ce contexte, une érudite en Torah ou en histoire juive, ne peut bien évidemment pas donner un cours pour un public mixte. Parlons du contenu des cours pour femmes. S’il ne s’agit pas ici d’assombrir le tableau, force est de constater que lorsque j’ai cherché à fréquenter des cours, dans le but d’étudier et d’approfondir mon judaïsme, je rencontrais des difficultés à trouver des cours où je ne me sente pas réduite à un stéréotype relevant plus du conditionnement social que de la Torah à mon sens. De nombreux cours portent en effet sur le rôle de la femme au sein du foyer, sur l’éducation des enfants ou encore les règles relatives à la casherout. En effet, ce sont les femmes qui semblent être censées se prêter aux préparations culinaires de la semaine, du Chabbat et des fêtes. Ces points, tels que les règles de casherout, sont certes fondamentaux, mais concernent tout autant les hommes, dans une société où les épouses occupent souvent une activité professionnelle et aspirent à une juste répartition des tâches ménagères au sein du foyer familial. Par ailleurs, au-delà de ces thèmes, je ressens pour ma part l’envie profonde et légitime d’approfondir les textes, d’étudier et réfléchir. Pourquoi en serais-je privée sous prétexte que je suis une femme ? N’est-ce pas une preuve d’amour et de respect de la Torah que de vouloir étudier ?

Rappelons que ces problématiques furent soulevées par l’ancien Grand Rabbin de France, Gilles Bernheïm, lors de la Convention nationale du CRIF en 2011. Je me souviens, à l’écoute de ce discours, avoir eu le sentiment que pour la première fois, un dignitaire religieux, soulevait un problème que je ressentais fortement et cela fut un soulagement de se sentir « comprise ». Je me suis alors dit que si le Grand Rabbin de France évoquait ce point, c’est que nous devions être plus nombreuses qu’en apparence à ressentir les mêmes choses. Peut-être même que des hommes pensaient ainsi.

Cette première chronique s’achève ici et se veut une introduction. Dans la prochaine, je compte vous évoquer mes premiers pas à la synagogue moderne orthodoxe Yedidiah, située à Jérusalem et vous faire partager, comment j’ai pu enfin trouver un espace orthodoxe où je me sens à ma place en tant que femme. Comment l’inadéquation que je ressentais entre mon parcours, mes références et la place des femmes au sein du judaïsme français, a été résolue. Et comment aujourd’hui je me sens plus que jamais fière de notre héritage, tournée vers un judaïsme orthodoxe, sans concession concernant nos bases essentielles, mais qui se pense, réfléchit et avance en vue de toujours progresser.

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