Guest post de Sophie Bigot-Goldblum. 

Titulaire d’un master recherche de L’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales), ainsi que d’un Master d’Études Juives de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Sophie Bigot-Goldblum étudie à l’Institut Pardes, à Jérusalem.

Depuis le tournant des années 2000, le taux d’emploi des femmes ultra-orthodoxes[1] n’a cessé de progresser en Israël, culminant désormais à 80%, soit un taux supérieur de 5% au reste de la population.

La cause de ce phénomène? La simple nécessité. Depuis 2003, les foyers haredis subissent une réduction drastique des aides familiales, une mesure visant à réduire les dépenses publiques et à encourager la communauté haredi à repenser son modèle organisationnel. Les chiffres témoignent de la capacité des politiques publiques à influencer la communauté haredie, aussi insulaire soit-elle.

La question devient épineuse quand on étudie ces chiffres à la lumière de leur impact sur les dynamiques de genre dans les groupes religieux. Ne tenons-nous pas pour acquis que l’émancipation féminine se measure souvent à l’aune du taux d’ et d’emploi des femmes? Or, selon ce critère, les femmes haredites sont sans conteste les plus émancipées du pays. Cette lecture va à rebours du portrait, généralement dressé par la presse non-, de la place de la femme harédie. De fait, le monde haredi est souvent dénoncé pour sa hashkafa (vision du monde) misogyne, restreignant aux femmes l’accès aux fonctions de responsabilité et allant, parfois, jusqu’à effacer leurs visages dans la presse haredite.

La question demeure : quel sens donner à cette surreprésentation des femmes harediot dans le monde du travail?

Ces chiffres témoignent-ils de leur indépendance, ou révèlent-ils la double peine dont elles seraient victimes: celle d’être  responsables de la survie matérielle du foyer, tout en étant dépourvues de tout pouvoir en son sein ?

Sharon Weiss-Greenberg, de la JOFA, une organisation de féministes orthodoxes, rejette la récupération féministe du phénomène. “Aux dernières nouvelles, note-t elle, s’assurer que le frigo est plein et subvenir aux besoins de ses enfants, ce n’est pas féministe, c’est être parent. Travailler de longues heures pour un bas salaire parce qu’on vous a interdit l’accès à une éducation diplômante, ce n’est pas féministe, ca s’appelle tout simplement ‘survivre.’ »[2]

Un autre changement, plus subtil et difficilement quantifiable, touche aux types de professions vers lesquelles les harediot se tournent. Poussées par un marché saturé, plusieurs se sont éloignées des secteurs traditionnellement réservés -métiers du ‘care’ et de la pédagogie-. On trouve ainsi un nombre croissant de femmes harediot au sein d’instances de pouvoir, à haut prestige social.

Certaines ont même accédé à une forme de médiatisation, hors de leur communauté d’origine. Cette élite féminine haredie – que nous allons présenter plus en détails – ne constitue plus un micro-groupe marginalisé, mais bien un vivier de femmes qui, tout en restant ultra-orthodoxes dans leur pratique, excellent dans leur carrière professionnelle. Le bénéfice de leur présence médiatique va au-delà de l’expression d’un groupe peu représenté. Elle offre un véritable modèle aux jeunes femmes ultra-orthodoxes. Intéressons-nous désormais à plusieurs exemples qui illustrent cette tendance dans la société israélienne, en tâchant dans chaque cas d’analyser le discours haredi sur ce phénomène.

 

Juge : de Devorah à  Havi Toker

En février 2018, Havi Toker a été la première juge à siéger au Tribunal de la Magistrature de la capitale, une nomination qui s’ajoute à celle, plus médiatique, de Rachel Freier, haredie américaine désormais nommée au tribunal de Brooklyn. La presse haredie ne tarit pas d’éloges sur cette nomination:  Kikar Shabbat, un des médias les plus consultés[3],  n’hésite pas à qualifier Toker de “pionnière[4]”.  Signe d’un nouvelle compréhension de l’impact de l’emploi des femmes, ce terme même de “pionnière” montre la volonté d’encourager des entreprises similaires. Le soutien de la presse grand public haredite est lourd de sens: une part importante de la communauté voit en ces femmes une opportunité pour faire valoir ses intérêts au sein des institutions étatiques. Au lieu d’être protégées du monde extérieur, ces femmes peuvent s’avérer utiles pour mettre les intérêts haredis sur la table des négociations avec le monde laïc.

 

Les suffragettes à Mea Shaharim : la représentation Politique

Les femmes restent les grandes absentes des partis politiques haredis, tels que le Shas (Parti Haredi ) ou le Judaïsme unifié de la Torah, la bannière regroupant les deux partis haredis ashkénazes Agudas Yisroel (hassidique) et Degel haTorah (mitngadim). Si, à ce jour, aucune femme n’a franchi le seuil de la Knesset sous l’étiquette d’un parti religieux, les harediot se font de plus en plus présentes dans la sphère politique, et une poignée conteste le statu quo en place à l’intérieur même de ces partis, en créant leur propre mouvement.

En 2014 déjà, les tensions entre Adina Bar Shalom, fille d’Ovadia Yossef, Z’l, fondateur du Shas, et le dirigeant d’alors avaient abouti à la promesse du parti de fonder un conseil de femmes, sans toutefois ouvrir la porte à la possibilité de faire siéger des candidates à la Knesset. Adina Bar Shalom fut rapidement rejointe dans son combat par Raheli Ibenboim, mère de famille de Meah Shearim, mariée à un avrech[5]. Si Ibenboim abandonna durant la campagne électorale, elle lança un programme pour les haredites se destinant à une carrière universitaire.

Mentionnons également les efforts de Michal Tchernovitzki, Esty Shoshan et de Estee Rieder-Indursky pour convaincre le rabbinat haredi de la nécessité de représenter des femmes, et de la légitimité de cette représentation du point de vue halakhique. Shoshan et Rieder-Indursky ont ainsi co-fondé Nivcharot, dont le slogan peut être traduit par “pas de vote sans représentation”, appelant les femmes à cesser de soutenir et de voter pour  des partis refusant de les laisser siéger.

Les militantes de Nivcharot: Tali Farkash, Michal Tchernovitzki, Esty Shoshan et Esty Rieder-Indursky

Citons enfin Ruth Colian. Cette haredite de 33 ans et mère de 4 enfants  avait fondé en 2015 une plateforme pour encourager la représentation des femmes au Parlement. Dans un entretien au Jérusalem Post de 2015[6], elle justifiait son combat en ces termes: ‘‘En tant que femmes harediot, nous sommes des esclaves, nous sommes invisibles, nous sommes le maillon faible. Au Parlement, des secteur entiers de la population sont représentés – arabes, juifs, séfarades, ashkénazes, haredis- mais aucun groupe ne défend les intérêts des femmes haredites.”  En effet, pour ne prendre qu’un seul exemple, les résultats des enquêtes de santé sur les femmes harediot sont alarmants: ces dernières ont l’un des taux d’espérance de vie les plus bas du pays, tandis que les hommes haredis, eux, arrivent seconds. Alors qu’une audition sur le sujet était organisée à la Knesset, Colian n’a pas manqué d’y souligner l’absence de parlementaires haredis.[7]

 

Courir pour Dieu 

Le sport n’est pas un domaine qu’on associe volontiers au monde haredi. Le dernier marathon de Jérusalem a pourtant été remporté par une femme ultra-orthodoxe, mère de 5 enfants. Loin d’être une anecdote, cette victoire mérite attention car les obstacles qui se dressent face aux femmes ultra-orthodoxes sont pléthores. L’habillement des femmes est strictement régulé, d’après une interprétation stricte des règles de la “tsniut” ou “pudeur”. De la clavicule aux genoux et aux coudes inclus, chaque centimètre de peau doit être couvert à tout moment, ainsi que la chevelure des femmes mariées; les pantalons sont interdits, autant d’éléments qui ne manquent pas de compliquer la pratique sportive.

Betty Deutch – gagnante du Marathon de Jerusalem

Le traitement de cette victoire par la presse orthodoxe est intéressant. Dans un article publié dans Jewish in the City[8], la journaliste prend grand soin de ne pas présenter cette entreprise comme féministe[9], mais plutôt comme une activité religieuse :  courir pour “Kidush hashem” – la sanctification du Nom. Et la coureuse de préciser : ‘‘j’ai réuni des fonds pour deux initiatives caritatives”.

L’article célèbre également l’impact que cette course peut avoir sur les jeunes femmes souhaitant s’entraîner tout en respectant les règles de la “modestie”; ‘‘Deutsch (la gagnante de la course) a été contactée par des jeunes filles qui l’ont remerciée d’avoir normalisé l’entraînement en jupe.”

Un autre point mérite attention dans le discours haredi : la nécessité de présenter ces activités comme “bénéfiques” pour les familles des femmes qui les entreprennent, bien davantage que pour les femmes elles-même. ‘‘En ce qui concerne l’équilibre entre la course et la maternité, les priorités de Deutsch sont claires et nettes:  Mes enfants savent qu’ils sont ma priorité numéro un… La course est un exutoire sain […] qui offre un dérivatif à ma nature compétitive. J’ai une personnalité de type A : je suis d’une nature compétitive et je ne veux pas de cela dans mon foyer”.

À la lecture de cet article, il semble clair que l’activité dans laquelle s’engagent les femmes ne peut être encouragée que dans la mesure où elle s’insère dans la pyramide des valeurs du groupe haredi, en tête desquelles la famille et l’observance méticuleuse de la Loi. Sur ce dernier point, l’article conclut par une présentation de la “normalité” de la vie de Deutsch par le biais d’une référence révélatrice de la pratique du shabbat et des tâches domestiques qui l’accompagnent : ‘‘le marathon s’est fini erev shabbat (vendredi soir). Après la course, il a donc fallu courir à la maison nettoyer etc”.

 

 

Une Jupe kaki : les femmes sionistes-religieuses dans les rangs de l’armée.

Si rejoindre les rangs de Tsahal, l’armée israélienne, est au-delà de l’envisageable pour la grande majorité des femmes orthodoxes, le contingent religieux de l’armée connaît une grande féminisation : ‘‘le nombre, dans l’armée, de femmes religieuses observantes a augmenté de près de 190% cette décennie”,  proclame Haaretz[11].

Si la plupart des jeunes filles orthodoxes et ultra-orthodoxes sont directement enrôlées pour le service civil par leur lycée, Sharon Brick-Deshen’s se bat pour leur offrir le choix. Pour ce faire, elle a fondé  Mishartot Be’emunuah (“Servir avec la foi”), un programme qui encadre les jeunes femmes religieuses hésitant à rejoindre l’armée en leur proposant ‘‘les outils pour rester religieuse durant leur service”.  En effet, la crainte que l’armée détourne les jeunes filles de la piété est un motif de grande inquiétude pour le milieu orthodoxe. Rabbin Yigal Levinstein a déclaré : “Quand ils [les services de l’armée] les recrutent, elles entrent juives, mais elles ne le sont plus par la fin de leur service”[12]. Rabbin Levinstein n’est pas la seule autorité rabbinique à rejeter l’idée d’une participation féminine à l’armée. Son collègue Rabbi Eli Sadan prétend, pour sa part, que le service militaire peut mettre en péril la fertilité des femmes et que, pour accommoder ces dernières, l’armée en est réduite à compromettre ses standards d’excellence.

Nous pouvons aisément comprendre que l’opposition à l’armée soit plus virulente que pour les carrières médicales ou judiciaires. Le recours à la force et la maîtrise de la guerre est profondément associée à la masculinité. Mais cela n’est pas la seule raison de ces réticences. Une des justifications les plus répandues à l’autorisation de l’exercice de certaines professions est l’absence de répercussions négatives sur ce qui doit rester la priorité des femmes : la maternité. Un argument bien plus difficile à mettre en place au sujet de l’armée, qui exige de longues périodes de présence sur les bases militaires, loin du foyer.

 

 

Conclusion

La structure classique de la répartition des rôles dans la société haredi -celle où le mari étudie à plein temps tandis que l’épouse travaille pour subvenir aux besoins de la famille-, a conduit ces dernières à traverser les frontières physiques du monde haredi. Pour continuer à maintenir à flot les finances du foyer, les femmes ont dû acquérir toujours plus de qualifications et de meilleures positions. La prise de conscience de leur valeur qu’accompagne parfois cette réussite professionnelle n’est pas sans conséquence sur la compréhension de leur place au sein de leur communauté. Fainy Sukenik, une femme haredi qui est devenue une activiste après s’être vu refuser la remise de son get et avoir été ostracisée par sa communauté, écrit : “Pourquoi devrais-je nier mes désirs, mes opinions, mon intelligence et mes compétences à partir du moment où je franchis la porte de chez moi?”. Les femmes commencent à se poser des questions, et ces questions influencent la structure toute entière du monde haredi”[13].

Le monde haredi ne rejette pas toutes les formes d’émancipation féminine, mais acceptent volontiers celles qui ne semblent pas mettre en danger les pratiques religieuses et les structures familiales tel qu’il les a établies.

 

 

Notes

[1]  Dans cet article, le terme haredi(de l’hébreu biblique hared qu’on trouve dans le livre d’Isaïe (66:2) et qu’on traduit par ‘celui qui tremble’ aux mots de l’Eternel et celui d’ultra-orthodoxe seront utilisés de manière alternative. Si le premier est souvent utilisé par les membres du groupe lui-même, le second est plus commun dans la presse généraliste.

[2]   https://forward.com/sisterhood/214045/sorry-rabbi-shafran-being-overworked-isnt-feminism/

[3] Kikar Shabbat est 9eme site internet le plus consulte d’Israel d’après une étude statistique de 2017  realise par Globes :  http://www.globes.co.il/news/article.aspx?did=1001193995

[4]  http://www.kikar.co.il/272225.html

[5] Homme étudiant dans une yeshiva à temps plein.

[6]http://www.jpost.com/Israel-Elections/Haredi-women-in-position-of-slavery-says-chairwoman-of-new-party-for-female-haredim-388479

[7]On ne peut que recommander la consultation de l’analyse du Centre de recherche Taub Center sur le  Rapport de le l’État de la Nation qui peut être telecharger ici: http://taubcenter.org.il/wp-content/files_mf/stateofthenation2016.pdf

[8]  https://jewinthecity.com/2018/03/haredi-mother-of-five-wins-fastest-israeli-female-at-jerusalem-marathon/#

[9] Pour une analyse de ce tabou, voir, en anglais : https://www.timesofisrael.com/as-ultra-orthodox-women-bring-home-the-bacon-dont-say-the-f-word/

[10] Sioniste-religieux;

[11]https://www.haaretz.com/israel-news/.premium.MAGAZINE-israeli-rabbis-go-on-warpath-as-religious-women-increasingly-join-army-1.5907559?=&ts=_1522243744860

[12] https://www.timesofisrael.com/rabbi-comes-under-fire-after-deriding-female-soldiers-as-crazy/

[13]  https://forward.com/life/faith/395981/conversations-with-the-ultra-orthodox-women-fighting-for-their-rights/

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