Etes-vous Maboul ?

Par un chaud après-midi de juillet 1837, dans la pittoresque bourgade helvète de Neuchâtel, Louis Agassiz, alors le jeune président (tout juste trentenaire) de la très prestigieuse Société Helvétique des Naturelles, s’apprêtait à délivrer un exposé scientifique attendu sur le sujet des poissons fossiles brésiliens ; soudain, coup de tonnerre dans un ciel bleu : Agassiz annonça impulsivement à son audience qu’il renonçait à traiter le sujet initialement annoncé, car il tenait entre ses mains la réponse à l’un des plus grands mystères intriguant la géologie de son époque.

En effet, sur tout le plateau suisse, des « blocs erratiques », c’est-à-dire des rochers irrégulièrement dispersés, et souvent isolés au milieu de nulle part, posaient, de par leur simple existence, une profonde énigme scientifique: leurs caractéristiques géologiques ne correspondaient en rien à leur environnement immédiat, et personne ne savait quel phénomène naturel avait pu les transporter aussi loin de leur hypothétique milieu d’origine (certains pesant des milliers de tonnes !). L’explication couramment admise était que seul le biblique avait pu déployer la puissance nécessaire à arracher ces roches à leur point d’origine et à les charrier sur de longues distances.

Mais Agassiz venait d’aboutir à des conclusions opposées. Ainsi qu’il l’expliqua à son auditoire médusé (bien qu’initialement sceptique), les observations qu’il avait opérées avec son ami Jean de Charpentier lui permettaient de formuler une explication naturelle bien plus convaincante : ces blocs massifs avaient été pris dans de vastes étendues de glace qui s’étaient déplacées, lentement mais inexorablement, sur des centaines de kilomètres, au cours d’une antique période glaciaire. Pour lui, la Suisse avait été recouverte, dans un passé lointain, par une vaste « mer de glace » recouvrant tout le territoire allant des Alpes au Jura. Perspective résolument innovatrice pour l’époque !

Enthousiasmé par sa nouvelle théorie, Agassiz était peu préparé à faire face à l’hostilité des membres de la Société, lesquels rejetèrent dans leur grande majorité les arguments du jeune naturaliste pour continuer d’adhérer à une origine diluvienne des rochers mystérieux. La publication par Agassiz, en 1840, des Etudes sur les Glaciers[1], contribua à faire partiellement évoluer les mentalités, mais ce fut une autre conversion spectaculaire à la théorie glaciaire qui marqua fortement les esprits : le révérend William Buckland, soit le plus célèbre scientifique britannique de son époque et au départ un fervent défenseur de la théorie catastrophiste (i.e. le Déluge de la Bible), s’avoua finalement conquis par les arguments d’Agassiz, après avoir constaté des traces incontestables d’une antique glaciation dans le sol de son Angleterre natale.

L’historicité du Déluge de la encaissait là un premier coup significatif, mais de loin pas le dernier. Au contraire : la liste s’est désormais fort allongée. Aussi, un siècle et demi après Agassiz, je voudrais faire le point sur ce que la Science nous apprend de la possibilité d’un Déluge aux dimensions décrites par la Bible.

Mes thèses seront les suivantes : a) la survenue d’un antique Déluge mondial est une totale impossibilité scientifique ; b) dans une nécessaire relecture non-littérale du texte de la Torah, le récit du Déluge est perçu, en le lisant au regard de la mythologie mésopotamienne, comme marquant une profonde rupture morale par rapport aux cultures de l’époque.

 

1. Le Maboul : un récit de l’impossible.

Le Déluge est l’un des récits les plus célèbres de la Torah, voire de l’humanité tout entière : Dieu, constatant la totale dépravation des êtres humains, décida d’éradiquer Ses créatures défaillantes en les noyant dans les eaux tumultueuses d’un Déluge mondial. Les seuls survivants, un homme (Noa’h) et sa proche famille, qui trouvèrent grâce aux yeux de l’Eternel, construisirent un immense bateau de bois, lequel leur servit de refuge temporaire jusqu’à ce que la furie aquatique soit définitivement passée. En outre, l’Arche abrita un certain nombre d’animaux et d’oiseaux de toutes les espèces, permettant ainsi de donner à la Création un nouveau départ après la catastrophe.

La Torah ne fournit pas de datation précise pour le Maboul, mais un rapide calcul, basé sur la longévité des différentes générations dans la Genèse, permet de le situer, au doigt mouillé, environ 1’600-1’700 ans après l’instant initial de la Création. Plus exactement, selon certaines sources juives traditionnelles, le Maboul serait survenu il y a précisément 4’120 ans[2].

Pardon pour ceux que l’affirmation va choquer, mais aucun doute n’est réellement possible : les événements décrits par la Torah ne se sont jamais produits « en vrai ». L’histoire du Maboul est à écrire avec un « h » minuscule, et non avec un « H » majuscule.

Soyons ici synthétique et précis : la non-historicité d’un Déluge mondial peut être prouvée de deux grandes manières différentes, lesquelles se subdivisent chacune en une infinité d’indices convergeant tous vers la même conclusion de non-lieu.

Premièrement, si le globe terrestre a réellement été entièrement recouvert d’eau pendant plusieurs mois, comment se fait-il que les scientifiques n’en aient pas retrouvé le moindre indice concret ? Un Déluge mondial est censé laisser une multitude de traces aisément détectables. Qu’on en juge plutôt :

a) Un Déluge mondial aurait détruit les centres de civilisation humaine de l’époque. Or l’archéologie démontre au contraire que l’Age de Bronze a été une période d’intense et ininterrompu développement démographique et culturel. Dans de nombreuses régions du monde, au Moyen-Orient ou ailleurs, les scientifiques ont retrouvé les restes de cultures humaines vieilles de plusieurs milliers d’années, sans qu’aucun élément n’étaye la thèse d’une destruction catastrophique il y a 41 siècles.

Jéricho a ainsi été habitée depuis le Xème millénaire avant l’ère actuelle ; les civilisations égyptiennes, sumériennes, akkadiennes, et d’autres, existaient préalablement au putatif Déluge, et n’ont pas été englouties. En Inde, le site de Bhirrana a été habité sans discontinuer depuis l’an -7’500. En outre, les plus anciens bâtiments du monde (pyramides de Gizeh, …)[3] ne présentent aucun signe d’avoir jamais été immergés. Les exemples peuvent ici être multipliés pratiquement à l’infini.

b) Un Déluge mondial aurait nécessairement affecté certains phénomènes cycliques naturels dont l’existence a été régulièrement attestée plusieurs milliers, et parfois plusieurs millions, d’années en arrière. Par exemple, les anneaux de croissance des arbres (cernes) permettent de dater l’âge de certains pins de Bristlecone à près de 5’000 ans[4]; mieux encore, les dendrochronologues parviennent à remonter à plus de 10’000 ans dans le passé des arbres, sans indication d’une quelconque catastrophe diluvienne mondiale. Par contre, on trouve dans les anneaux des arbres des indices d’éruptions volcaniques antiques, de changements climatiques, etc.

Même constat s’agissant des dépôts sédimentaires annuels de la Green River, lesquels remontent sans interruption à plus de 6 millions d’années dans la préhistoire ; ou des couches glaciaires en Antarctique, lesquelles datent par endroits de plus de 740’000 ans. A l’évidence, tous ces processus naturels auraient été nécessairement affectés par un Déluge mondial.

c) Tous les indices avancés en faveur du Déluge (mammouths retrouvés congelés dans les plaines glacées de la Sibérie, moraines, blocs erratiques, …) ont été expliqués de manière bien plus satisfaisante sans avoir recours à la théorie diluvienne[5].

 

Deuxièmement, de nombreux points du récit du Maboul sont scientifiquement impossibles. Là aussi, leur liste est pratiquement inépuisable[6]. Voici quelques exemples, sans ordre particulier.

a) Quantité d’eau. Le Mont Ararat fait 5’165 mètres de haut. Une quantité d’eau suffisante pour couvrir l’entier de la surface terrestre sur une hauteur de 5 kilomètres représente plusieurs fois le volume d’eau combiné de l’ensemble des océans et mers du globe. D’où cette eau est-elle venue, et où est-elle ensuite partie sans laisser de trace ?

b) Arrivée jusqu’à l’Arche. De nombreux animaux ont besoin de vivre sous un climat particulier et ont un régime alimentaire extrêmement précis. Les ours polaires ou les pingouins seraient mort de chaud avant d’arriver à l’Arche ; quant aux malheureux koalas, ils seraient morts de faim en chemin, faute de trouver des eucalyptus pour se nourrir. Et ainsi de suite.

c) Logistique du séjour dans l’Arche. S’occuper de plusieurs milliers d’animaux, pendant toute une année dans l’Arche, aurait demandé plus de temps, d’organisation et d’énergie que ne pouvait fournir une équipe restreinte de 8 êtres humains – et il s’en faut de beaucoup[7].

d) Après le Déluge. Certains animaux, comme les kangourous, habitent dans une zone géographique bien localisée (l’Australie). Comment ont-ils pu la rejoindre depuis la Turquie, malgré les milliers de kilomètres et en dépit des océans à traverser ? Par ailleurs, les chances de survie d’une espèce animale comptant seulement deux représentants sont quasiment nulles ; pour des vertébrés, les estimations varient entre 500 et plus de 4’000 individus comme population minimale, faute de quoi une espèce s’éteint inéluctablement[8].

Insistons sur ce point : cette liste des problèmes scientifiques présentés par un Déluge mondial est extrêmement partielle. Un traitement complet demanderait, a minima, plusieurs billets sur ce blog.

Par ailleurs, postuler en réponse une suite quasi-infinie de miracles et d’interventions divines, lesquels ne sont nulle part mentionnés dans les sources bibliques ou talmudiques, et dont on verrait mal l’utilité à part celle de (mal) raccorder le récit biblique avec la réalité, est un exercice de futilité.

En réalité, affirmer que la lecture littérale du récit du Maboul est contredite par la Science tient de l’euphémisme quand les nombreuses incohérences ressortent de plusieurs dizaines de disciplines indépendantes (géologie, zoologie, archéologie, biologie, paléontologie, physique des fluides, …). A ce compte, croire au Père Noel est moins déraisonnable… Affirmer la réalité d’un Déluge mondial, survenu il y a 4’120 ans, équivaut à une négation totale de toute l’entreprise du savoir humain.

 

2. Un Déluge lilliputien ?

Conscientes des nombreux problèmes résumés ci-dessus au lance-pierre, quelques autorités rabbiniques ont suggéré que le Maboul décrit par la Torah était en fait de dimensions bien plus modestes. Ainsi, pour le rav David Zvi Hoffmann[9], seules les quelques contrées déjà occupées par l’espèce humaine ont été englouties par les eaux. Dans la même veine, pour le rav Gedalia Nadel[10], le seul territoire à avoir été inondé par le Déluge serait la « Terre à l’est de l’Eden » mentionnée, sans plus de précision géographique, un peu plus tôt dans la Torah ; de plus, le rav Nadel estime que Noa’h n’aurait sauvé de la noyade que les animaux vivant sur ledit territoire, voire s’en serait même tenu aux espèces animales principales.

Quels sont les mérites de la thèse du Déluge local ? Prima facie, ils sont loin d’être nuls. Un Maboul régional poserait de toute évidence nettement moins de difficultés scientifiques : un grand nombre des problèmes mentionnés ci-dessus tombent d’eux-mêmes si (par exemple) seule la région du Croissant Fertile a été inondée. De plus, les recherches archéologiques ont effectivement permis de reconstituer un certain nombre d’inondations locales, par exemple dans les régions géographiques proches du Tigre et de l’Euphrate[11].

Faut-il alors admettre que le Maboul ait pu être une inondation locale particulièrement importante, survenue au cours du IIIème millénaire avant l’ère actuelle ? A notre sens, la réponse doit être résolument, même si moins emphatiquement que précédemment, négative.

Tout d’abord, la thèse d’un Maboul « rétréci au lavage » continue de se heurter à un nombre non négligeable de problèmes scientifiques. Par exemple, on voit mal quelle région géographique du Proche-Orient aurait été irrémédiablement détruite par les eaux – comme indiqué ci-dessus, la civilisation égyptienne n’a connu aucun hiatus dans son développement, Jéricho est habitée depuis plus de 9’000 ans, etc.

Evidemment, plus le Déluge est imaginé petit, moins il est invraisemblable. Mais on force alors les limites du raisonnable: si un homme s’est sauvé d’une rivière sortie de son lit en faisant monter une vache et deux gazelles sur un radeau improvisé, pourquoi la Torah devrait-elle en parler ?

Ce point nous amène à des considérations littéraires : à lecture du texte, la Torah décrit clairement un Déluge mondial et non local. Ainsi, Dieu regrette avoir créé l’ensemble des hommes et décide de les éradiquer de la surface de la Terre[12]. Mais si un autre groupe d’homo sapiens coulait en fait des jours heureux de l’autre côté non-inondé de la montagne, comment lire ces versets ?

Inlassablement, les versets parlent d’une destruction totale : de tout ce qui respire sous les cieux et sur la terre[13] ; l’eau recouvrit même les plus hautes montagnes[14] ; la destruction du vivant fut absolue[15].

Certes, certaines sources talmudiques et midrashiques envisagent bien l’éventualité d’un Maboul qui n’aurait pas affecté Eretz Israël[16], mais même selon cette opinion le reste du monde aurait été noyé. Et la tradition juive a toujours globalement compris que le Déluge avait tout anéanti. Pour ne donner qu’un exemple, les 70 descendants de Noa’h[17] sont systématiquement présentés comme les pères fondateurs des 70 nations du monde, ce qui ne serait pas exact dans l’hypothèse d’un Déluge régional.

Finalement, un Déluge local aurait pour bizarre conséquence morale que la grande majorité de la population mondiale ne serait plus perçue comme des descendants de Noa’h, et donc ne serait pas astreinte aux 7 commandements des Bnei Noa’h, souvent présentés comme une morale universelle minimale. Dans cette optique, le vol d’un Papouasien par un Amérindien n’aurait, selon la Torah, rien de vraiment répréhensible ni même de condamnable…

Au final, l’hypothèse du petit Maboul soulève autant de difficultés qu’elle en résout, et de ce fait elle ne saurait emporter notre conviction. Les inondations locales, lesquelles semblent être, depuis des temps immémoriaux, une expérience humaine récurrente, ont certes pu fournir un terreau imaginatif fertile à l’émergence universelle du mythe du déluge[18], mais aucune de ces catastrophes passées ne saurait être identifiée au récit de la Torah. Il ne faut pas confondre le Mythe avec l’Histoire, quand bien même la deuxième peut fonder le premier[19].

A ce stade, il nous faut encore souligner un point important : l’échec de la réconciliation du récit de Déluge avec une quelconque réalité historique sonne le glas de l’approche harmonisatrice, dont le but proclamé est de réconcilier les découvertes de la Science avec les enseignements de la Torah[20]. Si Science et Religion ne peuvent être réconciliées partout, c’est qu’elles ne doivent l’être nulle part. De ce fait, toutes les théories des « jours » qui feraient référence à des milliards d’années sont bonnes pour la déchetterie des idées. Dont acte – et optons désormais pour un cadre d’analyse plus intellectuellement convaincant.

Face à une historicité du Déluge qui prend l’eau, il est temps d’examiner les mérites d’une du texte.

 

3. Les leçons d’un Déluge qui n’a jamais vraiment existé.

Pourquoi la Torah décrit-elle des événements dénués de toute réalité historique ? Quels sont les messages implicites dans le texte, et sur la base de quelle méthodologie les reconstituer ? Les approches envisageables ici sont multiples.

Il faut réaliser que les lectures non-fondamentalistes du texte biblique sont aussi anciennes que la Torah elle-même. Ainsi, selon le rav Sa’adia Gaon, chaque fois que le texte biblique est contredit par l’observation des sens ou par la raison, il faut savoir s’écarter du sens littéral des versets afin de privilégier une interprétation allégorique ou éthique[21]. Cette position, qui introduit un élément humain / dynamique au cœur même du processus d’exégèse du texte divin / statique, est partagée par de nombreuses autorités – parfois explicitement, souvent implicitement. En d’autres termes, et même si c’est contre-intuitif, le message divin évolue en fonction des connaissances que l’être humain amène dans sa rencontre avec le texte.

Concrètement, de nombreux outils peuvent être employés afin de dégager les leçons morales du texte. Certains commentateurs traditionnels, comme Gersonide, n’ont d’ailleurs pas attendu les temps modernes pour réfléchir au sujet[22]. Beaucoup plus près de nous, le rav Mordekhai Breuer[23] a proposé de s’appuyer sur les découvertes controversées de la critique biblique, laquelle a mis en exergue, dans le texte de la Genèse, deux récits du Déluge, l’un imbriqué dans l’autre[24]. J’espère avoir l’occasion de revenir dans le futur sur les problématiques liées à l’approche universitaire du texte de la Torah, lesquelles méritent un traitement séparé.

Toutefois, à mon sens, il faut comprendre le sens de la Torah en prenant, comme toile de fond de l’interprétation, nos connaissances contemporaines sur « le monde de la Bible » [25].

J’ai déjà eu plusieurs l’occasion de le rappeler : voici maintenant plus d’un siècle que l’humanité a entrepris l’exploration des cultures et des textes qui existaient au moment de la rédaction de la Bible, et les découvertes archéologiques continuent d’enrichir, encore aujourd’hui, notre compréhension des civilisations du Moyen Orient Antique. A la lumière de ce que nous connaissons désormais des cultures mésopotamiennes (assyrienne, babylonienne, …), mais aussi de la civilisation égyptienne et d’autres, la Torah prend désormais un autre visage. Il est maintenant possible de la comprendre en prenant les références culturelles de l’époque de sa rédaction comme cadre général d’interprétation. Il existe, entre le monde de la Bible et celui des autres peuples vivant à l’époque dans la même région du monde, un bagage intellectuel partagé et des points communs indéniables.

Il s’agit donc pour nous d’établir en premier lieu le contexte mésopotamien du récit du Maboul, puis, dans un deuxième temps, de contraster le message de la Genèse avec celui des textes antérieurs.

La mythologie mésopotamienne connaissait un certain nombre de récits du Déluge : le récit sumérien de Ziusudra (3eme millénaire avant l’ère actuelle) ; l’épopée akkadienne d’Atrahasis (18eme siècle avant) ; l’épopée babylonienne de (22eme siècle avant) ; et d’autres encore[26]. Tous ces récits sont antérieurs de plusieurs siècles au don de la Torah ; tous décrivent un déluge mondial, duquel le héros s’échappe en construisant un bateau et en sauvant avec lui les espèces animales. Difficile de ne pas voir les correspondances.

De tous ces récits, le plus fameux et le plus détaillé est celui de Gilgamesh, l’un des plus grands chefs-d’œuvre littéraires de l’Antiquité, dont le but premier est d’enseigner aux êtres humains l’inévitabilité de la mort. Pour résumer très rapidement : Gilgamesh, le héros, prend conscience de sa propre mortalité après la mort tragique de son ami Enkidu. Entreprenant une quête (futile) en vue d’acquérir l’immortalité, il fait la rencontre d’Utnapichtim, lequel lui relate comment il a survécu à un Déluge mondial en construisant un bateau de bois, suite à quoi fut rendu immortel par les dieux. Mais, la grâce divine ne pouvant être dupliquée, tous les autres hommes doivent nécessairement mourir – ce à quoi Gilgamesh finit par se résigner.

Les parallèles littéraires entre le récit du Maboul et l’épopée de Gilgamesh sont extrêmement nombreux ; en voici quelques-uns qui me paraissent essentiels[27] :

a) Dans les deux cas, le Déluge marque une étape importante dans l’histoire du monde. Le monde antédiluvien n’est pas identique au monde postdiluvien.

b) Dans les deux cas, le Déluge n’est pas un événement naturel, mais une décision divine délibérée.

c) Dans les deux cas, une fois la décision divine prise, un individu est choisi pour être sauvé ; il est prévenu à l’avance du désastre et instruit de construire un bateau afin d’être sauvé. Les dimensions exactes du navire sont spécifiées.

d) Le mot כֹּפֶר, utilisé par le verset de la Genèse 6:14, n’est mentionnée nulle part ailleurs dans le Tanakh (c’est donc un « hapax legomenon»). Par contre, il correspond au mot akkadien kupru, lequel signifie « bitume ».

e) Dans les deux cas, la divinité donne au héros des instructions précises afin de sauver les espèces animales.

f) Dans les deux cas, une fois le bateau scellé, les autres humains et animaux sont exterminés par les eaux.

g) Dans les deux cas, alors que les eaux baissent, le bateau finit par s’échouer sur une montagne.

h) Dans les deux cas, le héros envoie des oiseaux en reconnaissance.

i) Dans les deux cas, le héros construit un autel et apporte des sacrifices, ensuite de quoi il est béni par la divinité.

Ces parallèles établissent largement, à mon avis, le contexte socio-culturel commun au Maboul et à l’Epopée de Gilgamesh. Mais, si nous comparons des comparables, le Déluge n’est pas pour autant une décalcomanie : examinons maintenant les éléments de divergence entre les deux narrations, afin de comprendre la révolution morale opérée par la Torah.

a) L’omnipotence divine.

Dans le récit mésopotamien, les divinités sont soumises à des lois qui leur sont supérieures ; leur liberté d’action est strictement limitée. Ainsi, si le dieu Enlil choisit de détruire le monde par les eaux, un autre dieu (Ea) utilise un subterfuge pour révéler ce secret à l’humanité. Puis, pendant le déluge, les dieux mythologiques perdent le contrôle sur les événements qu’ils ont eux-mêmes déclenchés ; ils sont saisis de panique et s’enfuient. Après le déluge, les rapports entre les dieux sont marqués par des rivalités, des disputes et des mesquineries.

Par contraste, la Torah accentue le pouvoir souverain de Dieu, qui est seul Maître de la Nature et dont la volonté ne rencontre aucun obstacle. La Torah renforce ce thème de multiples manières, souvent subtiles. Ainsi, il faut noter que le salut de Noa’h doit absolument tout à Dieu, et strictement rien à l’initiative humaine – Noa’h ne fait que suivre à la lettre les instructions reçues. C’est même Dieu, et non Noa’h, qui ferme l’Arche avant le Déluge ( !), et l’Arche ne fait apparemment que dériver sur l’eau, sans être activement pilotée par qui que ce soit.

Le seul protagoniste vraiment actif dans le récit de la Torah, c’est Dieu – le Dieu unique et tout-puissant du monothéisme, et la Torah souligne ici avec force le caractère majestueux, absolu et sans partage de Son règne.

b) La motivation du Déluge.

Les dieux mésopotamiens choisissent de détruire le monde par caprice, ou pour un motif incroyablement égoïste – les activités humaines, trop bruyantes, les empêchent de bien dormir.

La Torah, au contraire, affirme avec vigueur que les motifs du Maboul sont d’ordre moral. C’est la violence (‘hamass) qui pousse Dieu à agir. De la même manière, le survivant (Noa’h) est choisi au seul motif de sa rectitude morale, un facteur complètement absent des mythes mésopotamiens.

Le récit du Maboul est donc aussi une affirmation de la Justice divine et de l’existence de standards de morale absolus.

c) L’Homme et la Nature

Plusieurs éléments textuels indiquent que le Maboul doit être compris comme une antithèse au processus de la Création. Le plus évident est l’annulation de la séparation primordiale entre les Eaux du Haut et les Eaux du Bas, laquelle etait survenue initialement lors du 2eme jour de la Création, mais qui est révoquée au début du Maboul (Bereichit 1:7 vs 7 :11) – sous cet angle, le Maboul est un retour au chaos initial, une dé-création.

Autre exemple : la bénédiction de fertilité reçue finalement par Noa’h, dans un monde créé à nouveau, fait directement écho à celle reçue initialement par le premier homme Adam (1 :28, 9 :1). Rien de tel n’existe dans les récits mythologiques antiques.

L’implication semble claire : l’homme a le pouvoir, par ses choix et ses actions, de détruire ou de construire l’Univers entier. La Torah présente la moralité humaine comme le facteur essentiel permettant de construire le monde, ou inversement de le détruire.

d) Le Futur : une vision optimiste

Dans le passage conclusif du récit du Maboul (8 :21 ss), lequel est complètement absent des histoires antiques parallèles, la Torah fait passer quelques messages fondamentaux sur la vision juive de l’Histoire. Et cette vision d’un monde postdiluvien est résolument optimiste : l’humanité est bénie par Dieu, les rythmes de la Nature ne seront plus jamais bouleversés, une alliance irrévocable unit à tout jamais Dieu et l’humanité. Même un instrument de guerre comme l’arc (קשת) peut devenir un symbole de paix – l’arc-en-ciel.

Le message final du récit du Maboul est une leçon de réconfort pour l’humanité, une garantie de sécurité, et une promesse pour le futur. Telle est la vision ultime que le lecteur de la Torah retient de sa lecture du récit juif du Déluge.

Ainsi, si le lien entre les récits mésopotamiens, et notamment l’Epopée de Gilgamesh, et le récit du Maboul de la Torah, semble indéniable, un examen plus approfondi révèle que la Torah projette subversivement, sur cette base culturelle commune, des idées profondément différentes : l’unité de Dieu et sa toute-puissance, l’existence de standards objectifs de moralité, la place de l’homme dans l’Univers, la confiance dans le futur.

Autant de thèses révolutionnaires pour leur époque, et qui, parfois, ont parfois besoin d’être encore renforcées en notre époque troublée.

Le Déluge n’a pas eu lieu, mais ses leçons sont, quant à elles, bien réelles.

 

[1] Disponible en ligne, pour les mordus : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105057x

[2] En l’an 1’656 de la Création selon le Seder ‘Olam Rabba 1:1.

[3] En voici une liste avec datations: https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_the_oldest_buildings_in_the_world

[4] https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_oldest_trees

[5] Pour les blocs erratiques, voir notre introduction. Pour le reste, voir cet article :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2535

[6] Pour les lecteurs intéressés, voici quelques liens recensant les problèmes de manière systématique:

http://www.talkorigins.org/faqs/faq-Noa’hs-ark.html

http://rationalwiki.org/wiki/Global_flood

[7] Pour les amoureux des calculs et détails techniques, voir ici : http://rationalwiki.org/wiki/Caring_for_the_animals_in_Noa’h’s_ark .

[8] https://en.wikipedia.org/wiki/Minimum_viable_population

[9] 1843-1921 ; Rabbin, chercheur et décisionnaire, directeur du Séminaire Rabbinique de Berlin. Cf. son commentaire sur la Genèse, pp. 140-141, disponible au lien suivant :

http://www.daat.ac.il/daat/tanach/hofman/hof_br06.pdf

[10] 1923-2004 ; disciple important du ‘Hazon Ish, roch kollel et possek. Cf. son livre בתורתו של הרב גדליה עמ’ קיז-קיט.

[11] Voir par exemple cet article : http://ncse.com/rncse/29/5/yes-Noa’hs-flood-may-have-happened-not-over-whole-earth

[12] Bereichit 6:6-7.

[13] 6:17.

[14] 6:19.

[15] 6:23.

[16] Cf. Zevakhim 113a, la discussion entre R. Yo’hanan et Resh Lakish. Voir aussi Bereichit Rabba 8 :33-34.

[17] Bereichit chapitre 10.

[18] Voici deux listes, pas forcément exhaustives : http://www.talkorigins.org/faqs/flood-myths.html, https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_flood_myths

[19] Je signale ici un ouvrage scientifique qui se lit comme un roman : William Ryan and Walter Pitman, Noah’s Flood : The New Scientific Discoveries About The Event that Changed History, Simon & Schuster, 2000. Les auteurs, deux prestigieux géophysiciens, ont documenté en détails une catastrophique montée des eaux de la Mer Noire, dans laquelle la Méditerranée s’est brusquement déversée, aux alentours de l’an -5’600, suite à une rupture d’une digue naturelle entre les deux étendues d’eau.

Cet événement peut à lui seul parfaitement expliquer l’émergence d’un grand nombre de mythes du Déluge, transmis ensuite de génération en génération, au sein des cultures locales.

[20] Cf. mon précédent post sur le blog, dans lequel je discute des avantages et inconvénients de cette approche : http://www.modernorthodox.fr/wp-content/uploads/Big-Bang-et-Torah.pdf

[21] Sefer Emounot Ve-De’ot, Livre 7 Chapitre 2.

[22] Voir le Sefer ha-De’ot ve-haMiddot, lui-même basé sur le commentaire de la Torah du Ralbag. Selon Gersonide, le récit du Déluge vient nous apprendre un certain nombre de leçons morales, parmi lesquelles : 1) la nécessité de s’éloigner au maximum d’un trait de caractère négatif afin de ne pas être influencé (Noa’h a attendu 500 ans avant de devenir père, en réaction a la dépravation sexuelle de sa génération) ; 2) l’obligation morale pour un homme de s’éloigner des plaisirs de la vie tant que les autres souffrent (Noa’h et sa femme se sont abstenus de toute relation sexuelle pendant la durée du Maboul) ; 3) la patience divine, Dieu ayant attendu 120 ans avant de punir les méchants. Et d’autres.

[23] 1921 – 2007. Rabbin orthodoxe et spécialiste mondial du texte du Tanakh.

[24] Cf son livreפרקי בראשית , p. 136-205.

Par exemple, la Torah rapporte à deux endroits la dépravation de l’humanité (Bereichit 6 :5 et 6 :12), le fait que Noa’h était un Juste (6 :8 et 6 :9), la décision divine de noyer tous les êtres vivants (6 :17 et 7 :4) tout en sauvant quelques survivants (6 :18-20 et 7 :1-3) ; l’entrée dans l’Arche est rapportée par deux fois (7 :7-9 et 7 :13-16), de même que l’éradication effective (7 :21 et 7 :23). La sortie de l’Arche est racontée par deux fois (8 :7-14 et 8 :15-17), de même que la promesse divine de ne plus amener de nouveau Maboul (8 :21-22 et 9 :8-17).

Des points de divergence importants existent cependant entre les deux récits : sur le nom de la divinité (Elokim ou le Tétragramme), la durée du Maboul (40 jours ou 150), le nombre exact d’animaux sauvés par Noa’h (2 ou 14), etc.

Le commentaire du rav Breuer se base tant sur les éléments de répétitions que sur les divergences.

[25] J’ai déjà employé cette approche dans certaines de mes conférences Akadem, ainsi quand le billet précité sur l’Age de l’Univers (p. 23-25). Pour ceux qui sont intéressés :

http://akadem.org/sommaire/cours/3000-ans-de-pensee-juive/y-a-t-il-une-pensee-biblique-24-07-2012-45924_4421.php, et http://akadem.org/sommaire/paracha/5774/parachat-hachavoua-5774/michpatim-la-question-de-l-avortement-16-12-2013-55985_4499.php.

[26] La mythologie grecque, qui connaît les récits du Déluge de Deucalion ainsi que celui d’Ogygès, a pu être influencé sur ce point par la mythologie mésopotamienne.

[27] L’exposé ici se fonde essentiellement sur Nahum Sarna, Understanding Genesis, p. 36-60.

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