Ces dernières semaines, le blog a été relativement inactif, notamment car la période difficile que traverse le peuple juif ne se prête pas à la publication de réflexions théoriques sur le judaïsme. En cette veille de , je voulais tout de même partager quelques mots avec les lectrices et lecteurs et l’occasion s’est présentée par elle-même grâce à un magnifique texte sur le rouleau des Lamentations que nous lisons d’années en années à . Ces réflexions restent cependant très générales et personnelles, et j’invite chacun à rajouter sa propre interprétation dans les commentaires sous cet article.

Le texte que j’ai choisi est le commentaire du sur le rouleau des Lamentations, qui s’ouvre sur un dialogue entre les « enfants de Babylone » et les « enfants d’Israël », entre juifs d’exil et juifs vivant sur la terre d’Israël. À l’annonce de la destruction du Temple, les juifs d’exil envoient une lettre à leurs frères d’Israël pour discuter de la mise en place des cérémonies de deuil à travers les générations. Les judéens répondent à la demande, mais expliquent aux babyloniens que seuls eux peuvent être en mesure d’interpréter l’éloge funèbre composé pour la destruction du Temple, à savoir le rouleau des Lamentations.

La différence radicale entre babyloniens et judéens frappe dès les premières lignes. Alors que les babyloniens parlent du deuil à instaurer pour la destruction de « la Maison de Dieu« , les judéens parlent des ruines de « la maison de notre Mère« . Qui est cette mère ? Une forme infiniment plus sensible du rapport à Dieu, une forme intrinsèquement liée au lieu et au temps, à la terre d’Israël et à Jérusalem. Dans les premières lignes de cet échange, je retrouve la dissonance qui oppose jusqu’à nos jours le juif vivant en exil de son frère vivant en Israël. Alors que dans le premier cas, la relation a la tragédie frappant le peuple est totalement conceptualisée, détachée de toute attache spatio-temporelle, le juif attaché à sa terre y voit une déchirure avant tout personnel et intime. C’est dans sa chair que la destruction l’atteint, non pas dans son esprit.

La description particulièrement tragique est celle de Dieu se tenant face à Jérusalem ruinée, s’écriant « Eikha ! Malheur ! Ma sœur, ma fille, ma mère, où es-tu partie ? »

A la vision classique de Tishea Beav comme du jour où le peuple juif perdit son lien avec Dieu à cause de ses fautes, le Zohar présente un aspect bien plus tragique et cosmique. Selon ce texte, ce n’est pas le peuple juif qui récite le rouleau des Lamentations mais Dieu lui-même. La description particulièrement tragique est celle de Dieu se tenant face à Jérusalem ruinée, s’écriant « Eikha ! Malheur ! » et demandant « Ma sœur, ma fille, ma mère, où es-tu partie ? ». Ainsi, c’est Dieu qui se lamente du départ de sa propre présence, Dieu qui ne se trouve plus dans son propre monde, l’Infini devenu étranger à lui-même. « Nous qui entendons chaque jour ce cri de notre Seigneur, disent les judéens, sommes en mesure de pleurer, de dire un éloge funèbre et d’interpréter les Lamentations« .

Mais que signifie donc ce cri de Dieu sur son propre départ ? Je l’interprète personnellement comme un désastre d’une ampleur cosmique, le désastre d’une humanité entière brusquement endeuillée car sa Mère n’est plus, car il n’existe plus aucune interface entre l’humanité et Dieu, plus aucune indication sur la route à prendre, plus d’espoir et de chaleur.

En attribuant la destruction du Temple à la perte d’une figure maternelle et divine, le Zohar s’éloigne consciemment de l’idée du péché comme source de destruction. Le péché, c’est une faute commise directement envers ce Dieu philosophique détaché du vécu, or le Zohar insiste justement sur le rôle que jouait cette Mère qui s’interposait entre les coups du père et son fils. Autrement dit, la destruction à cause de la faute sous-entend un lien purement technique entre Dieu et ses créatures, une aliénation qui ne correspond absolument pas au rapport intime qui unit un croyant et son Dieu. Ce rapport est maternel, il est quasi-indestructible et il faut bien plus que de simples fautes pour y mettre fin. Le Zohar fait de la Haine le catalyseur de la destruction, non pas en tant que faute suprême mais en tant que profanation par excellence de l’humanité. Depuis la destruction du Temple, nous dit le Zohar, deux voix se font entendre dans les cieux :

« La voix du serpent, la voix des pleurs amers. Une partie dit « Eikha ! Malheur » et l’autre dit « Haine ! ».

Ce sont ces deux voix humaines mais irréconciliables qui mènent l’être humain à sa propre destruction. Or, toujours selon ce texte du Zohar, le trône divin lui-même était fait à l’image de l’humain : « L’humain dominait le trône divin« , il était la finalisation du projet divin, la perfection de l’univers, et le voilà brusquement plongé dans la noirceur de cette haine qui lui efface petit à petit sa propre humanité. C’est ainsi que le Zohar interprète les premiers versets du rouleau des Lamentations et par conséquent nous invite à dépasser la simple idée de faute et de punition au profit d’une réflexion globale sur une humanité qui perd ses repères, sa grandeur d’être humain et qui s’auto-détruit par une haine aveugle. À Tishea Beav, l’humain a échoué.

Il me semble qu’en ces jours où le peuple juif traverse une nouvelle époque tumultueuse mais également où une bonne partie de l’humanité vit dans la haine et la souffrance, ce message du Zohar peut facilement trouver une résonance en nous. Que faisons-nous pour enrayer le cycle de la haine qui n’épargne ni l’humanité, ni les juifs, y compris entre-eux ? Que faisons-nous pour regagner cette intimité quotidienne avec le divin qui se réalisait au Temple de Jérusalem ? Que faisons-nous pour redonner à l’être humain son rôle et sa grandeur ? À mes yeux, ce sont ces questions qui devraient accompagner notre jour de jeûne et ce sont ces questions qui nous mèneront sans aucun doute à la reconstruction et « aux temps messianiques », c’est à dire à l’apogée de l’Humanité.

C’est sciemment qu’en cette veille de Tishea Beav je choisis de poser ces questions sous un angle universaliste et non pas particulariste, car bien que Tishea Beav soit notre jour de deuil national, son interrogation devrait concerner chaque être humain où qu’il soit. D’ailleurs, l’annulation de Tishea Beav correspondra, selon la tradition juive, à la de l’humanité entière et non pas du seul peuple juif.

 […] Dieu s’est trompé ; César plus haut que lui s’élance ;

Jéhovah fit le verbe et César le silence.

Parler, c’est abuser ; penser, c’est usurper.

La voix sert à se taire et l’esprit à ramper.

Le monde est à plat ventre, et l’homme, altier naguère,

Doux et souple aujourd’hui, tremble. – Paix ! dit la guerre.

– C’est à coups de canon

 

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