Dans cet article, nous analyserons les approches du de trois grands penseurs juifs du XXe siècle :  Rav Soloveitchik et Yeshayahou Leibowitz. Nous nous intéresserons également aux dérives qui ont parfois découlé de la pensée de ces grands maîtres.

 

Rav Kook, ou la sanctification du profane

KookAs.jpgOn peut résumer ainsi les grandes ligne de sa pensée vis-à-vis d’ :

a) Rav Kook croit que le sacré peut venir du profane, de l’idéologie la plus athée peuvent s’accomplir les saintes prophéties du retour à Sion.

J’ai entendu en son nom une allégorie qui qualifie tout à fait cette pensée: les bâtisseurs du temple étaient de simples ouvriers issus de toutes les couches du peuple (voir non juifs) et avaient tout de même l’autorisation de construire le saint temple et de monter sur le mont le temps de la construction. Pareillement, les pionniers sionistes, bien que laïques, peuvent eux aussi participer à restauration de la souveraineté juive.

b) nombreux sont les rabbanim à craindre le « חידוש », la nouveauté. On connait la célèbre phrase du Hatam Sofer (tiré d’une guemara mais légèrement sortie du contexte…) « החדש אסור מן התורה  », « la nouveauté est interdite par la torah » (kovetz tchouvot, 56). A l’extrême, le Rav Kook nous dit: « הישן מתחדש והחדש מתקדש », « le vieux se renouvelle et le nouveau se sanctifie ». A l’échelle d’Israel cela signifie: le vieux yishouv se renouvelle et le nouveau devient saint. C’est le processus auquel croit Rav Kook.

c)le sionisme du Rav Kook est aussi (très) emprunt d’une vision eschatologique. L’état d’Israël est vu comme le « début de la délivrance » et même comme le « socle du trône divin sur terre » (orot israel, 6, 7).

Il s’agit donc d’un sionisme ancré à 100% dans la religion, le sionisme étant un des constituant de la vie religieuse au même titre que le Shabbat ou la cacherout !

Ce sionisme étant totalement religieux, les disciples du Rav Kook ont donc tendance à considérer qu’un juif non sioniste, fut-il ultra-orthodoxe, ne remplit pas intégralement son devoir religieux, car l’état juif représente un de commandements de la Torah – celui d’établir un état. [Au passage, une bonne partie du monde ultra-orthodoxe ne nie pas ce commandement, qui se base sur l’avis de Nahmanide, mais considère que l’état athée n’est certainement pas apte à remplir cette fonction].

Les grands centre affilés à la doctrine du Rav: La majorité des Yeshivot Hesder, la Yeshiva Merkaz Harav (qu’il a lui même fondé), la Yeshiva Har Hamor. En bref, la majorité des institutions sionistes-religieuses en Israël.

Les dérives: considérer l’état comme un idéal comporte un risque bien connu : le fascisme. Si les élèves du Rav ne sont pas devenus fascistes, on déplore néanmoins chez certain d’entre-eux un nationalisme exacerbé.

Leibowiz: sioniste et religieux, oui! Sioniste-religieux, non!

http://static.wix.com/media/d6bdf8f5b0b6ca32db552c88fd128054.wix_mpA l’extrême du Rav Kook, le Professeur a toujours milité pour une totale séparation de l’état et du religieux. Très sioniste et fervent croyant, leibowitz refusait de mélanger sacré et profane. Pour comprendre cette pensée, il faut d’abord analyser la vision leibowitzienne du sacré.

Dans un de ses célèbres articles (visible à la fin de son livre de dvar torah sur la parashat Hashavua, en hebreu uniquement) il analyse les conceptions opposés du Rav Kook et du Rav Meir Simkha Hacohen, auteur du célèbre « Meshekh Khokhma ». Ce dernier explique que rien n’est saint si ce n’est Dieu, autrement dit, aucun élément autre que Dieu ne possède de sainteté intrinsèque. Et pourtant la torah déborde de référence aux éléments saints?! Peuple saint, terre sainte, saint rabbin…? le Rav Meir Simkha explique que ces choses ont une sainteté venant de Dieu ce qui signifie que si j’utilise ces choses comme des moyens pour servir Dieu alors elles sont saintes et si ce n’est pas le cas alors elles demeurent profanes. Si le paysan israélien se sert de la terre pour y réaliser les mitsvot qui y sont liées, comme la shmita et les dîmes, alors elle est sainte. Si le peuple accomplit la parole divine, alors il est saint. Dans le cas inverse….

Comme l’état d’Israël a été fondé par des laïques pour des raisons laïques, il ne peut en aucun cas prétendre au statut (très sélect) de saint… Jusqu’à la Leibowitz semble être un Netourei Karta!

Mais c’est la toute la force et l’originalité de Leibowitz, d’un point de vue religieux il est anti-sioniste. Tout son sionisme est totalement laïque. Il la souvent dit, pour lui le sionisme se résume par la volonté des juifs à vouloir vivre entre-eux, de façon autonome, comme n’importe quel peuple le souhaiterait. Autrement dit, il s’agit de n’être enfin plus soumis au bon vouloir des nations. L‘état est perçu comme un moyen nous permettant d’être indépendant.

On peut être sioniste ET religieux, nous dit Leibowitz, mais en aucun cas sioniste-religieux. Avec son coté provocateur qui nous plait bien, il ira même jusqu’à dire que le terme « sioniste-religieux » est aussi aberrant et antinomique que l’était le terme « national-socialiste » (= Nazi)….

les dérives: elles sont évidentes: à long terme cette vision peut conduire à l’abandon total du sionisme originel puisque celui-ci n’est pas une valeur objective. Avraham Burg, ancien président de la Knesset, continuant la pensée leibowitzienne, va même jusqu’à demander la suppression de la notion d’état « juif » et l’annulation de la loi du retour.

 

: entre religion et modernité

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, Rav Soloveitchik faisait parti de « l’assemblée des grands de la Torah », le conseil rabbinique qui dirigeait le mouvement américain de l’Agoudat Israël(organisation orthodoxe, originellement anti-sioniste).

Profondément traumatisé par la Shoah, Rav Soloveitchik revoit ses positions, ce qui l’incite à quitter l’Agoudat Israël et àrejoindre la branche américaine du Mizrahi(mouvement religieux-sioniste). Il en deviendra le président d’honneur jusqu’à sa mort.

Ce changement n’est pas des moindres, notamment lorsqu’on connait l’anti-sionisme notoire de la dynastie Soloveitchik. Lors de discours prononcés à l’occasion de Yom Haatsmaout devant les membres du Mizrahi (parus plus tard dans un recueil, « H’amesh drashot »), Rav Soloveitchik laisse souvent transparaître la douleur qui est sienne, causée par son départ de la tradition familiale.Comparant les rabbins sionistes à Joseph, le rêveur incompris par ses frères, il affirme sa profonde conviction en la réalisation des rêves.

 

Dans un essai devenu célèbre, publié peu après l’indépendance israélienne et intitulé « une voix ! Mon amant frappe »(traduit en français par B. Gross, publié à la suite du « croyant solitaire »), Rav Soloveitchik abandonne son habituel style philosophique pour un style bien plus poétique. Comparant la situation du peuple juif d’après la Shoah à celle de l’amante du Cantique des Cantiques, abandonnée par son amant,Rav Soloveitchik supplie le monde orthodoxe de ne pas fermer la porte à l’amantqui, revenu chez sa promise, frappe à la porte. Rav Soloveitchik dénombre « six coups », six signes que Dieu envoie à son peuple par la création de l’état d’Israël, six coups qui nous sont destinés, à nous d’ouvrir la porte :

a) l’accord des nations non-juives pour la création de l’état et la formation de l’ONU sont vus comme une preuve de l’intervention divine.

b) Il en va de même pour les victoires miraculeuses de l’armée juive lors de la guerre d’indépendance (le livre est écrit au début des années 50, mais on peut extrapoler au moins jusqu’à la guerre des six jours).

c) la création de l’état d’Israël détruit la théologie chrétienne qui niait tout avenir politique aux juifs, condamnés à « errer » durant l’éternité.

d) l’état d’Israël a permis l’établissement d’un centre de Torah et représente également un rempart contre l’assimilation.

e) Enfin le sang juif n’est plus laissé à l’abandon. Les juifs ont acquis le droit le plus primordial : celui de se défendre.

f) L’Etat refuge : chaque juif sait qu’il a un endroit où aller en cas de problèmes.

Mais d’un autre coté, le Rav Soloveitchik n’a jamais fait sa Alyah (ne le dites pas à l’agence juive) !

A une professeur qui lui demandait pourquoi il n’est jamais monté en Israël il répondit que son statut d’enseignant aux USA lui interdisait de quitter le pays au dépend des juifs américains (la lettre est visible dans sa biographie écrite par son élève le Rav Hershel Sechter). C’est à dire que le Rav préférait répandre la torah en diaspora plutôt que venir égoïstement en Israël en abandonnant ses élèves (j’en connais qui diraient que אין תורה כתורת ארץ ישראל…).

Très sioniste, le Rav Soloveitchik encouragea ses élèves à rejoindre le Mizrahi (5eme Dracha) mais cet amour de la terre ne lui fit pas perdre son pragmatisme c’est pour cela qu’il resta toute sa vie relativement distant des mouvements ultra-nationalistes comme le Gush Emounim et des Rabbanim comme Rav Zvi Yehuda Kook (cf. « the rav, thinking aloud ») qu’il jugeait trop nationaliste. Pareillement il contestait la notion de « début de la délivrance » et se moquait du « rite de Yom Haatsmaout » introduit par certains dans la tefila (ibid).

Les grands centres affilés à la doctrine du Rav: Aux États-unis, l’intégralité des institutions « Modern Orthodox » de la célèbre Yeshiva University, en passant par l’organisation rabbinique RCA et l’Orthodox Union (OU) . En Israël il s’agit particulièrement de la Yeshiva Har Ezion, le « Gush », ainsi que la majorité des séminaires et yeshivot américaines et sionistes.

Les dérives: il n’y en a pas vraiment si ce n’est le risque de tomber dans un « sionisme d’outre-mer », c’est à dire soutenir politiquement et financièrement l’état mais refusant à tout prix d’y vivre ou d’y envoyer ses enfants !

Article mis-à-jour le 12/02/2012

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