Originaire de Colmar en Alsace, Emmanuel Bloch a fait des études de droit et d’économie en Suisse, où il a travaillé, par la suite, en tant qu’avocat. Il a étudié à la yechiva de Ohr Somayach, aux Etats-Unis, puis au kollel de Genève. Il habite aujourd’hui, avec sa femme et leur petite fille, à Jérusalem, où il suit un programme de Masters en philosophie juive (Machshevet Israel) à l’Université Hébraïque, et prévoit de se spécialiser en philosophie de la Halakha.(source : cheela.org)
Repondeur sur le site de questions/réponses juives cheela.org, Emmanuel est aussi un lecteur régulier du blog. Il nous fait aujourd’hui l’honneur d’un guest post (et nous espérons qu’il y en aura d’autres !) particulièrement intéressant destiné à analyser les conséquences pratiques de l’étude des femmes au sein du monde orthodoxe.
Étude des femmes: quelles conséquences en pratique?
Bonjour à tous les lecteurs et commentateurs du blog Modern Orthodox, et merci au ba’al ha-blog de me permettre de publier quelques réflexions sur un thème qui passionne nombre d’entre nous!
Ceux qui suivent ce blog avec régularité savent que le thème de l’étude de la Torah par les femmes a été déjà abondamment discuté. Pour de précédents articles, voyez par exemple l’article « ma fille érudite ?! Has Vechalom ! » et aussi dans les commentaires occasionnés par le post « voix de femmes, par Janine Elkouby ».
Jusqu’ici, les principaux débats ont tourné autour de la possibilité halakhique de permettre (ou non) l’étude de la Torah par des femmes. Qui permet, qui interdit, et pourquoi?
Après ces débats plutôt savants, le problème que je souhaite soulever aujourd’hui se veut d’orientation plus phénoménologique. Ce qui m’intéresse ici, c’est de poser la question suivante: une fois admise l’étude de la Torah des femmes, quelles en sont les conséquences pratiques? En d’autres termes: en quoi le monde juif orthodoxe, tel que nous le connaissons, est-il en train de changer sous l’impulsion du nombre non négligeable de jeunes femmes religieuses qui consacrent une partie de leur temps à l’étude de la Torah, en y consacrant une année d’études dans une midracha ou dans un autre cadre?
Si le sentiment de « sacrilège » ressenti par certains hommes, en voyant pour la première fois une femme penchée sur un gros tome du Talmud et profondément absorbée dans l’étude d’une sougya particulièrement complexe, disparaît normalement bien vite, d’autres conséquences de l’étude des femmes sont plus marquantes. Voici brièvement celles qui me paraissent être les principales.
1. Sentiment d’exclusion du dialogue talmudique.
Le corpus talmudique dans son ensemble est une œuvre écrite par des hommes et pour des hommes. Ses auteurs, ses commentateurs, ses amplificateurs, ses lecteurs, ont de tous temps été de sexe exclusivement masculin. Le texte qui en résulte en porte les traces évidentes, mais un homme étudiant la Guemara a toutes les chances d’être aveugle à cette réalité, car il partage lui-même les mêmes biais cognitifs.
Il faut préciser ici que de nombreux Juifs orthodoxes ne sont pas d’accord avec le paragraphe précédent. Dans leur vision des choses, le Talmud fait partie de la Torah orale et contient des vérités éternelles; même les enseignements cités spécifiquement au nom d’un Maître nommément désigné sont conçus comme complètement objectifs. Affirmer qu’un grand sage de la Michna ou de la Guemara souffrait, au même titre que les êtres humains de moindre niveau, de biais cognitifs qui orientaient sa pensée dans un certain sens, revient à encourir l’anathème.
Il existe bien entendu des femmes qui partagent cette vision traditionnelle des choses. On les trouve même parmi celles qui ont reçu un enseignement leur permettant un accès indépendant aux sources talmudiques et post-talmudiques. Ceci n’est pas réellement étonnant lorsque l’on prend en considération que ce sont en règle générale des hommes qui leur ont donné les clefs de la compréhension du texte talmudique.
Mais d’autres femmes, d’esprit peut-être un peu plus critique, refusent de voir le Talmud au travers des lunettes héritées de leurs professeurs. L’indépendance de leur démarche les amène alors à découvrir, non sans un certain choc le plus souvent, une autre perception de la réalité talmudique. Là où un homme pense voir un texte « objectif », une femme découvre un texte « masculin ».
Prenons un exemple. La Guemara, dans le traité Berakhot 57b, pose l’affirmation suivante:
שלשה דברים מרחיבים דעתו של אדם ואלו הן: אישה נאה, בית נאה, וכלים נאים.
« Trois choses élargissent l’esprit de l’homme: une belle femme, une belle maison, de beaux ustensiles« .
Le sens le plus simple de cette affirmation semble être d’indiquer les « choses » qui impactent positivement l’état d’esprit d’une personne, mais d’autres explications peuvent être proposées (voir par exemple le commentaire du Maharsha qui va dans un sens très différent). Toutefois, en ce qui concerne notre réflexion, le point important se situe ailleurs que dans la recherche du pchat.
La femme étudiant ce passage trouvera de nombreuses raisons de s’offusquer. En premier lieu, le Talmud n’est aucunement intéressé à fournir une « liste de choses qui élargissent l’esprit de la femme ». Seul le point de vue masculin est considéré comme digne d’intérêt. De plus, la femme est ici objectifiée, elle est une « chose », et la Guemara l’inclut à égalité avec la possession d’une résidence secondaire ou de la dernière BMW. Finalement, son existence pour l’homme se réduit à sa beauté physique. Les femmes intelligentes, morales, instruites, accomplies professionnellement, ou encore les mères exemplaires, « n’élargissent » en rien l’esprit de leurs maris.
Ce texte a ainsi de fortes chances d’entraîner des réactions très différentes selon qu’il est lu dans une yeshiva ou dans une midracha. A Mir ou à Yeshivat HaKotel, l’étudiant passera dessus rapidement. A Brouria ou à Migdal Oz, l’étudiante ressentira un réel sentiment de discordance.
Le problème ne se limite pas à ce seul exemple. On peut continuer l’énumération à l’envi. Ainsi, dans ses discussions sur le statut des femmes, le Talmud est rempli de principes que l’on peut qualifier d’évaluations psychologiques de la mentalité féminine. En gros, on peut classer ces principes dans la catégorie générale de « une femme, comment ça marche? ».
Un tel axiome peut par exemple être trouvé dans l’idée qu’une femme préfère toujours être en couple à être célibataire (טב למיתב טן דו מלמיתב ארמלו), même si son mari a de graves problèmes dans sa santé mentale ou physique, dans son comportement ou dans son apparence extérieure (Yebamot 118b et nombreux autres passages). Plutôt vivre avec un fou, avec un paralytique ou un bizarroïde, que d’être seule.
Cette assomption quant à la nature des femmes a des conséquences halakhiques claires. La halakha est tranchée en fonction de cette vision de la nature supposée réelle des femmes. Au Beit Din, les juges trancheront différemment certains cas selon qu’ils concernent un homme ou une femme: il est ainsi plus facile d’annuler un mariage pour grave défaut physique du conjoint lorsque l’on est un homme, car la halakha part de l’idée qu’il est plus important pour une femme que pour un homme d’être en couple et qu’elle est donc prête à plus de concessions.
Mais est-ce vraiment le cas? De très nombreuses femmes pensent au contraire « qu’il vaut mieux seule que mal accompagnée ». L’évaluation psychologique que le Talmud fait de la nature féminine leur semble complètement erronée, soit que la réalité ait changé avec le passage des générations, soit qu’elle ait toujours été différente. Elles s’étonnent surtout de ce que la halakha parle des femmes sans demander l’avis des principales intéressées.
Poursuivant leur étude, les femmes découvriront leur inclusion dans des catégories halakhiques au libellé peu flatteur, comme par exemple « les femmes, les enfants et les esclaves » (נשים, קטנים ועבדים), une expression courante dans la littérature halakhique, qui est parfois étendue aux « ‘sourds-muets, imbéciles, mineurs, hermaphrodites, androgynes, femmes, esclaves non libérés, boiteux, aveugles, malades … » (‘Hagigah 2a). On peut difficilement faire moins politiquement correct.
Bref: si le Talmud est une expression de la parole de Dieu, aux yeux des femmes qui l’étudient, cette parole semble souvent être une parole étonnamment masculine. Imaginez un individu assistant à un dialogue entre deux amis qui parlent de lui mais sans le consulter. De la même manière, les femmes se sentent exclues, extérieures, et non représentées. On parle d’elles, mais pas avec elles. Les points de vue des femmes, leurs sensibilités propres et les valeurs qui leur sont importantes ne sont pas pris en compte.
Cette réalisation est la première conséquence de l’étude des femmes que je voulais examiner. Ne nous y trompons pas: c’est un changement de première importance. Pourquoi cela? Tout d’abord, bien évidemment, parce que cette nouvelle vision du Talmud entraîne directement d’autres conséquences concrètes, auxquelles nous consacrerons un prochain post sur le blog.
Mais la critique féministe de l’étude de la Torah est importante en tant que telle. Ses arguments et ses conclusions ne restent pas confinés à quelques cercles restreints, mais influencent au contraire le dialogue religieux du monde orthodoxe moderne, que ce soit aux USA ou en Israël. Et le mouvement ne fait que prendre de l’ampleur au fil des ans.
On peut dire qu’il y a ici un moment de prise de conscience, une certaine perte d’innocence, un passage d’un point de non-retour. Les femmes nous apprennent à voir la Torah à travers leurs yeux, et rien après n’est plus pareil.
Note du webmaster : Hanna Kehat, fondatrice de la Midreshet Brouria (Lindenbaum) ainsi que du mouvement israélien féministe et orthodoxe Kolech a récemment publié un livre ou elle exprime le conflit interne qui anime la femme orthodoxe étudiant le Talmud. Le livre, intitulé « Judaisme et féminisme, entre choc et renouveau », souligne la contradiction qu’il peut exister entre l’acceptation d’une torah divine et le refus du coté patriarcale du Talmud. (cf. mon article sur le livre).
Une oeuvre majeure sur le sujet est le célèbre « Expanding the palace of Torah » du Prof. Tamar Ross.
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S.E.,
« de caractère éternel, à l’image de leurs interprétations juridiques » – Voilà un postulat de plus… ואכמ »ל
Bonjour S.E.,
Je suis heureux que tu aies pris quelques minutes pour lire mon article et commenter!
Je crois que je suis sur la même longueur d’onde que Picasso sur le coup. Lire les paroles de nos Sages comme des vérités éternelles, ce que tu veux faire (en tout cas pour ce qui en est des
« interprétations juridiques ») est tout autant basé sur un « postulat » que l’est une lecture admettant leur contingence (i.e. un lien avec un contexte socio-culturel donné).
Je crois que l’on peut faire les deux lectures sans être intellectuellement malhonnête. Dans les deux cas, on trouve des textes qu’il est facile de lire ainsi, d’autres qui le sont moins, et
certains qui posent carrément problème. Le plus logique est d’adopter la vision qui minimise les difficultés de lecture, et à mon sens c’est celle qui revient à admettre que les paroles de nos
Sages ne sont pas forcément des vérités éternelles (ce qui, encore une fois, ne signifie aucunement que l’on peut les écarter sans autre).
Si tu lis mon article avec attention, tu constateras que je décris la démarche de certaines femmes religieuses, qui sont parties d’une vision proche de la tienne pour arriver à celle opposée.
Pour prendre un autre exemple, les mêmes deux approches sont utilisées pour les questions de « Science et Torah ». ‘Hazal nous dit que les poux naissent par génération spontanée, et que par
conséquent il est permis de les tuer chabbat. Que faire aujourd’hui, alors que nous savons que la génération spontanée n’existe pas? Différentes réponses existent. Le Pa’had Yitzchak (r. Yitzchak
Lamproti) écrit qu’il faut changer la halakha car elle est basée sur des données scientifiques erronées, alors que le r. Dessler écrit explicitement le contraire (la halakha est éternelle, la
science n’étant qu’une simple proposition d’explication sans conséquence pratique). Il existe d’autres prises de position encore. Qui a raison, qui a tort? Les deux se défendent. Mais la première
explication me convainc beaucoup plus, personnellement. Surtout lorsque, comme je l’ai expliqué dans un précédent commentaire, il s’agit d’une vision d’ensemble s’appuyant sur de nombreux exemples
ponctuels.
En passant, si tu as lu l’autobiographie de Salomon Maimon, tu auras vu que c’est l’un des exemples qu’il utilise pour ridiculiser le monde religieux qu’il a quitté – tuer un pou chabbat est
permis, alors que tuer une puce est passible de la peine de mort?
Je ne suis pas sûr de tout comprendre dans ton commentaire. Le critère que tu avances est flou. Qu’est-ce que tu considères comme « interprétation juridique » dont il faut admettre l’objectivité ? La
Halakha interdit aux femmes de témoigner, c’est juridique / éternel ou c’est social / contingent?
Et les lois que ‘hazal ont fixées pour améliorer le statut des plus faibles, en admettant qu’on peut les isoler de celles qui représentent des vérités objectives – peut-on les changer aujourd’hui,
alors que ces lois semblent quand même largement dépassées?
Tout ceci demande encore un peu de réflexion, mais peut-être auras-tu l’occasion de préciser dans un prochain commentaire ce que tu voulais vraiment dire. Dans tous les cas, merci de ta
contribution!
Chalom!
Je suis moi-même femme, moderne et professeur, et je n’ai pas personnellement d’intérêt dans la critique féministe.
D’abord, je ne pense pas que les femmes soient les seules à recevoir quelques « compliments » dans le Talmud, les hommes aussi en prennent pour leur grade… je ne suis pas donc choquée outre mesure.
Le Judaïsme n’est pas politiquement correct.
De plus, les critiques féministes ont comme on dit en anglais « an agenda ». Je les lis donc avec une extrême précaution, au mieux.
Un point de vue féminin est très intéressant, quand il est objectif et tourné vers la Torah uniquement.
Par contre, je ne suis pas persuadée (du tout) que les filles devraient apprendre la Gemara. Si une rabbanit âgée le fait, kol hakavod, mais la jeune fille moyenne? Même dans les cercles européens
les plus modernes, cela ne se fait pas. Une femme pourrait passer sa vie à étudier sans toucher à la Gémara dans le texte, un sujet qui généralement n’a pas les faveurs du public féminin. Pourquoi
donc cet engouement? Souvent pour des raisons « féministes », parce que « moi aussi j’ai le droit ». Une bien triste raison pour étudier…
Rachel
Bonjour Mora Rachel,
Je suis heureux de lire votre commentaire, nous n’avons eu que très peu de réactions de femmes (sauf Alice, pour autant que les pseudos permettent d’en juger). Vu le sujet, c’est dommage ! merci de
réparer ce manque.
Une petite précision avant de vous répondre: vous avez peut-être vu les deux liens (en début de post) vers les discussions portant sur la permissibilité et l’utilité de l’étude des femmes. Ici, je
voulais m’intéresser au stade suivant. En d’autres termes, ma question est la suivante: une fois admis que les femmes ont accès au Talmud, qu’est-ce que cela change en pratique?
Si vous habitez en Europe, vous n’avez probablement jamais eu l’occasion de voir le phénomène que j’analyse. En France, on a quelques décennies de retard sur ce qui se passe en Israël ou aux USA.
J’espère donc ne pas vous vexer en n’étant pas d’accord avec vous: les jeunes femmes, étudiantes en Midracha ou autres, que j’ai rencontrées, ne sont pas des féministes a outrance. Elles ne sont
pas mues par des considérations idéologiques (la génération précédente, celle des pionnières, peut-être plus). Dans la plupart des cercles sionistes religieux, on ne voit rien d’anormal a ce qu’une
fille étudie la Guemara.
Est-ce que les féministes ont un « agenda »? Probablement oui, vous avez raison. Mais pour être honnête, les autres aussi. Ils sont très biaises en faveur du statu quo (un des points importants de
mon article est d’ailleurs qu’il n’existe pas de point de vue « objectif »).
L’argument de la « mauvaise motivation » est un très bon exemple d’argument que je trouve particulièrement peu convaincant. On l’entend souvent, sans que personne se pose la question de savoir s’il
se justifie dans nos sources.
On ne vérifie pas les motivations de quelqu’un qui veut étudier la Torah. Sinon, je vous garantis que l’on devrait mettre a la porte du kollel ou de la yeshiva une grande partie des garçons qui y
étudient. Je ne parle pas de tout le monde, bien sur – de nombreux ba’hourim / avrekhim sont très idéalistes et sacrifient beaucoup pour l’étude. Mais il est de notoriété publique que nombre
d’entre eux chauffent les bancs, restent le temps de se trouver un chidoukh ou pour éviter l’armée, ou toute autre raison non valable. Ou avez-vous qu’un Roch Yechiva mette un étudiant a la porte
pour mauvaise motivation dans l’étude???
Au contraire. Le principe général, lorsque l’on parle d’étude, c’est qu’une mauvaise motivation amène a une bonne (מתוך שלא לשמה בא לשמה). La Torah a le pouvoir de purifier ceux qui s’approchent
d’elles. Cela, ce sont nos sources les plus consacrées qui le fixent.
Tout le monde a un parti-pris. Il vaut mieux prendre ce fait en compte (ceci rejoint un point essentiel de mon article), et se concentrer sur les vrais arguments de fonds.
Cher S.E.,
Pardon pour le retard a repondre. Je comprends mieux ta position maintenant. Je crois que nous sommes en fait sur la meme longueur d’ondes, et j’aurai, je l’espere, encore l’occasion de revenir sur
certains des points que tu souleves.