Mordéchaï Elon

Mercredi 7 Aout 2013, le Rav Mordechaï Elon a été reconnu coupable d’abus sexuels sur mineurs et d’abus de pouvoir. L’affaire avait débuté il y a trois ans, lorsqu’un forum composé de rabbins et de personnalités publiques du monde religieux-sioniste avait émis plusieurs sévères accusations contre Elon.

Rabbin extrêmement charismatique, Mordechaï Elon attirait des foules de jeunes à ses cours. Ce fut un choc pour eux de découvrir qu’un forum composé des plus célèbres rabbins du monde religieux-sioniste accusait Elon d’actes terribles, qui plus est sur ses propres élèves, et par abus de pouvoir.

 

Et pourtant… malgré la condamnation, certains se sont précipités voir Elon pour l’assurer de leur fidélité absolue. La presse s’est empressée de s’emparer des images des élèves enlaçant leur maître alors que celui-ci venait justement d »être condamné pour des cas ayant commencé par d’ “innocentes” enlaçades. C’est à se demander s’il existe un moyen pour faire admettre à ses élèves que derrière le maître aimé se cache un agresseur dangereux.

 

Cette affaire extrêmement médiatisée doit faire réfléchir et amener le public religieux à plusieurs conclusions. Emmanuel Bloch a déjà publié un très bon statut facebook (visible ici) invitant les gens à admettre la présence non négligeable d’agresseurs sexuels dans le monde rabbinique en rappelant qu’étouffer ce genre d’affaires revient à achever les victimes déjà largement traumatisées.

 

Je voudrais personnellement aborder un autre point : les limites et dangers de l’infaillibilité que l’on prête aux rabbins. Pour moi, le plus terrible n’est pas d’admettre la présence de rabbins pervers mais de savoir que ceux-ci peuvent agir quasi-librement tant ils sont sûrs que nul n’osera remettre en question leur présumée sainteté. Comme l’a écrit Emmanuel Bloch : “ Que fait-on lorsque c’est la parole d’un jeune ba’hour yeshiva de 15 ou 18 ans, face à celle du Rosh Yeshiva, immensément respecté dans sa communauté ??? On punit la victime pour oser dire du lachon harah (de la médisance) ???”. Autrement dit, se taire, refuser de “dire du mal” parce qu’après tout il s’agit d’un rabbin, c’est collaborer directement.

 

 

Ô combien il est étonnant de constater à quel point le monde religieux s’est éloigné du message pourtant clair de la Torah. Je fais allusion au 13e chapitre du Deutéronome, que je vous invite à lire entièrement en hebreu ou français.

 

De quoi s’agit-il ? D’un prophète faiseur de miracles. Pour l’époque biblique, cela équivaut largement à ce que nous nommerions aujourd’hui un “Grand de la génération” (gadol), mais avec les miracles en plus. Et voilà que ce prophète, qui aurait prouvé sa prophétie en faisant un miracle explicite, appelle les gens à transgresser un interdit de la Torah. Évidement, il n’est pas fou et on suppose qu’il ne lance pas cet appel sans une large justification religieuse. Pourrait-on reprocher au fidèle, simple mortel, de croire le saint prophète faiseur de miracles ? Oui, répond la Torah. Oui, car chaque juif et juive est doté de sa propre intelligence et de ses propres capacités de discernement. Il ne peut pas se cacher derrière la figure du prophète pour justifier un interdit.

 

D’aucun objecteront que la Torah elle-même nous appelle à écouter fidèlement les sages, sans mettre en doute leurs paroles. Je fais allusion à l’interprétation donnée par Rashi sur le verset : “ Selon la doctrine qu’ils t’enseigneront, selon la règle qu’ils t’indiqueront, tu procéderas; ne t’écarte de ce qu’ils t’auront dit ni à droite ni à gauche1, ce à quoi Rashi commente : “A droite ni à gauche Même s’il te présente la droite comme étant la gauche et la gauche comme étant la droite, et à plus forte raison s’il te dit de la droite qu’elle est la droite et de la gauche qu’elle est la gauche.2.

 

J’aurais beaucoup à dire sur cette interprétation. Contentons nous de dire que le Talmud de Jérusalem3 donne une lecture strictement contraire à celle de Rashi, que le Gaon de Vilna corrige la version du Midrash4 ayant apparemment inspiré Rashi et que la plupart des exégètes considèrent que dans tous les cas, ce verset ne parle que du grand Sanhedrin de Jérusalem5.

Mais même pour ceux adhérant à la vision extrême, il est clair que cette confiance presque-absolue s’arrête dès qu’un interdit est enfreint. Rashi lui même ne pourrait contredire le Talmud qui nous rappelle constamment que “entre les paroles du maître et de son élève, qui écoute t-on ?6, formule poétique pour nous rappeler qu’avant de craindre les sages, nous devons surtout craindre Dieu.

 

Or c’est bien le problème, le religieux lambda ne craint plus Dieu, il craint son rabbin. Ce rabbin, aussi saint soit-il, reste au grand maximum l’élève de Dieu et c’est bien le Maître qu’il faut craindre…

À bien des égards, cette digression de Dieu au rabbin me rappelle l’interprétation que donne Maïmonide de la naissance de l’idolâtrie7. Pour lui, celle-ci naquit d’une erreur. Craignant de servir directement Dieu, les hommes préfèrent le servir indirectement à travers ses serviteurs, les astres et la Nature. En quelques générations, ils avaient oublié Dieu et servaient les astres comme de vrais dieux.

 

Je ne doute pas un instant des bonnes intentions des juifs accordant une confiance débordante aux rabbins, mais cette confiance, si elle n’est pas accompagnée d’une bonne dose d’esprit critique, est dangereuse et anti-juive.

 

Après nous avoir demandé de fuir les prophètes impies, la Torah nous rappelle la seule et unique voix que nous devons suivre :

C’est l’Éternel, votre Dieu, qu’il faut suivre, c’est lui que vous devez craindre; vous n’observerez que ses préceptes, n’obéirez qu’à sa voix; à lui votre culte, à lui votre attachement!8

Ce verset rythmé met en exergue le pronom personnel désignant Dieu, par opposition aux prophètes, qu’on ne suit que si leur message ne contredit pas celui de Dieu. C’est lui qu’il faut craindre et aimer, lui qu’il faut écouter, et c’est à sa loi que nous devons adhérer.

 

Deuxième et dernier point : en faisant des rabbins des êtres qui ne fautent pas, nous avons encore une fois pervertit le message de la Torah, qui nous raconte sans états d’âmes les fautes des grandes figures bibliques. Nous avons perverti le message du Talmud qui nous livre lui aussi un panel de fautes réalisées par les sages. Ce “déballage” avait justement pour but de nous amener à une réflexion sur la nature humaine et sur le fait que nulle figure autre que Dieu n’est réellement sainte et parfaite. Rav Yaakov Medan, qui dirige la Yeshivat Har Etzion, a tenu les propos suivants après l’affaire Elon :

 

Les sages nous racontent les fautes de Moïse, et il en avait plus d‘une. Nous connaissons également les fautes d’Abraham et de Jacob. Pourtant, nous ne connaissons pas la moindre faute [commise par] Rabbi Akiva Eiger (18e siècle) ou par le Hazon Ish (20e siècle).

À une époque, il n’y a pas très longtemps, les maisons d’études ont commencé à croire que les grands érudits n’ont pas de mauvais penchant, que tous leurs actes sont parfaits, et que si certains nous étonnent, c’est que nous sommes nous-même manquants.

La Torah nous apprend à nous confronter à un échec et à le corriger. Elle nous apprend que nous ne pouvons être dispensé d’un combat quotidien et épuisant avec nos passions, et cela, quel que soit notre niveau d’érudition ou de crainte de Dieu.

Moi même, Rosh Yeshiva dont l’occupation quotidienne est la Torah et la crainte du Ciel, je vous le dis officiellement : il n’y a pas un jour où je suis dispensé d’une guerre contre mon mauvais penchant, qui m’attire de nombreuses façons, et ce n’est pas toujours moi qui gagne”.9

 

 

1Deut. 17:11

2Rashi sur ibid.

3T.J Horayot 1:1

4Voir les annotations du Gra sur Sifri, shoftim, 154

5Voir entre autres Maimonide, Mishné Torah, hilchot mamrim, 1:1 et R. Yehouda Halevy, Kouzari, 3:39

6Par ex. Dans Baba Kama 56a et Kidoushin 42b

7Maïmonide, Mishné Torah, hilchot ovdei kohavim 1:1

8Deut. 13:5

9Pour lire le discours complet (en hébreu) : http://www.etzion.org.il/dk/5770/1214maamar1.html

 

 

 

 

Print Friendly

Billets relatifs