Guest Post de Dan Arbib, enseignant en philosophie à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm.

  • 1.

Parmi les questions qui agitent les populations juives de ces derniers temps, et qui feraient bien d’occuper nos élites religieuses si elles avaient quelque clairvoyance, se compte ce qu’on pourrait appeler, pour détourner une expression célèbre, la « querelle des femmes ». La question se pose sommairement comme suit : doit-on admettre que les femmes soient investies des fonctions et des droits qui, à la synagogue, dans l’exercice du culte ou dans les postes à responsabilité, étaient jusqu’à présent réservés aux hommes ? De tous côtés, on nous représente le danger d’une telle « modernisation » de l’organisation des sociétés juives ; on nous explique que ce droit obtenu, la pérennité du peuple juif ne sera plus qu’une ambition lointaine et déjà dépassée ; on ajoute à ces arguments convaincants (qu’on en juge !) force images et vaticinations, anecdotes ou événements récents, dont la publicité sur les réseaux sociaux a pour effet de donner l’alerte devant un courant « réformiste » qui risque bien de tout emporter. Ainsi, aux sages la cause est entendue : de querelle des femmes, il n’y a en point, et toute demande doit être étouffée dans l’œuf. Pour peu, les avis divergents risqueraient le hérem.

Je voudrais plaider pour un avis divergent. Je ne crois pas que l’accès par les femmes à des fonctions plus élevées dans l’organisation et l’exercice du culte, pour autant qu’il soit dûment contrôlé par la hala’ha, menace l’intégrité et la continuité du judaïsme ; je crois même exactement le contraire.

Avant d’entrer dans le cœur de la question, je me permettrai de poser trois préalables de nature à rassurer ceux qui sont déjà effrayés par l’audace d’une telle affirmation.

1° D’abord, j’affirme que les concepts de parité, mixité, égalité des sexes, etc., sont inopérants dans le présent problème. Ces concepts sont des concepts éminemment précieux dans le champ politique mais ils ne valent pas norme d’organisation de l’espace ou la sphère religieuse. Tout espace a ses règles, et s’il est impératif et inconditionnel que l’égalité entre hommes et femmes soit respectée dans l’espace social et civique, la synagogue ou les différents espaces religieux peuvent obéir à d’autres règles, pourvu que la dignité des personnes (bref, la loi !) soit respectée. La Bible, le Talmud, etc. disposent de leur propre anthropologie, et pour autant que la sphère cultuelle n’aura pas enfreint les lois de la République, on ne voit pas qu’une puissance, politique ou autre, puisse interdire aux autorités religieuses de s’y référer. Ainsi, je ne propose nullement d’importer les concepts politiques de mixité ou de parité dans l’organisation du judaïsme.

2° Ensuite, je refuse de qualifier la loi juive de machiste ou d’en faire l’expression de la domination masculine. Aucun féminisme ne m’arrachera une telle concession. Je crois au contraire que la fixation (toujours mouvante) de la loi juive dérive de tant de discussions, elles-mêmes étalées sur tant de siècles, sur tant de continents, opposant tant d’individus aux sensibilités si différentes, et offrant un caractère de rationalité si patent, qu’il en a résulté l’effacement quasi total de toutes traces de singularité ou de subjectivité dans la détermination de la loi. Les infinies polémiques qui ont présidé à son établissement (et qui même y président encore) garantissent, ou du moins assurent, l’objectivité et l’absence de toute idéologie dans la fixation d’une loi qui puise sa source dans l’événement du Sinaï.

3° En conséquence, je n’appelle ici à aucune modernisation du droit juif, ni ne souhaite aucun aggiormento de la loi. On peinerait à trouver plus attaché que moi à l’antiquité de notre droit, pris comme complexe juridique dont la fixité est elle-même mouvante. On devra donc rigoureusement s’abstenir d’interpréter les lignes qui vont suivre comme l’expression d’un vent réformateur qui aurait frappé un esprit pourtant attaché, dans sa pratique comme dans la plupart de ses convictions, à un certain traditionalisme.

 

  • 2.

Cela étant posé, je voudrais proposer la position suivante – décevante à coup sûr, mais la seule incontestable : que seules doivent être interdites aux femmes les positions et les actions qu’interdit la Loi prise dans toute sa rigueur et telle qu’un tribunal rigoureux l’établirait ; ou, plus clairement : que tout ce que la hala’ha n’interdit pas est permis aux femmes et doit être leur être rendu accessible au titre de moyens pour servir Dieu. Cette thèse, j’aimerais qu’elle me fît passer pour un enfonceur de portes ouvertes ; las ! Vaine illusion, tant sont nombreux (et nombreuses !) ceux qui s’y opposent. Pourquoi donc ? Parce qu’ils savent que la halaha, prise en rigueur de termes comme un système hala’hique aux articulations complexes et discutées, autorise infiniment plus de choses que la « coutume » ou les mœurs en usage, et singulièrement dans nos « communautés » françaises ; parce qu’ils craignent, si l’on devait respecter la hala’ha dans la rigueur de son élaboration et de son dynamisme, que les synagogues soient envahies de pétroleuses et de suffragettes dont on n’aurait que faire. Le fait est là pourtant : il se pourrait bien que la loi juive fût infiniment plus accueillante à la participation féminine que nous ne le croyons. Il se pourrait qu’une femme pût lire la haftara, rendre un avis rabbinique, faire un cours devant un auditoire mixte ; bref, il se pourrait que les situations d’inégalités de droits fussent moins nombreuses que les situations d’égalité. Il faut donc aujourd’hui développer certaines possibilités jusqu’à présent silencieuses de notre droit.  Il ne s’agit pas de donner aux femmes de nouveaux devoirs ou d’en ôter aux hommes, mais d’offrir aux femmes un périmètre large d’attitudes possibles, qui soient respectueuses du droit en général et de leur droit en particulier.

Cette position valide parfaitement les trois préalables posés : 1° Si égalité il y a, elle sera purement juridique, elle n’affecte pas la vision anthropologique de la différence des sexes. Mais le judaïsme est un juridisme : s’il n’est pas interdit à une femme de pratiquer la mitsva x, jusqu’à présent réservée aux hommes, il n’y a aucune raison pour s’y opposer. Affirmer qu’hommes et femmes pourront avoir égal droit de pratiquer tel commandement ne revient pas à gommer la différence des sexes. 2° Cette proposition n’attribue aucun machisme de principe à la loi juive ; au contraire : nous pensons que la loi, étudiée avec rigueur, discutée dans le détail et dans ses mécanismes, offre des ressources insoupçonnées qu’il nous appartient de faire vivre, pour que les deux sexes, hommes et femmes, puissent vivre leur judaïsme de manière plus satisfaisante. 3° C’est pourquoi notre thèse n’est pas moderniste ou réformiste : elle tient à ce que demeure interdit ce que la hala’ha interdit, mais refuse que soit interdit ou publiquement proscrit ce qu’elle autorise. En quoi nous proposons seulement de revenir aux textes pour suivre le plus précisément possible la halaha, et ne pas interdire ce qu’elle autorise, ni autoriser ce qu’elle interdit.

 

  • 3.

J’anticipe sans peine les objections que cette proposition, pourtant fort modérée et à mes yeux la seule tenable, rencontrera : c’est qu’on pressent trop bien combien de droits la loi juive offre aux femmes, et l’aventure fait peur ; on craint de perdre les avantages acquis. Si loi juive n’est jamais machiste, les juifs le sont souvent. Il faut donc répondre à présent à quelques objections dressées contre la peinture d’une telle ouverture aux femmes.

1° D’abord, nous dit-on, « les femmes n’ont pas besoin de tant de devoirs pour servir Dieu. Nous, les hommes, avons à gagner par nombre d’obligations ce qu’elles ont par une grandeur innée. » Qu’on me pardonne, mais je ne parviens pas à voir dans cet argument autre chose que la suprême ruse de la domination : flatter le dominé, lui peindre sa grandeur, pour le maintenir dans les fers. En vérité, qui y croit ? Autre version de ce sophisme, auquel il arrive que les femmes elles-mêmes soient particulièrement sensibles : « A chaque sexe, sa manière de se rapprocher de Dieu. Les hommes prient et étudient, les femmes préparent le pain pour chabat et éduquent les enfants. » Je réponds seulement : que les unes éprouvent par leur pétrissage hebdomadaire leur proximité avec Dieu ne doit pas interdire aux autres de revendiquer d’autres voies d’accès à Dieu, pour autant la halaha leur permet. La pratique et les préférences des unes ne dit rien des préférences des autres. Il s’agit seulement de ne pas interdire quand ce n’est pas interdit, sans rien dire des préférences individuelles.

2° Mais on avance un second argument : « Ces demandes formulées par les femmes ne procèdent pas d’un réel désir de se rapprocher de Dieu, mais d’une tendance plus générale, à l’échelle de la planète, à revendiquer des mêmes droits que les hommes – parce que les hommes en ont, elles en veulent : elles veulent juste nous imiter, mais au fond la religion n’a que faire ici. » J’avoue trouver l’argument étrange : pourquoi la revendication d’un droit serait-elle rendue moins crédible au motif qu’elle participe d’une tendance plus générale ? Et surtout à supposer que les intentions de nos militantes soient « impures », depuis quand la légitimité d’une revendication, en matière de droit, se mesure-t-elle à l’arrière-pensée, réelle ou supposée, de celui qui la porte ? Nous réclamons tous des droits, tous et tous les jours : qui sait si c’est par intérêt, par avidité ou cupidité, par orgueil ? Et ces mobiles rendent-ils notre revendication moins légitime ? – En vérité, nous n’avons que faire des mobiles supposés de celles (et ceux) qui revendiquent un accroissement des possibilités religieuses dans notre société : si la Loi permet d’accéder à une demande, on ne voit guère de raison de ne point s’y rendre.

3° Le dernier argument me semble le seul digne d’intérêt : « C’est en maintenant le statu quo en matière d’inégalité des sexes que le peuple juif s’est maintenu. Bouleverser cet équilibre précaire, c’est enfoncer le premier coup de boutoir dans un édifice qui ne tient que par un certain conservatisme. » Je suis sensible à cet argument, car je partage l’admiration devant la pérennité du peuple juif. Je répondrai seulement deux choses. – D’abord que ce statu quo n’était efficace que parce qu’il répondait à un certain état de la société. Les femmes n’avaient point de droit à la synagogue tout simplement parce qu’elles n’en avaient nulle part ailleurs. Et c’est par la stricte équivalence entre la position sociale et la position religieuse que le judaïsme a pu se pérenniser et transmettre les formes de son organisation sociale à travers l’histoire. La pérennité du peuple s’est-elle appuyée sur l’homologie entre la société juive la société tout entière. D’où il suit que c’est l’excès de conservatisme qui aujourd’hui risque de rendre la conservation impossible : car comment des femmes qui, partout dans la société civile, ont conquis des positions de pouvoir, occupent des postes à responsabilités, etc., pourront-elles longtemps encore accepter de demeurer reléguées à la synagogue à l’état de minorité intellectuelle et morale ? Un tel écart, mettant en péril l’adéquation entre l’organisation religieuse et l’organisation civile, hypothèque lourdement la pérennisation du judaïsme. – Un second argument surgit s’ajoute à celui-là : s’il est vrai que la querelle des femmes s’impose au judaïsme comme à toutes les religions, s’il est vrai qu’elle procède d’un mouvement de beaucoup plus grande ampleur et qui ne date pas d’aujourd’hui, alors il est à craindre que demain la revendication féminine prendra des allures incontrôlées et aura des effets contraires à la halaha. Pour avoir refusé d’accorder aux femmes ce que la halaha leur accorde, les hommes prennent le risque de voir un jour pas si lointain la halaha définitivement malmenée et peut-être contredite. – En somme, je comprends l’inquiétude de mes coreligionnaires et je la partage ; mais je les prie de ne point se tromper de cause : c’est la prorogation sine die d’un statu quo intenable qui fragilise le judaïsme et la pérennité de notre peuple, pas la lecture exacte de nos textes pour accorder aux femmes – quoi finalement ? les droits que les textes leur donnent !

 

  • 4.

Ces objections dissipées, je voudrais marquer pour conclure deux avantages qui se tireront d’une telle discipline – n’interdire que ce que la halaha interdit, autoriser ou promouvoir tout ce qu’elle n’interdit pas –, outre celui très considérable de mettre le judaïsme à l’abri des tempêtes et des révolutions brouillonnes et vraiment réformistes.

1° D’abord, par une telle extension du droit des femmes, on permettra que chacune s’ouvre à Dieu de la manière qui lui convient. Les unes préféreront pétrir leur pain quand les autres enseigneront le talmud. Pourquoi faudrait-il choisir ? Pourquoi une voie serait-elle plus respectable qu’un autre, quand toutes deux sont autorisées par la loi ? Ainsi, de nouveaux horizons s’ouvriront pour les femmes, et partant pour tous. Membres à part entière de la synagogue, titulaires ou non de responsabilités religieuses et administratives, elles régénéreront la spiritualité de nos lieux en accédant elles-mêmes à des voies qui leur avaient été jusqu’à présent illégalement interdites. Qui peut refuser de voir ainsi démultipliées les manières d’entendre Dieu, d’écouter sa loi et de vivre en sa présence ? Les religieux authentiques devraient se réjouir des mille et une potentialités que recèle cet investissement plus grand dans la sphère religieuse.

2° Ensuite, ce que la spiritualité gagnera en richesse, l’étude du droit juif le gagnera en précision. On ne pourra plus interdire, il faudra étudier, se pénétrer de la dynamique hala’hique – avant rendre une réponse précise, souvent favorable, parfois défavorable. Or soyons honnête : qui ne voit que la h’alaha est trop souvent détournée au service du conformisme social ? Qu’aujourd’hui encore les plus réactionnaires se drapent dans le respect de la halaha pour défendre leurs préjugés ? De telles manœuvres ne seront plus possibles : il faudra rendre des comptes. On pourra toujours interdire, mais on ne pourra plus dire que c’est par respect de la halaha. J’avoue éprouver quelque aversion devant ces gens qui instrumentalisent la Loi juive pour servir leur préjugés et asseoir leur immobilisme. Entre celles qui demandent le respect du droit pour s’ouvrir à Dieu et ceux qui manipulent la loi aux services de leurs préjugés, qui trahit la Torah ?

Ce qui manque le plus à notre pratique, c’est la précision ; restaurons-la, et nous cesserons de commettre l’infâme blasphème de prêter à Dieu nos préjugés.

 

Dan Arbib, 9 juillet 2017

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