De l’esclavage en Egypte à Charlie Hebdo, par Avidan Kogel

L’ignoble attentat survenu en France contre a eu comme conséquence un sursaut républicain en France inattendu avec 4 millions de personnes qui ont défilé sous le slogan #JeSuisCharlie.

Deux jours après cet attentat, un des terroristes avait exécuté 4 personnes car juifs dans une épicerie casher. Cet assassinat a certes été dénoncé par la classe politique, mais la population française ne l’a pas dénoncé comme elle l’avait fait pour Charlie Hebdo. Nous n’avons vu, comparativement, que très peu de #JeSuisJuif ou autres soutiens populaires. Les médias nationaux ont parlé « d’otages », ce qui est, selon la formule de Pascal Riché, « un mot pratique pour ne pas nommer un massacre de juifs » (http://blogs.rue89.nouvelobs.com/les-mots-demons/2015/01/11/otages-un-mot-pratique-pour-ne-pas-nommer-un-massacre-de-juifs-234055). La communauté juive s’est sentie blessée et incomprise.

Certains d’entre nous ont été étonnés de voir sur les réseaux sociaux, parmi les personnes dénonçant l’absence de message de sympathie à l’égard de la communauté juive, des juifs qui ne postent jamais de message communautaire. Des juifs parfois discrets quant à leur appartenance religieuse, et souvent, éloignés de la communauté. Comme si, cette attaque antisémite et l’absence d’empathie des français, ont rappelé aux juifs français leur appartenance à la communauté juive et, même éloignés du judaïsme, ils seront toujours perçus différemment, car juifs.

Cela a fait écho en moi avec le texte biblique que nous avons lu ce samedi à la synagogue.

L’endurcissement

Nous en étions à la 2ème péricope du livre de l’Exode, Vaéra. Pour mémoire, le peuple des Hébreux est réduit en en depuis 210 ans. Dieu « se souvient » de la promesse faite aux patriarches et fait appel à Moïse afin qu’il demande à Pharaon de laisser sortir Son peuple.

Vous connaissez l’histoire, Pharaon refuse. Dieu, par l’intermédiaire de Moïse et Aaron, montre sa puissance à Pharaon et envoie les 10 plaies. A la 10ème, la mort des premiers-nés, Pharaon laisse enfin sortir le Peuple Hébreu, qui sera libéré, délivré (…).

Ce qui est étonnant, c’est qu’avant même le début des 10 plaies, Dieu annonce à Moïse qu’Il endurcira le cœur de Pharaon et que ce dernier ne laissera pas sortir le peuple Hébreu :

« Pour moi, j’endurcirai le cœur de Pharaon et je multiplierai mes signes et mes preuves de puissance dans le pays d’Égypte. » (Exode VII, 3)

Et c’est effectivement ce qu’il se passe. Après la plaie du sang : « le cœur de Pharaon persista et il ne leur céda point, selon ce qu’avait prédit l’Éternel. » (VII, 22).

Après les grenouilles : « Mais Pharaon, se voyant de nouveau à l’aise, appesantit son cœur et ne leur obéit point, ainsi que l’avait prédit l’Éternel. » (VIII, 11).

Après la vermine : « Mais le cœur de Pharaon persista et il ne les écouta point, ainsi que l’avait dit l’Éternel. » (VIII, 15)

Après les animaux sauvages : « Mais Pharaon s’opiniâtra cette fois encore et il ne laissa point, partir le peuple. » (VIII, 28).

Après la mortalité du bétail : « Cependant le cœur de Pharaon s’obstina et il ne renvoya point le peuple. » (IX, 7).

Et nous pouvons continuer la liste avec les autres plaies.

Le passage des 10 plaies est habituellement décrit comme le récit d’une lutte entre Moïse, Pharaon et Dieu. Cependant, parmi les participants invisibles mais présents, il faut également citer les spectateurs de cette lutte : les Hébreux et les égyptiens. Et, c’est dans les interactions entre tous ces protagonistes que nous allons essayer de comprendre « l’endurcissement du cœur de Pharaon ».

L’exégèse traditionnelle cherche à interpréter « l’endurcissement du cœur de Pharaon » dans le combat entre les protagonistes principaux.

Nehama Leibowitz, dont je reprends le commentaire dans cette première partie et qui est extrait de son recueil « En méditant la Paracha Chemoth » (page 43 à 52), rapporte les paroles de nos Sages à propos de la phrase « Et moi, j’endurcirai le cœur de Pharaon » (VII, 3). En effet, celle-ci semble contredire un des principes fondamentaux de la pensée juive, le libre arbitre.

C’est la question qui est posée dans le midrach chemoth Rabbah par Rabbi Yochanane : « J’appesantirai le cœur de Pharaon. Rabbi Yochanane a dit : cela procure un prétexte aux mécréants qui pourront prétendre : il ne m’a pas été donné de me repentir ».

explique les mots de Rabbi Yochanane : « si l’Eternel a endurci son cœur, en quoi a-t-il péché ? »

Parmi les nombreuses explications proposées, nous pouvons rapporter les paroles de Samuel David Luzzato :

« Sache que, dans une certaine mesure, toutes nos actions relèvent de Dieu […]. On peut dire que dans la mesure où Il est à l’origine de toutes nos actions, Il a endurci le cœur de Pharaon. »

« J’ajoute à cela que les actions dont la Bible attribue l’origine à Dieu sont toutes des actions étranges dont les causes nous sont incompréhensibles […]. Pharaon avait déjà vu tant de signes et prodiges que sa persistance dans le mal nous parait illogique. C’est pourquoi, la Bible l’attribue à Dieu. »

Ainsi, la seule raison de l’attribution explicite à Dieu de cette action de Pharaon est son caractère illogique.

Nehama Leibowitz rapporte également les commentaires de Joseph Albo qui explique que « Dieu endurcit le cœur de Pharaon, lui faisant croire que malheur est le fruit du hasard et non pas un acte de la Providence, afin qu’il perde la crainte que lui avaient inspirées les plaies et qu’il agisse de sa propre volonté, sans contrainte. C’est ainsi seulement que l’on aurait pu voir si son repentir ambigu avait été le fait de son libre arbitre. C’est de ce point de vue que les portes du repentir sont fermées devant les pervers. Il ne faut pas croire que l’Eternel refuse à l’homme son libre arbitre, loin de là […] mais Il le laisse seul devant sa propre volonté sans le soumettre à une contrainte extérieure, afin qu’il choisisse lui-même son chemin. ».

Sforno va dans le même sens : « il est évident que sans l’endurcissement de son cœur, Pharaon aurait laissé sortir Israël, non pas à la suite d’un sincère repentir et en se soumettant aux ordres de Dieu dont il aurait reconnu la force, mais dans l’impossibilité où il était de supporter plus longtemps les plaies […]. Le fait de laisser partir Israël pour cette raison n’aurait pas été le fait du repentir. Mais si le Pharaon avait voulu se soumettre à Dieu et revenir à Lui d’un repentir sincère, rien ne serait venu l’en empêcher. S’il est écrit « j’endurcirai le cœur de Pharaon », cela signifie seulement qu’Il lui a donné le courage de supporter les épreuves pour qu’il ne renvoie pas Israël par crainte des plaies. ». Ici, c’est plutôt dans le sens de supporter les plaies que l’endurcissement est interprété, et non pas qu’il a été rendu obstiné.

explique le passage en question sans s’écarter du sens littéral, dans ses Règles du Repentir :

« nous lisons dans la Torah et dans les Prophètes de nombreux versets qui semblent en contradiction avec ce principe [de libre arbitre absolu accordé à tous les hommes]. Beaucoup de gens font l’erreur de penser que c’est l’Eternel qui décide si leurs actes seront bons ou mauvais, et qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. C’est pourquoi j’expose le principe fondamental suivant :
lorsqu’un individu ou les membres d’une collectivité pèchent de leur propre gré, une sanction s’impose, et l’Eternel sait comment appliquer cette sanction […]. De quoi s’agit-il ? Des péchés qui n’ont pas été rachetés par le repentir. Si le pécheur s’est repenti, son repentir lui évite la punition. Cependant, de même que l’homme pèche de sa propre volonté, son repentir doit, lui aussi, émaner de sa propre volonté. Il peut arriver qu’un homme commette un grand péché, ou de nombreux péchés, et que le Juge de Vérité décide de punir ces actes, exécutés de sa propre volonté et en tout connaissance de cause, en l’empêchant de se repentir : la possibilité lui est enlevée de reprendre le bon chemin afin qu’il meure pour le péché qu’il a commis […]. C’est pourquoi il est écrit dans la Loi : « J’endurcirai le cœur de Pharaon ». Il avait en effet commencé par pécher de sa propre volonté en persécutant les Israélites qui habitaient son pays […]. C’est la raison pour laquelle la route du repentir lui fut barrée jusqu’à la punition finale […]. Il s’ensuit donc que Dieu n’a pas obligé Pharaon à maltraiter Israël […]. Il a péché en toute liberté, et il a été puni par la paralysie du repentir. » (VI, 1-3).

Il semble cependant que Maïmonide se contredit lui-même puisqu’il disait un peu plus tôt à propos de l’homme et du libre arbitre : « Personne ne le contraint, personne ne décide pour lui, personne ne le pousse d’un côté ou de l’autre. C’est lui, et lui seul, qui se dirige de son propre gré vers la voie qu’il a choisie […] Il s’agit là d’un principe important, qui constitue le fondement de la Loi et des commandements […] à savoir que vous êtes libre et que l’homme peut faire tout ce qu’il veut faire, qu’il s’agisse du mal ou du bien » (V, 2-3).

Ainsi, comment peut-il dire que Dieu empêche la repentance ? Nehama Leibowitz, examinant précisément le propos de Maimonide, explique : l’Homme peut toujours décider, mais ce n’est qu’au début qu’il est entièrement libre de choisir à son gré. Et, après avoir choisi une des 2 voies, il ne pourra plus procéder à un autre choix avec la même facilité qu’auparavant. Même si il possède toujours son libre arbitre, il n’est plus aussi libre et indépendant qu’il l’était au début. Ainsi, ce n’est pas Dieu qui restreint sa liberté et qui barre le chemin du repentir : c’est lui-même qui, par son mauvais choix initial et par son obstination, a amoncelé les obstacles sur le chemin où il aurait pu revenir en arrière en choisissant le bien.

Dieu n’a pas forcé le Pharaon à choisir le mal, loin de là. C’est le Pharaon lui-même qui a choisi. Du fait qu’il a choisi et persévéré dans le mauvais chemin, ce dernier lui a semblé de plus en plus attrayant, et il a fini par ne plus vouloir que le mal. L’homme a été créé de telle façon que plus il pèche, plus ses péchés forment une barrière entre lui et le chemin du retour au bien.

Et, Nehama Leibowitz cite les proverbes (III, 4), « S’agit-il de moqueurs, Il se moque, et aux humbles, Il fait grâce » et conclut : l’homme a le choix. C’est lui qui ouvre ou qui appesantit son cœur. Dieu l’aide à suivre la voie choisie, mais la différence est grande entre l’aide active accordée par le Ciel à celui qui a choisi le bon chemin et l’aide passive, qui se borne à ne pas s’opposer à ses mauvais desseins, donnée à celui qui a choisi la mauvaise voie.

Les hébreux et les autres

Je vous propose maintenant de réfléchir à l’impact de « l’endurcissement du cœur de Pharaon » sur les relations entre les protagonistes secondaires, le peuple des Hébreux et les égyptiens.

Resituons le contexte. Le peuple des Hébreux est en esclavage depuis 210 ans. Le labeur est rude et Dieu, se souvenant de sa promesse, envoie Moïse et Aaron devant Pharaon pour demander leur libération. La réponse du tyran est cinglante. Non seulement il refuse, mais en plus, il alourdit la charge de travail demandée au peuple Hébreu : « Qu’il y ait donc surcharge de travail pour eux et qu’ils y soient astreints ; et qu’on n’ait pas égard à des propos mensongers. » (V, 9).

Cet alourdissement du travail a comme conséquence une plainte des enfants d’Israël déposée contre… Moïse et Aaron : « Or, ils avaient rencontré Moïse et Aaron, debout devant eux, comme ils sortaient de chez Pharaon ; et ils leur avaient dit: « Que l’Éternel vous regarde et vous juge, vous qui nous avez mis en mauvaise odeur auprès de Pharaon et de ses serviteurs ; vous qui avez mis le glaive dans leur main pour nous faire périr !  » » (V, 20-21).

Moïse, découragé, se sent décrédibilisé et n’a plus foi dans sa mission : « Moïse retourna vers le Seigneur et dit: « Mon Dieu, pourquoi as-tu rendu ce peuple misérable? Dans quel but m’avais-tu donc envoyé ? Depuis que je me suis présenté à Pharaon pour parler en ton nom, le sort de ce peuple a empiré, bien loin que tu aies sauvé ton peuple ! » » (V, 22-23).

Bref, l’affaire est bien mal engagée : les Hébreux sont toujours esclaves, ils n’ont jamais été aussi éloignés de Dieu et ils ne veulent pas de Moïse comme leader.

Dieu va donc prouver sa puissance à Pharaon et aux Hébreux en frappant les égyptiens. Chacune de ces plaies va s’attaquer directement dans ce que le peuple égyptien pense être de plus puissant : ses divinités. La plaie du Sang, est une preuve de la supériorité de Dieu face à Hâpy (la personnification divine du Nil). La plaie des ténèbres est la preuve face à Rê (le dieu du disque solaire). La plaie de la foudre est la preuve face à Seth (le dieu du tonnerre)…

L’enjeu pour Dieu est double : convaincre Pharaon, mais aussi convaincre les Hébreux de Sa toute-puissance puisqu’eux seuls seront protégés : « La seule province de Gessen, où habitaient les enfants d’Israël, fut exempte de la grêle » (VIII, 26).

Cette démonstration de puissance fera vive impression sur le Peuple Hébreu. Et, les égyptiens, tétanisés par la mort de leur enfant lors de la dernière plaie, feront tout pour faire partir les Hébreux au plus vite : « Les égyptiens firent violence au peuple en se hâtant de les repousser du pays, car ils disaient : nous périssons tous » (XII, 33).

Cependant, les Hébreux se doutent bien que s’ils restent, ils subiront la colère des égyptiens en représailles de ce qu’ils ont vécu. Les Hébreux n’ont pas d’autre choix que de quitter l’Egypte. Immédiatement après, Pharaon part à la poursuite du peuple Hébreu avec « six cents chars d’élite et tous les chariots d’Egypte, tous couverts de guerriers » (XIV, 7). Les Hébreux sont terrorisés, sans refuge et poursuivis par une horde armée et vengeresse. Ils ne devront leur salut qu’au Dieu protecteur qui ouvre la mer devant eux et la referme sur les égyptiens. « Israël reconnut alors la haute puissance que le Seigneur avait déployée sur l’Égypte et le peuple révéra le Seigneur; et ils eurent foi en l’Éternel et en Moïse, son serviteur. » (XIV, 31). La mission divine peut s’accomplir.

Ainsi, la multiplicité des plaies, démonstration de Sa puissance et « l’endurcissement du cœur de Pharaon » permettent à Dieu de faire naître l’identité et l’unité du peuple Hébreu.

La puissance de Dieu et la crainte des représailles des égyptiens seront facteurs de cette unité. Et leur unité permettra la création du Peuple Juif dans le désert. Pour preuve, Pharaon, au moment de leur libération, sera le premier qui ne les appellera plus « le Peuple » [de Moïse], mais « Enfants d’Israël » (XII, 31).

Conclusion : être Nommé peuple

« Je ne suis pas un juif de France […] je suis un Français né dans la religion juive ! » criait récemment l’universitaire François Rachline (http://www.slate.fr/story/92849/je-ne-suis-pas-juif-de-france).

Ce qui est notable et ce sera la conclusion, c’est que ce sont souvent les ennemis d’Israël qui le nomment et le différencient des autres peuples.

C’est le cas ici avec Pharaon qui utilise le premier les arguments de la haine raciale que nous avons trop entendus, l’argument selon lequel nous serions des traitres et des ennemis de l’intérieur : « Voyez, la population des enfants d’Israël surpasse et domine la nôtre. Eh bien ! usons d’expédient contre elle ; autrement, elle s’accroîtra encore et alors, survienne une guerre, ils pourraient se joindre à nos ennemis, nous combattre et sortir de la province. » (I, 9-10).

Ce sera le cas, plus tard, avec Aman « Puis Aman dit au roi Assuérus : « Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume; ces gens ont des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation » (Esther III, 8).

Et ici, comme là, comme à chaque fois, la haine va avoir comme effet secondaire, le sursaut communautaire. Pharaon pose les prémices de la haine du Peuple Juif et de cette haine va naître sa création. Et, aujourd’hui encore, à la lumière des derniers événements tragiques qui ont endeuillés notre communauté, nous pouvons voir que l’ nous rapproche et participe à la lutte contre l’assimilation, ce que, paradoxalement, nos détracteurs nous reprochent.

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2 thoughts on “De l’esclavage en Egypte à Charlie Hebdo, par Avidan Kogel

    1. Merci Arlette,
      Mais comme je le disais, j’ai repris un commentaire de Nehama Leibowitz (qui propose de magnifiques commentaires sur la Torah) et qui a fait tout le boulot de la première partie à ma place.
      J’ai le mérite de vous le faire partager 😉

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