La fin du dogmatisme ou l’héritage d’Abraham

crédit photo:  parth joshi
crédit photo: parth joshi

Une des critiques les plus pertinentes de la religion fut formulée par Baruch . Selon lui, le système totalitaire des lois religieuses vient avant tout garantir l’obéissance du sujet en l’éloignement de sa raison naturelle. Autrement dit, selon une personne ayant l’esprit occupé en permanence par les innombrables lois de la religion deviendra une sorte d’automate obéissant, dont l’absence de réflexion sur l’essence des la stabilité de l’État1.

Force est de constater que la religion apporte effectivement au croyant un cadre  qui élimine dans l’œuf toute tentative de questionnement. Il s’agit d’une sorte de fusion entre la croyance religieuse la plus élémentaire de la perfection de la Loi Divine et notre inconscient qui nous pousse à voir notre société comme morale et juste. Je m’appuis ici sur les études menées par la psychologie sociale depuis les années 60, qui ont mis à jour ce qu’on nomme « L’Hypothèse du Juste-Monde ». Selon ces recherches, les êtres humains ont en commun un biais cognitif qui les pousse à voir leur univers comme moral tel qu’il est2. Autrement dit, notre inconscient éliminera les éléments susceptibles de troubler ce Juste-monde en les effaçant ou en les justifiant (L’affamé dans la rue deviendra un profiteur fainéant, la femme violée deviendra une aguicheuse, etc…).

Le résultat de cette fusion est assez catastrophique : Puisque les normes morales de la société sont justes et que la loi de Dieu aussi, le religieux ne se contentera pas de voir sa société comme morale, il la défendra en invoquant la Loi Divine. Les exemples sont innombrables et concernent toutes les religions. On peut citer quelques grands exemples historiques comme les défenseurs de l’esclavage des noirs aux États-Unis, qui s’appuyaient sur la Bible (Tout aussi bien certains pasteurs que certains rabbins) et bien évidement les défenses théologiques des pogromes, persécutions anti-juives, voir même de la Shoah. Un exemple terrible et encore bien trop d’actualités et celui du silence imposé aux victimes d’agressions sexuelles afin de ne pas « Salir le nom de l’Église » ou de « Ne pas faire de Hiloul Hashem (profanation du nom divin) ». La sémantique change, mais l’idée est la même : nous ne pouvons accepter la pensée de pervers sexuels se promenant dans notre société si parfaite et nous rajoutons une couche de discours religieux pour parfaire l’illusion.

Et pourtant, il me semble justement que la religion peut, et doit, être le moyen de se libérer des entraves de cette complaisante illusion. La religion, bien enseignée, peut justement ouvrir les portes du questionnement, de la réflexion et de la qui nous pousseront à œuvrer pour une société plus saine et plus divine. Tout est une question d’enseignement et de lecture. Je voudrais me contenter d’un exemple, qui est celui de la recherche spirituelle d’Avraham.

Une des histoires les plus connues du judaïsme est celle d’Avraham encore enfant, détruisant les idoles de son père. La façon dont on m’a enseigné cette histoire, et dont on l’enseigne le plus généralement dans les écoles juives, est celle d’un enfant connaissant Dieu face à son père idolâtre et ignorant. Cet enfant monte un stratagème visant à prouver à son père le ridicule de sa croyance : il détruit les idoles, à part la plus grande d’entre-elles, et explique à son père que ces dernières se sont battues pour recevoir l’offrande d’Avraham et que la plus grande a gagné. Ce à quoi rétorque le père d’Avraham qu’une idole ne peut pas bouger, et de ce fait il ridiculise seul sa propre croyance. Cette histoire mène à la morale suivante : les croyances des « autres » sont aussi fausses que ridicules, la nôtre est intelligente et parfaite. Cette morale aura au mieux convaincu le jeune étudiant de la suprématie de sa croyance, au pire elle le poussera à haïr l’idolâtre, l’Autre, et cultivera une lecture fondamentaliste de sa propre tradition.

Pourtant, là n’est pas l’histoire enseignée par le Midrash3. En réalité, ce dernier nous raconte le récit troublant d’un jeune garçon en proie à une réflexion religieuse profonde. Ce jeune garçon, dit le Midrash, demande à son père quel est le Créateur de l’Univers, et ce dernier le conduit face à l’idole la plus imposante. À ce stade, Avraham ne remet pas en question la croyance de ses pères, il court chez sa mère lui demander une offrande. Mais voilà qu’Avraham observe durant une longue journée, il observe, mais rien ne se passe. Cela ne suffit pas à décourager notre croyant, qui part apporter une meilleure offrande, convaincu que la première ne plait pas aux dieux. Et là encore, rien ne se passe, malgré l’attente interminable. C’est seulement après cette longue attente, ces espoirs et cette foi déçue que le Midrash nous dit : « Et ce fut lorsque à l’heure du soir, un esprit enveloppa Avraham et il s’exclama : « Malheur sur mon père, sa famille et toute cette mauvaise génération, qui  servent de la buée et se prosternent devant des dieux de bois et de pierres !« . Puis vient la mise en scène d’Avraham, rappelée plus haut, pour prouver à son père l’erreur de sa croyance.

Quelle est la morale de cette histoire ? Elle est bien différente de celle d’avant. Avraham n’est pas le détenteur d’un tombé du ciel, il est bien au contraire le casseur de dogmes. Avraham, à l’image de sa société, croit lui aussi aux idoles et les vénère. Mais malgré tout, il observe, vérifie, doute. Après une longue observation, il n’a d’autre choix que d’abandonner sa croyance première. Non seulement Avraham abandonne les idoles, mais il les détruit une à une, comme autant de dogmes dont il se libère. « À l’heure du soir, un esprit l’enveloppa », ou plutôt l’esprit, la raison claire, prit enfin le dessus sur les sombres idées préconçues.

Cette histoire, loin de prôner l’aveuglement religieux, prône la réflexion et la remise en question. C’est une version juive de la célèbre allégorie de la Caverne de où le héros ne se contente pas de réaliser son erreur de jugement, il l’élimine consciencieusement de son être.

Voilà donc comment une même histoire peut nous orienter vers deux ethos différents, vers l’Avraham croyant aveugle ou vers son exact opposé : celui dont la Foi provient justement de son esprit critique. Rappelons-nous qu’être le véritable héritier d’Avraham c’est être parfois capable de remettre en question même les dogmes les plus fondamentaux. Comme le dit le Midrash :

« Et pourquoi s’appelait-il Avraham l’Hébreu (ivri) ? Car le monde entier se tenait sur une rive (ever) et lui se tenait sur l’autre rive »4.

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  1. Voir Spinoza, Traité théologico-politique, chap. 4 et 5 []
  2. Plus d’informations ici : http://en.wikipedia.org/wiki/Just-world_hypothesis, Merci à Emmanuel Bloch, qui m’a fait découvrir cette étude []
  3. Sefer Hayashar, Noah, 23 []
  4. Rabba, Leikh Lekha, 41 []

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11 thoughts on “La fin du dogmatisme ou l’héritage d’Abraham

  1. la genése de la religion des hébreux est l'expression de la critique pertinente de Avram du monde dans lequel il vivait, sans la pratique assidue de la Critique, sans aucun interdit, notre religion perdrait son Essence et deviendrait un totalitarisme dictatorial comme biens d'autres le sont devenus

  2. merci , un excellent article, avec lequel cependant je pense ne pas être d'accord
    eneffet il élide ce qui est le noyau de notre foi à savoir un espace dans lequel le croyant s'unit à quelque chose de plus large que lui et elle.
    le problème il me semble est cette confusion entre religieux et politique qui conduit par exemple à imposer l'obéissance par la violence à un dogme religieux vécu comme naturel par ceux qui y adhèrent;
    En dehors de ce champ politique où le dogmatisme rejoint certes le fachisme et reste innacceptable, il y a un champ de l'expérience du sacré librement consentie et éprouvée dans l'intime qui se nourrit du partage avec ceux et celles qui savent s'oublier pour devenir canal d'un secret de lumière réalisé dans la prière collective et individuelle.
    Du Talmud au Zohar notre tradition est riche d'un sens ésotérique rejoignant l'expérience "mystique" peut-être moins mystérieuse pour les juifs que pour les chrétiens mais toujours débordante du point de vue de notre raison.
    il y a aussi une violence dans l'apriori qui enferme la foi hassidique du côté du fachisme.
    En tout cas je le pense et si la contradiction est flagrante entre mon féminisme affirmé et politique et la manière de vivre de mes amis "exaltés" je préfère les valeurs de l'humilité à celles de la modernité .
    Parce que je crois que le secret est de tous les temps et au coeur du monde vivant.
    Me pensez vous hors sujet?

  3. Je ne vous pense pas du tout hors-sujet.
    La place de la mystique dans un monde rationnel mérite d'être débattue plus en profondeur que par ces simples commentaires.

    Comme vous, je sépare la mystique du dogme, mais plutôt que de voir cette première comme une "vérité", j'y vois une expérience. Elle est tout à fait légitime, voir nécessaire, mais si elle se fait passée pour 'vérité" elle peut bien vite devenir un dogme dangereux. C'est pourquoi je préfère la laisser dans le champ de l'expérience, du vécu, qui ne peut être ni invalidé, ni validé.

  4. La thèse défendue par l’article est intéressante et certes pleine d’une raison prudente et éclairée, cependant sans parler pour l’instant du fond, la version du sepher ayachar, que j’ai consultée sur hebrew books, décrit le point de départ de la démarche d’Avraham ayant quitté la maison de Noah et ayant rejoint celle de son père,cheminant dans les voies d’Hachem. Puis trouvant des idoles dans la maison paternelle Avraham est saisi de colère, et c’est seulement à la suite d’une discussion avec Térah que prend place l’épisode de la demande d’offrande à sa mère deux jours d’affilée! Ainsi le sepher ayachar, à l’instar des autres midrachim ne présente pas Avraham comme un idolâtre qui aurait un beau jour (saisi par un esprit saint) découvert la vérité, il pose simplement cela comme une donnée sans en questionner l’origine (bien que la mention du fait qu’il soit sorti de la maison de Noah semble indiquer qu’il s’inscrivait dans une tradition qui le précédait). le but de ma remarque n’est pas tant de remettre en question une citation qui me semble erronée et tronquée que d’interroger la nécessité d’une preuve, ou à tout le moins une illustration, pour étayer un propos de ce genre. Mais quitte à interroger des références, il me semble que la description que fait Rambam, au début des lois sur l’idolâtrie, de la démarche d’Avraham dès son plus jeune âge est étonnante dans la mesure où il fait l’impasse sur les contacts et l’influence qu’aurait pu avoir sur Avraham les personnages de Chem et Ever (que l’on voit apparaître (cf Rachi) avec Rivka interrogeant leur prophétie et Yaakov qui aurait fréquenté leur tente).
    Samy Sarfati

    1. Bonjour Samy,

      Au sujet du Midrash, j’étais conscient que la version d’hebrewbooks présentait ainsi les choses, mais j’ai suivi celle défendue par Ginzberg, l’un des spécialistes en Midrash (Voir son Agadot Hayéoudim, Tome 2, p.19). Le Sefer Hayashar est un livre du Moyen-âge et comme la plupart des livres de cette époque, les versions varient beaucoup. Dans sa version, l’histoire commence au jeune Avraham questionnant son père et non à Avraham s’énervant à la vue des idoles.

      Je n’ai pas uniquement suivi la version de Ginzberg par commodité, mais parce que c’est la seule qui me parait cohérente. En effet, l’histoire nous décrit clairement Avraham préparant une offrande aux dieux, puis une seconde, et attendant à chaque fois qu’ils la consomment. Ce n’est qu’à la fin (בעת ערב) qu’elle nous décrit Avraham réalisant soudainement l’erreur de son père. Ces éléments sont les principaux de l’histoire et sont également dans la version d’hebrewbooks, or si Avraham connaissait déjà Dieu, ils n’ont pas de sens. Donc tout porte à croire que Ginzberg a raison d’y voir deux récits séparés et mal recollés, mais au minimum on s’accordera à dire que même si Avraham connaissait déjà son créateur, il n’était pas encore certain de l’inutilité des idoles.

      Quoiqu’il en soit, si quelqu’un estime que la version correcte est celle d’Hebrewbooks, il peut remplacer cet exemple par celui du Rambam (ou plutôt, de Bereishit Rabba 38:14, qui semble être sa source). Personnellement j’ai préféré cette histoire notamment pour la brisure des idoles, c’est à dire que le raisonnement philosophique décrit par Bereishit Rabba a eu une influence pratique, point essentiel à mes yeux.

      Voilà pour la forme, mais comme tu l’as noté cette illustration n’est pas essentielle. Elle venait simplement donner un exemple pratique d’un enseignement religieux mais anti-dogmatique. Je serai heureux d’avoir tes commentaires sur le fond.

      Amicalement,

      Gabriel

  5. Cher Gabriel,
    Je suis d’accord avec toi, la question des références et de la manière dont est présentée la démarche d’Avraham est secondaire en regard du problème de fond. La réflexion que tu proposes touche me semble-t-il à deux dimensions qu’il faut distinguer.
    D’une part la figure d’Avraham nous interpelle sur notre capacité à prendre de la distance avec la culture (au sens le plus large) dont nous sommes issus et à l’interroger de la manière la plus honnête et radicale qui soit. Exercice difficile s’il en est, du fait même de cette propension à défendre notre mode de vie dont tu parlais, et qui supposerait pour être totalement sincère que nous soyons prêts le cas échéant à l’abandonner ! Mais dans cette perspective il s’agit surtout d’une posture purement individuelle, dans ce qui me concerne au plus intime de ma personne, à quoi est ce que je crois, qu’est ce que je penserais réellement si je n’étais pas le produit d’une histoire qui me structure fortement. Ce qui incite à plus de modestie quant à la prétention que l’on a souvent de penser que nous sommes le produit de choix libres et conscients.
    Mais d’autre part, il me semble que la force et la grandeur d’Avraham, viennent plus de son engagement à se confronter aux autres, à débattre avec eux fut-ce au péril de sa vie (contrairement à un certain Achour par exemple qui partageait peut-être ses critiques mais qui a choisi de s’enfuir plutôt que s’opposer à Nimrod). Ici on est plus en prise avec notre insertion dans le social et le collectif.
    Il me semble que ces deux dimensions sont complémentaires et peuvent s’enrichir l’une l’autre et surtout permettre de sortir du dogmatisme. En effet à partir du moment où l’on accepte de se confronter aux autres, que l’on essaye de les convaincre de la justesse et de la pertinence de nos valeurs et de nos arguments, cela nous oblige à une rigueur et à une pertinence bien plus élevées et développées, (et ce d’autant plus lorsque nos interlocuteurs sont différents),que l’on atteindrait surement pas en restant confinés dans notre petit monde (c’est sans doute toute la nécessité d’une étude à plusieurs), et ce blog en est une illustration rassurante et prometteuse.

    1. Cher Samy,

      Merci pour ce commentaire qui m’a fait réfléchir.
      En y réfléchissant à nouveau, je réalise que ce n’est pas vraiment l’idée de la sortie des dogmes qui m’intéressait, dans la mesure ou ceux-ci peuvent effectivement être compris et acceptés comme faisant partie de mon vécu, de mon histoire, et donc de moi.

      Le point central, c’est bien celui de la brisure des idoles et non pas des idées, dans la mesure où seules les idoles ont une existence physique et donc une implication concrète sur nos vies. Autrement dit, tant que l’idée reste théorique alors sa véracité n’est pas un enjeu crucial, mais si cette idée a une influence pratique, alors c’est bien là que le dogmatisme devient dangereux et que l’esprit critique devient important.

      C’est peut être pourquoi ce midrash me parlait plus que la vision du Rambam. Il ne s’agit pas d’un raison philosophique personnel mais bien d’un acte à l’influence concrète et dépassant la sphère du privée. On touche au point central : casser les idoles c’est vouloir un véritable changement de société. Grâce à tes commentaires, je réalise que c’était là le message profond que je voulais faire passer : si on peut s’accommoder des fausses croyances tant qu’elles relèvent du privé, on ne peut défendre une société basée sur des valeurs tout aussi fausses que mauvaises. Rappelons nous que l’idolâtrie, surtout à l’époque d’Avraham, s’accompagnait d’actes profondément immoraux, comme le sacrifice humain.

      Encore merci pour cet échange qui m’a ouvert de nouveaux horizons et m’a permis d’affiner ma propre pensée.

      Gabriel

  6. la rationnalité peut être définie de différentes manières selon qu'on fasse du réel la conséquence de nos croyances ou une réalité plus complexe que ce que nous pouvons en traduire.

  7. il me semble que l'avantage de la foi est qu'elle nous ouvre à cet en plus débordant notre petit égo rationnel et stimule la raison pour que celle -ci s'essaie à rendre compte des extraordinaires souffles de beauté du monde

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