lotLa femme de  : une femme sans nom, sans histoire, pétrifiée dans un présent figé, dans une éternité immobile, silhouette vague, battue par les vents du désert, debout vaille que vaille, envers et contre tout, silhouette crépusculaire et sombre, même au soleil de midi, quand la lumière impitoyable se brise sur elle en éclats durs.

Qu’a-t-elle dit, ou du moins qu’a-t-elle pensé, tandis qu’elle suivait, ombre muette et grise, Lot le célèbre, Lot le riche, Lot le malin, d’Ur Casdim à ‘Haran, de ‘Haran à Sodome, de Sodome … ? A-t-elle d’ailleurs pensé ou dit quoi que ce soit, ombre si muette et si grise que l’esprit et la conscience eux-mêmes, peut-être, s’étaient engourdis, ne s’éveillant que de loin en loin, vaguement, dans les étapes de son semblant de vie, fugaces éclairs, vite éteints, au gré de la marche cahotante et monotone qui la menait, coquille vide, ombre muette et grise, sur les chemins tortueux de la vie d’un autre…

Il y avait eu la mer étale d’une enfance sans rien où accrocher le souvenir…

Il y avait eu, premier récif émergé, son mariage. Arrangé par son père et Tera’h, un notable en vue, proche de la cour et des prêtres. Un mariage comme tant d’autres. Elle y avait consenti. Pourquoi aurait-elle dit non ? C’était le chemin de toutes les filles autour d’elle. Elle y était préparée depuis toujours. Quand elle avait eu douze ans et que son corps avait commencé à se transformer, son père lui avait fait dire que le moment était venu pour elle d’être mariée. Il n’avait pas tardé à nouer alliance avec Tera’h : celui-ci cherchait une femme pour son petit-fils, Lot, qu’il avait pris en charge depuis la mort du père de ce dernier, Haran, disparu dans les geôles brûlantes du puissant Nimrod. Elle avait entériné d’un signe de tête la décision de son père et, quelques semaines plus tard, elle avait quitté la maison paternelle pour entrer dans celle de son mari.

C’était peu après que Tera’h, le chef du clan à l’autorité indiscutée, avait entraîné sa famille sur les chemins de l’exil. Lot et elle avaient fait partie du voyage, avec Abram et Saraï. Ces derniers étaient connus pour être les initiateurs d’une nouvelle religion, qui professait, chose étrange, qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre, et que ce Dieu exigeait des hommes qu’ils pratiquent la justice et la générosité. Abram était allé jusqu’à détruire un jour les idoles du magasin de son père, sacrilège qui lui avait valu une condamnation à mort, à laquelle il n’avait échappé que par miracle. Lui et sa femme entraînaient dans leur sillage de nombreux disciples qui tinrent à s’adjoindre à la caravane.

On était donc parti. On s’était arrêté à ‘Haran. Longtemps. Puis Tera’h était mort. Puis on était reparti. Vers la terre de Canaan, disait-on. Elle s’était vaguement demandé pourquoi ces départs, mais elle n’avait pas posé de questions, ayant une fois pour toutes accepté que sa place était dans les pas de son époux. On se déplaçait avec d’innombrables troupeaux, car le clan était prospère. Elle contemplait avec une calme curiosité, sans étonnement et sans interrogation, l’effervescence qui s’emparait de la caravane lorsque, l’herbe devenue rare, on levait le camp en quête de pâturages frais. Elle regardait les bergers rassembler les troupeaux à grand renfort de cris et de tapes sur les croupes, les chiens courir le long de leurs flancs en aboyant d’un air important, les bêtes s’ébranler lourdement, frappant le sol sec de leurs sabots, dans une rumeur sourde et confuse de beuglements, d’appels, de galops brusques et brefs, de jappements furieux. Et puis on partait, les hommes en avant, elle au milieu des femmes, et on marchait sous le soleil jusqu’à ce qu’Abram arrête la colonne et décide de dresser le camp. Les nuits succédaient aux jours, les jours succédaient aux nuits, et rien ne venait troubler la monotonie du temps qui coulait, sans surprise.

Et puis, un matin, alors que la portière de sa tente était encore fermée, des cris s’étaient élevés au-dehors : c’étaient des bergers qui s’invectivaient. La querelle n’avait fait que s’envenimer au fil des jours : les bergers de Lot, avait-on fini par lui expliquer, laissaient leurs troupeaux s’égailler dans des pâtures privées, et ceux d’Abram, qui avaient appris de leur maître la rigueur morale, se scandalisaient de ce laxisme, les accusaient d’être des voleurs. On en était venu aux mains. Et la querelle s’était soldée par une séparation : c’était Abram qui l’avait proposée, laissant à son neveu le choix de sa destination. Elle s’était donc retrouvée cheminant derrière Lot dans la riante plaine du Jourdain. Elle avait quitté Saraï et ses disciples sans regret, vide de sentiments, non pas qu’elle eût du mal à s’entendre avec elles, mais, au contraire, parce qu’elle se pliait instantanément à toute nouvelle situation, n’étant attachée à rien ni à personne, habitée par une bonne volonté à toute épreuve, qui lui épargnait la douleur des séparations. En réalité, elle n’éprouvait rien, ni peine ni joie, elle était simplement une personne de bonne composition, et l’idée ne lui était jamais venue de « faire des histoires » à qui que ce soit. Sa mère, autrefois se félicitait, et la félicitait, de la facilité de son caractère. De pâturage en pâturage, on était arrivé aux abords de Sodome. Les jours continuèrent à s’écouler dans une sorte de pénombre reposante.

Jusqu’à la tempête qui secoua brutalement le campement si calme, lorsqu’un matin, dans la grisaille d’une aube indistincte, une troupe de cavaliers fondit sur le campement, sabres tournoyants, captura les hommes et s’empara du bétail. Lot et elle furent arrachés à leurs tentes, ligotés et jetés sans ménagement dans un chariot qui partit aussitôt au galop effréné des chevaux. Elle était gênée par la dureté du plancher et par les cahots qui mettaient son dos à rude épreuve ; elle essaya de mettre à profit le peu de jeu que lui laissaient ses liens pour trouver une position plus supportable. Elle n’avait pas peur. Elle se demandait vaguement où on les emmenait ainsi. Elle éprouvait un pénible sentiment d’inconfort. Elle espéra qu’on arriverait bientôt quelque part et qu’alors elle serait détachée. Lot était allongé à ses côtés, il s’agitait, tentant frénétiquement de se libérer. Elle ne comprenait pas pourquoi il se démenait tellement et pensa qu’il ferait mieux de se tenir tranquille.

Les jours qui suivirent, elle fut enfermée dans un hangar en compagnie d’autres femmes, les unes provenant du campement de Lot, les autres sans doute capturées au fil d’expéditions militaires successives. Elle apprit ainsi que la guerre sévissait entre les rois des cités environnantes, qui s’étaient coalisés en deux groupes ennemis ; elle et ses compagnes étaient prisonnières du roi de Sodome et de ses alliés. L’une des captives, une toute jeune femme, pleurait beaucoup, s’inquiétant du sort de son mari, se tordant les mains de désespoir. Elle l’observait avec perplexité, s’étonnant de son agitation, qu’elle finit par trouver agaçante. Elle apprit par elle que les hommes étaient rassemblés dans un autre hangar, non loin de celui où se trouvaient les femmes. Leur captivité dura plusieurs jours. Elles étaient bien traitées.

Puis une nuit, à nouveau les choses basculèrent. Brutalement, le silence et l’obscurité volèrent en éclats : bruits de cavalcade échevelée, cris d’effroi, torches enflammées, fracas d’une porte enfoncée et des hommes, soudain, debout dans la lueur des torches, qui, le geste impérieux, pressaient tout le monde de sortir. Sous les ordres de leur chef, ils rassemblèrent les prisonniers, hommes et femmes. Lot était parmi eux. C’est alors que, figée de stupéfaction, elle reconnut sous les traits de ce chef, Abram, accompagné de son fidèle serviteur, Eliezer. Etroitement entourés par les assaillants, les captifs se hâtèrent de grimper à bord de voitures bâchées qui les emportèrent aussitôt. Au petit matin, on apprit que c’était bien Abram qui les avait délivrés et qui avait, en même temps, libéré tous les prisonniers. Elle ne comprit pas pourquoi Abram avait organisé cette expédition, risquant sa vie et celle de ses hommes pour sauver un neveu qui s’était séparé de lui et des étrangers qui ne lui étaient rien. Mais cette fois-ci non plus elle ne posa aucune question.

Ce fut l’année suivante que naquirent les filles de Lot. Elles étaient espacées d’un an et elles grandirent ensemble, se tenant chaud et se consolant mutuellement de gros chagrins comme seuls en éprouvent les enfants voués à la toute-puissance des adultes.

Lot et sa famille s’étaient, depuis longtemps, installés à Sodome. On y vivait bien, il suffisait de ne pas se mêler de ce qui ne vous regardait pas. Elle sortait peu, d’ailleurs la place des femmes n’était-elle pas dans la maison ? Aux hommes de se mêler, s’ils le pouvaient, de politique et de social. Quant à elle, elle faisait comme elle l’avait toujours fait, elle se soumettait aux circonstances, ayant appris, depuis la nuit des temps, à courber l’échine pour laisser passer les vagues voraces qui ne demandaient qu’à l’engloutir. Parfois, elle ne pouvait pas ne pas voir : elle se souvenait du jour où, devant sa porte, la police avait appréhendé avec brutalité une petite rouquine au visage constellé de taches de rousseur. Elle entendait encore le cri terrible qui avait déchiré le silence, traversé les espaces et percé les voûtes du ciel… Mais aussi pourquoi cette idiote avait-elle eu besoin de dissimuler dans la cruche qu’elle allait remplir à la fontaine une galette pour la vieille mendiante qui, depuis la veille, arpentait les rues de la ville, en quête d’un morceau de pain ! Elle savait bien que la loi interdisait formellement le moindre geste de charité ! Elle, de son côté, avait fermé portes et fenêtres, les rabattant sur l’espace clos et inviolable, pensait-elle, de la maison. Les filles avaient grandi, entourées par les servantes qui les protégeaient et qui les aimaient. Elles étaient à présent de superbes jeunes filles, dans l’éclat flamboyant de la jeunesse et dans l’attente de celui qui allait faire d’elles des femmes. Elle les observait avec une curiosité un peu perplexe, les sentant si différentes d’elle, ne reconnaissant en elles rien de ce qui lui était familier. Elle soupçonnait qu’elles avaient accès à un monde inconnu d’elle et elle en éprouvait un curieux pincement au cœur.

Un jour, deux visiteurs se présentèrent à la porte. Lot, qui n’avait jamais tout à fait renoncé aux habitudes de sa jeunesse, celles qu’il avait contractées au contact d’Abram, les accueillit chaleureusement, les fit entrer, leur offrit de se restaurer et se mit même à pétrir des galettes. Il ne lui demanda pour toute aide que de lui donner du sel, mais elle n’en avait pas sous la main, et, à vrai dire, ne se donna pas la peine de chercher. Les hôtes improvisés mangèrent donc des galettes sans sel. La nuit tombée, la porte de la maison fut soudain ébranlée par des coups furieux. Jetant un coup d’œil par la fente d’un volet, elle vit un attroupement d’hommes gesticulant devant la maison, qui apostrophaient Lot. Voilà, pensa-t-elle, il n’a que ce qu’il mérite.

– Qui sont les hôtes que tu reçois chez toi ? Ne sais-tu pas que tu enfreins la loi ? Fais-les sortir afin que nous fassions connaissance avec eux !

Des rires gras ponctuaient les propos, qui se faisaient plus agressifs. Elle vit Lot pâlir,

– comment pouvait-il livrer des hôtes et trahir les lois sacrées de l’hospitalité -, elle le vit entrouvrir la porte et tenter de parlementer avec les assaillants, elle l’entendit les supplier de ne pas toucher à ses invités, leur proposer, en échange, de leur livrer ses filles, encore vierges. Elle pensa qu’il s’y entendait à merveille pour leur faire l’article. Les filles étaient à l’étage, elles ne pouvaient pas ne pas avoir entendu. Elle était parfaitement calme, figée à l’intérieur d’elle-même, comme statufiée, bloc minéral. Elle vit, comme de très loin, les deux étrangers tirer Lot à l’intérieur de la maison, refermer la porte, elle les entendit, comme de très loin, annoncer qu’un déluge de soufre et de feu allait, cette nuit même, s’abattre sur cette ville qui avait perverti le bien en mal et le mal en bien. Ils intimèrent à Lot l’ordre de s’enfuir avec toute sa famille, femme, filles et futurs gendres. Elle se demanda si elle pourrait marcher. Les assaillants s’étaient depuis longtemps dispersés, comme des aveugles, dans la nuit qui s’épaississait. Les étrangers étaient devenus fébriles. Ils avaient saisi Lot et sa femme par la main, s’étaient assurés que les filles les suivaient. Quant aux fiancés de ces dernières, ils avaient refusé, goguenards, de s’associer à cette équipée ridicule. La consigne était impérative : aller de l’avant, sans se retourner. Elle marchait comme une automate, ses pas se faisaient saccadés, mécaniques. Elle s’arrêta au bout d’un moment, résistant à la pression des mains qui la tiraient en avant. Il lui semblait qu’elle devenait de plus en plus minérale, que sa peau même perdait de sa souplesse, que son visage prenait la consistance d’un masque de cire…ou de sel, peut-être ? Le sel qu’elle avait refusé à Lot…Le sel des larmes. Elle n’avait jamais pleuré, pensa-t-elle. Elle n’avait jamais, non plus, parlé. Pas même tout à l’heure, quand Lot avait trahi ses filles, les livrant à la violence de brutes dévoyées…Les mots qu’elle n’avait pas prononcés, les larmes qu’elle n’avait pas versées, le sel de la vie qu’elle n’avait pas goûté…Elle sentit, avec la même attention froide, le même détachement, comme un craquement au fond de son être. Au prix d’un très grand effort, lentement, elle se retourna.

 

Extrait du nouveau livre de , « Chroniques bibliques au féminin », publié aux éditions Albin Michel.

 

 

Sources :

Genèse 12, 5 :

Abram prit Saraï, son épouse, Lot, fils de son frère, et tous les biens qu’ils avaient acquis et toutes les âmes qu’ils avaient faites à ‘Haran.

Rachi :

Les âmes qu’ils avaient fait entrer sous les ailes de la Présence divine : Abram amenait à Dieu les hommes, Saraï les femmes. Cela leur est compté comme s’ils les avaient faites.

Genèse 13, 7-9 :

Il y eur querelle entre les pasteurs de troupeaux d’Abram et les pasteurs de troupeaux de Lot – le Cananéen et le Phérézéen occupaient alors le pays. Abram dit à Lot :  « Qu’il y ait donc point de querelles entre moi et toi, entre mes pasteurs et les tiens ; car nous sommes frères. Tout le pays n’est-il pas devant toi ? De grâce, sépare-toi de moi : si tu vas à gauche, j’irai à droite, si c’est à droite, je prendrai la gauche. »

Rachi :

Les bergers de Lot n’étaient pas honnêtes et conduisaient leurs bêtes dans les champs d’autrui. Les bergers d’Abram leur disaient que c’était du vol. Ceux de Lot répliquaient : Tout ce pays a été donné à Abram, qui n’a pas d’héritier ; Lot est son héritier, ce n’est donc pas du vol. Or « le Cananéen et le Phérézéen occupaient alors le pays », Abram n’y avait donc pas encore droit.

Genèse 14, 14-16 et 18, 20-21 :

Abram, ayant appris que son « frère » était prisonnier, arma ses fidèles, enfants de sa maison, trois cent dix-huit, et entama la poursuite jusqu’à Dan. Il se partagea, lui et ses serviteurs, contre eux dans la nuit, les battit et les poursuivit jusqu’à Hova, qui est à gauche de Damas. Il ramena tout le butin et remmena aussi Lot, son parent, avec ses biens, et les femmes et le peuple. […]

L’Éternel dit : « Comme le cri de Sodome et Gomorrhe est grand, comme leur perversité est excessive. Je veux y descendre, je veux voir si, comme la plainte en est venue jusqu’à Moi, ils se sont livrés aux derniers excès. Sinon, j’aviserai. »

Rachi :

Sa plainte [au féminin] : le cri d’une jeune femme torturée à mort pour avoir donné à manger à un pauvre.

Genèse 19,26 :

Sa femme, ayant regardé en arrière, devint une statue de sel.

Rachi :

C’est par le sel qu’elle avait péché, c’est par le sel qu’elle fut punie : Lot lui avait dit : donne du sel à ces invités. Elle lui avait répondu : Même cette mauvaise coutume, tu veux l’introduire ici !

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