Note préalable : cet article ne se présente pas comme un exposé universitaire des conceptions orthodoxe et de la . Il s’agit d’un article personnel, où j’exprime mon opinion propre, qui me semble également être l’opinion d’une large majorité du monde modern-orthodox.

 

« Ton ventre est une colline de blé bordée de roses » (Cant. 7:3)
[Cela désigne les paroles des sages], même si la barrière n’est que de roses, [Les enfants d’Israël] ne feront pas de brèches.1

Jusqu’au milieu du 20e siècle, les contacts entre certains rabbins orthodoxes etrabbins conservatives (massortis) étaient encore fréquents, souvent amicaux. Des grandes figures de l’ acceptaient des postes d’enseignants et de rabbins dans les séminaires et synagogues conservatives, sans que cela ne choque2. En 1954, Rav Soloveitchik alla même jusqu’à donner son accord de principe à la création d’un Beth-Din conjoint pour les deux mouvements.

À cette époque, le mouvement  se revendiquait encore fidèle au Choulkhan Aroukh et ses rabbins respectaient une orthopraxie stricte. Le ProfesseurLouis Ginzberg (1873-1953) était un des grands décisionnaires du monde conservative. Il dirigea le « Committee on Jewish Law and Standards » durant des décennies, comité qui légifère les normes halakhiques du monde conservative. J’ai personnellement lu l’ouvrage complet de ses responsas récemment publiées3, et je peux vous dire qu’il n’y a pas un point sur lequel il se montre plus souple qu’un rabbin orthodoxe.

En un demi-siècle, peut-êtremoins, la Halakha a peu à peu disparu du monde conservative. Pour reprendre l’expression utilisée par le grand Saul Lieberman, lui-même enseignant au séminaire conservative de New-York, la dernière flamme de la Halakha4s’est bel et bien éteinte au sein du monde conservative. Toute ouverture à la modernité est-elle, à l’instar de ce qui se passe au sein du monde conservative, vouée à l’échec ? Devons-nous, orthodoxes modernes, craindre également un abandon progressif de la Halakha par les futures générations ?

Pour moi, la réponse est évidemment négative. Le constat est avant tout historique : tandis que l’orthodoxie ne cesse de gagner du terrain, les mouvements réformés ne cessent d’en perdre. L’orthodoxie moderne, quasiment inexistante en 1950, est devenue en cinquante ans un des courants les plus actifs du monde américain. Pourtant, de nombreux lecteurs me demandent souvent qu’est-ce qui différencie la philosophie modern-orthodox de la philosophie conservative. Les deux courants ne se proclament-ils pas respectueux de la Halakha ? Ne sont-ils pas tous deux ouverts aux valeurs modernes ?

Dans ce billet, je tente d’expliquer quels sont les fondements idéologiques qui opposaient l’école orthodoxe à l’école massorti originelle. Ces fondements, radicalement différents, sont à mon sens en grande partie responsables de la disparition progressive de la Halakha au sein du monde massorti et du renforcement proportionnel de l’orthodoxie.

L’orthodoxie signifie littéralement « droit dans la pensée ». Lorsqu’une partie du judaïsme commença à se définir ainsi, dans l’Allemagne du 19e siècle, certains jugeaient que le terme « orthopraxe » (droit dans les actes) correspondait mieux. Après tout, le quotidien du juif religieux ne se mesure pas à ses croyances, mais à ses actes.

Pourtant, je pense que c’est avec beaucoup de sagesse que les fondateurs de l’orthodoxie allemande ont compris que l’avenir du judaïsme dépendrait encore plus des valeurs juives qu’ils réussiraient à transmettre que des actes.

L’orthopraxie du monde conservative originel, une schizophrénie vouée à l’échec

En 1928, Louis Ginzberg écrivait :

Nous pouvons expliquer ainsi l’apparente contradiction entre la théorie et les actes, au sein de l’école positivo-historique (conservative) : il est possible, par exemple, d’appréhender les lois du Shabbat comme le ferait un professeur de théologie protestante d’une université allemande, et de continuer malgré tout à respecter ces lois dans les moindres détails, selon l’orthodoxie la plus stricte. Pour les élèves de cette école, la sainteté du Shabbat ne provient pas du fait qu’elle a été donnée au Sinaï, mais du fait que l’idée du Shabbat a été présente durant des milliers d’années chez les âmes juives.5

Selon Ginzberg, il est possible d’expliquer les lois de la Torah, la Halakha, avec des outils totalement extérieurs au judaïsme. Les lois, créations humaines et non-divines (la sainteté du Shabbat ne provient pas du fait qu’elle a été donnée au Sinaï), sont respectées selon l’orthodoxie la plus stricte (!), mais uniquement pour des raisons historiques, culturelles, émotionnelles.

Cette position présente un avantage certain, elle permet à un intellectuel comme Ginzberg de naviguer entre deux mondes, sans avoir à choisir. Au niveau théorique, le voilà universitaire allemand, détaché des superstitions et des présupposés de la religion. Au niveau pratique, le voilà orthodoxe, comme ses parents, ses grands-parents, et tous ses ancêtres.

Cependant, cette position est d’une schizophrénie sans pareil. Pourquoi me plier à un ensemble de lois parfois très astreignantes, si elles ne sont que le fruit de l’esprit humain ? Pourquoi accepter des lois injustes, amorales et cruelles si elles n’ont rien de divin ?

C’est sans doute l’attache émotionnelle qu’avaient encore les premiers rabbins conservatives avec leur monde d’origine qui permit à ce système étrange de se maintenir. La schizophrénie était certainement le choix le moins douloureux qui s’offrait à eux.

La deuxième génération, née sur le sol américain, ne se sentait déjà plus attachée aux valeurs orthodoxes de ses rabbins. C’est donc tout naturellement qu’ils refusèrent l’option schizophrène.

Le rabbin massorti du 21e siècle sera rempli d’admiration face à la sagesse des sages du Talmud. Lorsque cela correspondra à sa conception du monde, il sera heureux de se soumettre aux lois de la Halakha. Mais lorsque ces lois auront des conséquences négatives sur son monde, il se pliera à la doctrine utilitariste et rejettera ses lois. Après tout, si la Torah est humaine, pourquoi devrions-nous en souffrir ?

C’est dans cet esprit que le monde massorti a apporté des modifications radicales à la Halakha, permettant d’éviter certaines situations dérangeantes, tel que l’enfantmamzer (né d’une union interdite, qui ne peut se marier qu’avec quelqu’un du même statut) ou les femmes agounot.

Plus récemment, ce mouvement a aboli l’interdit d’homosexualité et certaines communautés pratiquent  des mariages homosexuels.

Au fur et à mesure, ce sont l’ensemble des lois juives qui seront abolies. Si nous considérons la loi juive comme un processus purement humain, alors il est évident qu’elle est amenée à être modifiée, réformée, annulée, malgré l’attache émotionnelle et culturelle que nous pouvons avoir avec celle-ci.

Orthodoxie : la Halakha, un système ayant sa propre logique interne

L’orthodoxie, de son coté, se confronte également avec ces difficultés. La Halakha est souple et met à notre disposition de nombreux éléments nous permettant de trouver des solutions, mais son essence ne peut être modifiée.

Prenons par exemple le cas des femmes agounot. Comme l’a écrit Janine Elkouby sur le blog, il existe de nombreuses solutions permettant d’aider ces femmes. Ces solutions sont intra-halakhiques et ne pourront jamais éradiquer le problème, tout au plus le réduire. Le monde massorti a opté pour une solution certes plus « humaine », mais radicale : il n’existe pas un cas de femme agouna qui ne puisseêtre réglé.

Il en est de même pour les mamzerim ou pour les mariages homosexuels. Un rabbin orthodoxe pourrait avoir toute l’empathie du monde face à un mamzer ou un couple homosexuel, mais il ne pourra jamais modifier la Halakha à leur égard, car la Halakha ne nous appartient pas. C’est un système à part, transcendantal.

Le grand théologien de l’orthodoxie moderne est sans nul doute l’incontournable Rav Soloveitchik. À propos de l’indépendance du système halakhique, Rav Soloveitchikécrit :

Nos sages ont bien souvent signalé l’importance de la modestie. Un homme orgueilleux ne pourra jamais devenir un sage car étudier la Torah signifie rencontrer le Très-Haut. Lorsqu’un être limité rencontre l’illimité, le Créateur du Monde, il est évident qu’une telle rencontre doit l’amener à un comportement modeste. La modestie amène à la soumission et l’effacement de soi.

Qu’effaçons-nous devant le Très-Haut ? Pour commencer, nous effaçons la logique quotidienne face à l’infini. Ce que j’appelle « la logique de l’homme d’affaires », la logique utilitariste. Nous acceptons sans hésitations la logique sinaïque.

Deuxièmement, nous annulons notre volonté quotidienne, utilitariste, superficielle, et nous acceptons une autre volonté, la volonté du Sinai. […].

Il est intéressant de souligner que le Talmud utilise l’expression « joug du règne divin ». Pourquoi ne parle-t-il pas d’ « acceptation du règne divin » ? Si nous « acceptons le règne divin », nous le faisons car cela nous sied, car cela correspond à notre volonté. Le Talmud utilise l’expression « joug » pour bien souligner que parfois, l’acceptation du règne divin ne nous sied pas du tout mais est un lourd joug…6

L’orthodoxie, à l’inverse de l’universitaire allemand dont parlait Ginzberg, se place directement en position d’élève face à la Torah. Contrairement à Ginzberg, pour Rav Soloveitchik, c’est justement du Sinaï que provient l’autorité de la Halakha. Le Sinaï, c’est la révélation, c’est Dieu qui parle aux hommes.

Si la Halakha est divine, elle devient infinie. Mes envies égoïstes s’effacent face à la volonté suprême. Parfois (souvent ?) cela ne correspond pas à ma vision des choses, cela m’étouffe, cela me limite. Mais malgré tout, son essence ne peut être modifiée car la Halakha n’est pas que folklore et traditions, elle est également un joug. Un joug parfois lourd à porter, mais un joug qui lui confère une logique interne et qui lui garantit un avenir. L’avenir de la Halakha, c’est l’avenir du judaïsme.

Je ne pense pas que Rav Soloveitchik fasse allusion au texte du Professeur Ginzberg, pourtant, c’est avec un talent presque prophétique qu’il prédit l’avenir pratique de la théologie conservative :

Afin de s’inscrire dans la continuité des sages de la Tradition, à nous de refuser d’expliquer la Torah par des concepts empruntés à l’extérieur. Il ne faut pas juger ou évaluer les lois de la Torah selon des principes laïcs.

Une telle tentative, qu’elle soit basée sur une interprétation historique et psychologique, ou qu’elle se base sur une volonté utilitariste, mine les fondementsmêmes de la Torah et de la Tradition. Elle mène à des conséquences tragiques : à une idéologie assimilatrice et au nihilisme. Et cela ne fait pas de différence, si les intentions de la personne faisant de telles propositions sont bonnes ou non.7

Interpréter la Halakha par le biais de concepts non-juifs est une tentative vouée à l’échec, car la Halakha est un système à part. Par la suite, Rav Soloveitchik la comparera aux mathématiques. De la même façon qu’on n’expliquera pas les théorèmes d’Euclide selon des données philosophiques, on n’interprétera pas la Halakha à travers des concepts qui lui sont extérieurs.

Rav Soloveitchik prédit qu’une telle démarche, même basée sur de bonnes intentions, ne pourra que se terminer par un abandon total de la Halakha. Comme je l’ai expliqué, si la Halakha s’explique de façon historique ou psychologique, alors tôt ou tard, on l’abandonnera lorsque celle-ci deviendra trop astreignante, trop décalée.

Pourtant, il ne faut pas commettre l’erreur de croire que la Halakha est figée. La Halakha est un système fermé mais possède une multitude de règles et de lois lui conférant une souplesse certaine.

Affirmer que la Halakha n’est pas sensible aux problèmes, qu’elle ne répond pas aux besoins des hommes, voilà qui est un grossier mensonge. La Halakha répond aux besoins collectifs et individuels, mais la Halakha possède son propre cadre. Elle bouge à une vitesse déterminée, et possède des schémas qui lui sont propres pour répondre à ses défis. Elle possède ses propres critères et principes.

Je suis moi-même le descendant d’une famille rabbinique.Croyez-moi, Rav Hayim [Soloveitchik] (son grand-père) essayait de toutes ses forces de trouver des solutions. Mais même sa souplesse a des limites. Lorsque nous arrivons à la frontière, la seule chose qu’il reste à dire est : « je me soumets à la volonté de l’Éternel ».8

Cette frontière infranchissable commence là où le système halakhique s’arrête. La Halakha offre de larges possibilités, mais parfois, celles-ci s’épuisent. Le défi de la foi juive commence alors : puis-je « inventer » de nouveaux axiomes ? Puis-je faire entrer des concepts extra-halakhiques dans le système de la loi juive ? Ou plutôt : dois-je prendre sur moi le joug divin ?

Conclusion

Je traite souvent sur le blog de la dynamique de la Halakha. J’aime rappeler que celle-ci est souple, qu’elle peut souvent être réinterprétée, réactualisée. Cependant, il faut comprendre que son essence ne peut être changée, quelle que soit la difficulté rencontrée.

Rav Soloveitchik n’était pas un rabbin ultra-orthodoxe vivant coupé du monde. C’était un leader extrêmement moderne, docteur en philosophie, descendant d’une des plus illustres dynasties rabbiniques. En tant que principal penseur de l’orthodoxie moderne, il encouragea ses élèves à développer des carrières académiques en parallèle de leurs études rabbiniques. Pour lui, la modernité n’était pas une menace, mais un enrichissement permanent. Cependant, Rav Soloveitchik a compris que la Halakha était un système à part, avec ses propres règles. C’est ce système qui lui confère toute sa logique et donc sa validité. Les valeurs modernes peuvent bien évidement nous amener à nous poser des questions sur notre judaïsme, mais une fois ces questions posées, c’est dans un esprit « halakhique » qu’il convient de chercher ce que le texte nous dit, et non pas ce que nous voulons faire dire au texte, car pour nous, la Halakha est avant tout l’expression de la volonté divine sur Terre.

Dévier de la tradition rabbinique, considérer la Halakha comme n’importe quelle autre science, ne peut qu’entrainer un abandon total de celle-ci, puisque toute sa logique interne s’effondre.

Comme nous le dit Rav Soloveitchik, nous nous opposons à tout changement dans la Halakha, mais le renouveau, la dynamique, constitue l’essence même de la Halakha. Car la dynamique fait partie de son cadre interne, et non externe.9

Lectures recommandées :

  • le court essai « zé sinaï » de Rav Soloveitchik.
  • « L’homme de la Halakha », Rav J.D Soloveitchik, traduit par Benjamin Gross. Le livre n’est presque plus disponible en français. On peut le trouver facilement en anglais ou en hébreu.
  • « La religion sans déraison », Louis Jacob, éditions Albin Michel. Traduit par le Rabbin massorti Rivon Krygier.

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NOTES :

 

1T.B Sanhédrin 37a

 

2L’exemple le plus célèbre est celui du Prof. Saul Lieberman, un érudit hors-norme à qui on proposa de nombreux postes rabbiniques dans de prestigieuses institutions orthodoxes. Pourtant, Prof. Lieberman accepta le poste de Professeur de Talmud que lui proposait le Jewish Theological Seminary (New-York City), séminaire rabbinique conservative. Néanmoins, Lieberman conserva une pratique orthodoxe jusqu’à la fin de sa vie, allant jusqu’à insister sur la mehitsa de la synagogue du JTS, alors qu’à cette époque, de nombreuses synagogues orthodoxes américaines n’avaient pas de mehitsa. Voir « Saul Lieberman and the orthodox » de Marc Shapiro, ainsi que cet article (en français) :http://lemondejuif.blogspot.co.il/2007/09/saul-lieberman-and-orthodox-de-marc-b.html
Un autre exemple intéressant est le fait que de nombreux rabbins orthodoxes, diplômés de Yeshiva University, acceptaient des postes dans des synagogues conservatives, avec l’aval de leur maitre Rav Soloveitchik. Évidemment, le but avoué était de ramener ces synagogues à une pratique orthodoxe, mais malgré tout, une telle pratique ne serait plus tolérée aujourd’hui.

 

3The Responsa of Professor Louis Ginzberg, ed. David Golinkin, NY: JTS, 1996.

 

4 Il utilisa cette expression dans une lettre écrite à la fin de sa vie, où il supplie ses élèves (eux-mêmes rabbins conservatives) de « ne pas laisser s’éteindre la dernière flamme de la Halakha » en modifiant toutes les lois juives établissant des différences entre hommes et femmes, afin que ces dernières puissent accéder aux mêmes fonctions rabbiniques que les hommes. La lettre est disponible à la fin du livre « Saul Lieberman and the orthodox » de Marc Shapiro.

 

5 Ginzberg, Student Scholars and Saints, p.206. Cité par David Golinkin dans son introduction à l’édition hébraïque de « Agadot Hayéoudim ». Golinkin commente : « C’est à dire que l’autorité de la Torah ne provient pas de l’événement ponctuel du don de la Torah au Mont Sinaï, mais du fait que le peuple juif garda les lois du Chabbat durant des milliers d’années ».

 

6 Rav J.D Soloveitchik, « Zé Sinaï », 1974, traduction libre. L’article complet en hébreu: http://www.katif.net/art.php?table=jew1&id=838

 

7Ibid.

8Ibid.

9Ibid.

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