Texte de l’intervention de Gabriel Abensour au colloque « La femme juive au 21e siècle », organisé par le Centre communautaire de Paris. 

 

Ce panel s’intitulant « les femmes juives dans la Cité: une révolution du quotidien ? », j’aimerai débuter mon intervention par une courte mise en contexte de ces évolutions, dont pour l’instant aucune n’a réussi à percer les murailles conservatrices de la :

1953, Rav Soloveitchik, leader incontesté du judaïsme orthodoxe américain, qualifie l’étude du Talmud par les jeunes filles ni plus ni moins qu’un impératif absolu. Il enseigne lui-même le Talmud au premier collège orthodoxe fondé à Boston. Devant une classe mixte car, disait-il, je ne crois pas au dicton « séparés mais égaux ».[1]

1972, le premier centre orthodoxe d’études talmudiques pour femmes s’ouvre à New-York, dans le cadre de la Yeshiva University. 1976, un second centre, la midreshet Lindenbaum, ouvre en Israël et d’autres suivirent rapidement.

1993, les tribunaux rabbiniques israéliens ouvrent leurs portes aux toanot rabbaniot, ces femmes avocates dans les tribunaux rabbiniques dont l’une d’entre elle est Mme Katy Abisrore-Ayache, qui organise aujourd’hui ce colloque.

1999, la Rabbanite Henkin et son équipe forment à Jérusalem les premières « yoatsot ”, ces spécialistes féminines des lois de Nidda, dont Nathalie Lowenberg, qui nous fait l’honneur d’être assise à ce panel mais honore également la communauté juive française en étant la seule francophone à remplir cette fonction.

En 2009, le Rav Avi Weiss ordonne à New-York la première femme officiellement rabbin orthodoxe. Moins de 10 ans plus tard, il existe des dizaines de femmes ayant elles-aussi terminé un cursus d’études rabbiniques orthodoxes. En 2012, l’organisation rabbinique sioniste-religieuse israélienne « Beit Hillel » les accepte comme membre à part entière. En 2014, Malka Piotrokovsky publie le premier livre de responsa écrit par une femme, en 2016, l’une de ces femmes rabbins prenait la direction de la communauté orthodoxe « Ramban » à Jérusalem, au côté du populaire Rav Benny Lau. Signalons au passage que l’ancien Grand-Rabbin de France René Samuel Sirat a pris la parole lors de son intronisation, pour saluer cette avancée positive.

La liste est longue et non-exhaustive, grâce à Dieu. Les questions halakhiques que ces changements soulèvent sont elles aussi importantes et nombreuses, elles occupent l’esprit d’érudits et d’érudites depuis plusieurs décennies et le but de ce panel n’est pas d’y répondre sur un pied mais d’informer la communauté juive française :

Le monde juif religieux, en Israël et aux États-Unis, est en plein renouveau.

Vivant en Israël, centre névralgique du judaïsme, j’ai la chance d’appartenir à ce que je voudrai appeler cette après-midi la première génération du judaïsme halakhique égalitaire. Halakhique, ou orthodoxe, au sens où la halakha, la loi juive, occupe l’essentiel de nos vies, qui sont rythmées et réglées par les mitsvot et par le calendrier juif.  Egalitaire, au sens où le genre n’est plus un critère empêchant une personne d’étudier, d’approfondir son héritage religieux, de s’élever spirituellement et même de diriger une communauté. Bref, une génération où hommes et femmes peuvent enfin accomplir librement le commandement que nous récitons dans le Shéma: וְאָהַבְתָּ אֵת ה’ אלוהיך בְּכָל לְבָבְךָ וּבְכָל נַפְשךָ וּבְכָל מְאֹדֶךָ , Tu aimeras Hashem ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et par tous tes moyens. Que ces moyens soient intellectuels ou émotionnels, individuels ou collectifs, traditionnellement assimilés au masculin ou au féminin.

Comment apporter cette révolution en France et comment augmenter son impact en Israël ? La réponse à cette question n’est ni dans la structurelle de la halakha ni dans l’invention de nouvelles coutumes. À mon sens, ce que nous devons modifier d’urgence ceux sont nos perceptions sociales, à commencer par réaffirmer une chose si banale et pourtant aux implications radicales: Les femmes sont aussi sujets du judaïsme. Elles peuvent, en toute logique s’épanouir à travers la pratique des mitsvot dont elles ont traditionnellement été dispensées, à commencer par l’étude de la Torah.

En général, c’est à ce moment-là que quelqu’un m’objecte que femmes et hommes ont chacun leurs mitsvot bien distinctes et qu’il est inutile de mélanger les genres. Cette affirmation est fausse, il n’existe pas de mitsvot spécifiques aux femmes, mais attardons-nous un instant sur celles qui lui sont socialement attribuées : ‘Hala, le prélèvement du pain ; Nidda, les lois de pureté familiale, et Hadlakat Haner, l’allumage des bougies de Shabbat. Chacune de ces mitsvot a sa beauté, sa profondeur et son importance, mais y voir là les ultimes commandements féminins, c’est réduire la femme juive à son rôle d’épouse et de mère, femme d’intérieur qui nourrit et éclaire son foyer, sans oublier de remplir ses devoirs conjugaux. L’homme juif aussi est souvent époux et père, pour autant, ses horizons spirituels s’arrêteraient-ils à ses rapports avec sa femme et ses enfants ? Loin de là, son développement spirituel individuel est souligné à travers des commandements comme l’étude de la Torah et son cercle social est élargi à la communauté toute entière, à travers sa participation active au culte synagogal.

Nous voilà arriver à ma punch line. Nous autres, hommes juifs, n’avons pas à dicter aux femmes juives leur conduite religieuse. Il existe en revanche un devoir d’ouvrir les portes du Beit hamidrash, d’ouvrir les textes de la tradition juive et d’ouvrir les mitzvot à tous les membres de la communauté juive, hommes ou femmes.  Une étude juive de haut niveau n’a pas à être un privilège masculin, un Beit Midrash n’a pas à ressembler à un club pour  hommes, les synagogues ne devraient pas nous rappeler des autobus américains d’avant la fin de la ségrégation et les tribunaux rabbiniques n’ont pas à être des tribunaux inquisitionnaux envers les femmes.

Si la halakha nous demande de respecter la pudeur, elle nous demande aussi de respecter l’intégrité des êtres humains, de tous les humains, pas uniquement des mâles. Croyez-moi, le sexisme n’est pas une mitsva. Imaginer qu’une vie religieuse digne de ce nom exige l’effacement de la femme de tous les centres de la vie juive n’est pas pudeur, c’est une obscénité.

Mais au-delà de l’ouverture, il nous est demandé, à nous les hommes, de rendre possible ce changement religieux en nous impliquant activement au sein de la sphère familiale. Car effectivement, si la femme juive lambda se doit d’être mère, épouse et femme d’affaire à plein temps, comment espérer qu’elle puisse aussi s’épanouir spirituellement. Quel homme y arriverait ? Nous voilà arriver au point peu souvent abordé lors des conférences sur le statut de la femme juive. Les changements sociologiques et religieux des femmes ont une conséquence directe sur les hommes : celle de les rendre mari plus attentif et père plus présent. Deux rôles qui, soulignons-le, prennent également la forme d’obligation halakhique, celle d’éduquer ses enfants et de réjouir sa conjointe. Nous voilà donc dans une situation de win-win, puisque ces changements permettent donc à l’homme et à la femme de parfaire leur vie familiale et religieuse en s’entre-aidant.

Une dernière réflexion pour illustrer mes propos. Les femmes érudites ont de tous temps existé, mais elles étaient une exception et ce choix n’était pas sans retombées sociales. Nous connaissons, entre autres, Osnat qui fut à la tête du judaïsme kurde au 17e siècle. Une de ses lettres nous est parvenue, écrit dans un hébreu splendide. Faute d’avoir eu un fils, son père, un éminent rabbin, lui procura une religieuse complète. Jeune fille brillante, il voit soit potentiel et la marie à un de ses élèves, auquel il fait promettre de se résoudre à l’abstinence dès que deux enfants seront nés, pour ne pas l’empêcher d’étudier. Osnat finit par diriger l’école rabbinique locale et y instruisit les hommes, à une époque où les juifs du Kurdistan avaient bien besoin de rabbins. Sans elle, qui sait si ce judaïsme aurait survécu jusqu’à nos jours.[2]

, nous rapporte lui aussi deux récits de femmes juives nord-africaines du 18e siècle, ayant choisi le célibat pour se consacrer à la Torah. Selon Rav Messas, le mérite de l’étude de ces femmes sauva la ville d’Alger d’une invasion espagnole en 1775.[3]

Au 19e siècle, nous connaissons la figure de Hannah Rachel Verbermacher, appelée la demoiselle de Ludmir. Instruite et brillante, dès l’adolescence Hannah se mit à observer rigoureusement les commandements, incluant ceux auxquels les femmes n’étaient pas soumises, tels que le port de tefillins ou la récitation du kaddish à la mort de son père, et augmenta la fréquence de ses études de la Torah. Vivant en milieu hassidique, elle devint bien vite un admour à part entière, possédant son propre cercle de fidèles. À la demande pressante du Maguid de Tchernobyl, son maître, elle accepta de se marier mais la légende raconte qu’effrayé par sa sainteté son mari n’osa jamais la toucher. Sans enfants, elle partit en Israël toujours entourée de ses fidèles. On l’imagine à Méa Shéarim portant talit et tefillins, suscitant probablement des interrogations mais aussi une admiration, voir une vénération.[4]

Plus récemment encore, apparait la figure bouleversante de Reyna Bityah Berlin, première épouse du célèbre Natsiv et petite-fille du non moins célèbre Rav Hayim de Volozin, qui vivait en Europe de l’Est à la fin du 19e siècle. Son neveu, le rav Epstein auteur du fameux « Torah temimah » nous raconte les souffrances de sa tante dans un texte qu’il convient de traduire mot à mot :

« À son habitude, elle s’asseyait près du radiateur de la salle à manger, hiver comme été, et sa table débordait de livres : la Bible, les mishnayot, le Ein Yaakov, les midrashim, le Menorat Hamaor, etc… et elle n’en bougeait pas. Par contre, en ce qui concerne la gestion de la maison, son savoir était des plus léger…

Plus d’une fois je l’ai entendu se plaindre et gémir, protester et souffrir, se révolter et se désoler sur le triste sort des femmes dans ce monde-ci. Car on leur interdit de pratiquer les commandements positifs, les téfilines et les tsitsit, la Soucca et le loulav, et bien d’autres encore. Et de l’intérieur de ces souffrances transperçait et s’élevait une sourde plainte quant aux hommes qui possédaient 613 mitsvot tandis qu’elles, les malheureuses devaient se contenter de trois seulement. Et par-dessus tout, elle se plaignait de l’offense faite aux femmes auxquels on refusait d’apprendre la Torah.

Combien l’âme de ma tante était amère, selon son propre témoignage, lorsque qu’un homme sot, ignare, ne comprenant pas l’hébreu, de ceux qui ne passaient pas devant elle sans la saluer respectueusement, récitait à ses oreilles, d’une voix forte et fière, la bénédiction « qui ne m’a pas fait femme ». Et pire encore, disait-elle, on l’avait également astreinte à répondre « amen » après sa bénédiction. Et qui donc, demandait-elle désespérée, mettra fin à cette honte infinie imposée aux femmes. »[5]

Un point commun unit ces femmes juives d’époques et de lieux différents : l’aspect tragique de leurs histoires. Toutes avaient choisi de devenir les actrices de leur judaïsme et toutes payaient un lourd tribut social pour avoir osé remettre en question les fonctions bien établies de chaque sexe, qui par le célibat et qui par un mariage raté. Pourtant, ces femmes étaient respectées, parfois vénérées, par leurs communautés respectives. Tout se passe comme si la société juive leur posait un ultimatum : sois femme ou sois juive, c’est-à-dire abandonne tes aspirations spirituelles ou bien celles individuelles, tu ne peux être mère et érudite, épouse et sainte.

C’est précisément à cette situation injuste, si bien décrite par Rina Berlin, que notre génération est appelée à mettre un terme. Au sein de ce judaïsme halakhique égalitaire que j’exposais plus haut, une femme, ou un homme, n’auraient plus à se retrouver face à ce dilemme cornélien. Il est temps, grand temps, de changer non pas le statut de la femme juive mais la construction sociale de nos communautés juives toutes entières, qui ont rendu ces récits tragiques possibles mais aussi empêcher l’émergence de dizaines, peut-être de centaines, de femmes juives érudites qui auraient pu illuminer le judaïsme. Combien de femmes ayant eu le potentiel d’un Rashi ou d’un Maïmonide ont-elles vécu à l’ombre de l’histoire juive, bloquées par des barrières sociales et non pas religieuses ? Combien de livres d’exégèses et de lois juives avons-nous raté par des siècles de préjugés ?

C’est la communauté juive toute entière qui souffre de l’absence de voix religieuses féminines et c’est pour cela que c’est à la communauté juive de faire son bilan de conscience et sa teshouva. C’est ce que j’entends par « judaïsme halakhique égalitaire », un judaïsme profondément ancré dans la halakha, dans la tradition juive et dans le principe d’égalité devant Dieu déjà formulé au début de Bereishit. C’est ce qui se met en place en ce moment en Israël, souhaitons que ce colloque puisse marquer son apparition en France.

Notes

[1] R. Joseph B. Soloveitchik, Covenant, Community and Commitment, lettre 5

[2] Renee Levine Melammed (1 March 2009). « Asnat Barazani »Jewish Women: A Comprehensive Historical Encyclopedia. Jewish Women’s Archive.

[3] R. Yossef Messas, Nahalat Avot, drasha 454.

[4] Nathaniel Deutsch, The Maiden of Ludmir : A Jewish Holy Woman and Her World, Berkeley, University of California Press, 2003.

[5] R. Barukh Epstein, Mekor Barukh. Voir également l’article en ligne de Hannah Kehat: http://www.old.kolech.org.il/maamar/%D7%97%D7%99%D7%99%D7%94-%D7%94%D7%9E%D7%99%D7%95%D7%A1%D7%A8%D7%99%D7%9D-%D7%A9%D7%9C-%D7%A8%D7%99%D7%99%D7%A0%D7%90-%D7%91%D7%AA%D7%99%D7%94-%D7%91%D7%A8%D7%9C%D7%99%D7%9F/

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