est une fête si riche en symboles que chacun y trouve son compte, quitte à remodeler les contours de l’histoire pour la faire coller avec sa narration. Ainsi, à l’époque moderne, les symboles de Hannoucca ont été interprétés tour à tour comme sionistes, religieux, progressistes, féministes et même communistes. Mais au-delà de la vérité historique, cette ré-écriture constante de l’histoire collective juive est un appel à questionner, d’années en années, la façon dont nous choisissons tous d’harmoniser le passé pour le faire coller à notre présent.

Comment un même mythe, une même fête, peut-elle nous mener à des récits si différents ? Voyage à travers les différents « hannouca » du judaïsme contemporain.

1) Le Hannoucca sioniste ou la fête de l’auto-émancipation juive

Qu’ont retenu les sionistes de l’histoire des Maccabés ? Sans conteste la bravoure, le nationalisme, l’honneur de ceux qui meurent l’épée en main et qui se battent pour se libérer du joug des nations. Les premiers clubs de sports sionistes prirent le nom de « Macabi » (ironiquement, les Maccabés luttèrent pour la destruction du gymnase grec de Jérusalem) et bien vite le mouvement sioniste tout entier vit dans l’histoire des Maccabés un modèle de bravoure juive et d’indépendance.

Mais que faire du miracle de Hannouca ? Cette histoire religieuse diminue l’action des Maccabés pour augmenter l’action divine; de plus, elle transforme le combat en guerre sainte visant à purifier le Temple, au lieu d’une guerre d’indépendance laïque. Systématiquement, le mouvement sioniste va effacer le miracle de Hanoucca pour le remplacer par l’ethos d’une lutte nationale contre l’envahisseur. Cette idée est particulièrement présente dans un chant sioniste des années 30 chanté jusqu’à aujourd’hui lors des cérémonies de Yom Haatsmaout:

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Ce chant s’oppose frontalement à la tradition religieuse qu’il juge comme diminuant la grandeur des combattants. Aucun miracle ne les a aidés, la lumière de la liberté fut obtenue par le sacrifice, la guerre et le sang.

 

« Anou nossim lapidim » – version chantée

 

 

2) Le Hannouca ultra-orthodoxe: Le combat spirituel pour l’étude de la Torah

Examinons à présent la lecture orthodoxe de Hannouca. Avant toute chose, le discours transforme le combat en guerre spirituelle contre la culture « grecque » ou sa variante moderne, la culture occidentale.On oublie rapidement que bien des institutions grecques furent adoptées par les hasmonéens, à commencer par l’organisation de l’état jusqu’à l’architecture grecque du Temple lui-même.

Plus généralement, on met l’accent sur la préservation de « la fiole d’huile pure« , c’est-à-dire d’un dernier reste de ce qui serait le judaïsme « authentique », préservé des influences occidentales et bien évidement représenté par le monde des yeshivot orthodoxes. Les aspects nationalistes sont évidement supprimés et même le combat armé, contraire au mode de vie actuel de l’, est traduit en combat spirituel.

Ainsi, on peut citer le défunt Rav Steinman, leader du monde harédi, qui estimait que l’étude de la Torah était le cœur de la révolte hasmonéenne, plussoyé par le Rav Kaniewsky, qui affirmait que « la fiole d’huile pure, de nos jours, est incarnée par les saintes yeshivot« . (Lien ici).

Parfois, l’utilisation du concept de la « fiole d’huile pure » est moins métaphorique et plus terre à terre, comme sur cette affiche du journal harédi Hamodia, appelant leurs fidèles à ne s’abonner qu’à ce journal et à fuir les journaux (orthodoxes !) concurrents, dont la mauvaise influence risquerait de détruire « la fiole d’huile pure » restante.

3) Le Hannouca religieux-sioniste 

Au sein du monde sioniste-religieux, on loue la double révolte nationalo-religieuse des hasmonéens. Si l’on appartient aux franges les plus fermées de ce monde là, on en profite également pour démasquer les ennemis de l’intérieur, les « hellénisants » modernes, à savoir la frange la plus libérale du sionisme-religieux.

Les photos ci-dessous illustrent ces deux exemples: d’un coté, une drasha du Rav Chelomo Aviner présentant Yehouda Hamakabi comme le premier sioniste-religieux. De l’autre, un article tiré du journal sioniste-religieux Besheva, où l’auteur dénoncer les « hellénisants » juifs, adhérant, selon lui, à la culture occidentale non-juive, comparable à la culture grecque de antiquité.

4) Le Hannouca communiste: Matityahou et le prolétariat

Une incroyable affiche du parti communiste juif en Palestine mandataire, daté de 1929, indique: « Matityahou le « mufti » et la grande révolte paysanne d’il y a deux milles ans » (sic).

Vous l’aurez compris, en 1929 les paysans arabes prennent les armes contre les britanniques mais aussi contre les juifs. Au début de la révolte (au moment où ce texte parait), les juifs communistes soutiennent les paysans et y voient une lutte des classes plutôt qu’une guerre religieuse. À ce moment là, le Grand Mufti de Jérusalem, tristement connu pour avoir soutenu le nazisme, est le chef de la révolte. Quelques décennies plus tard, nous avons bien du mal à comprendre comment des juifs pouvaient-ils voir dans le mufti une figure positive, comparable à Matityahou.

L’occasion de nous rappeler que si plusieurs lectures sont possibles, toutes ne sont pas forcément légitimes…

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5) Le Hannouca progressiste américain

Le thème de la lumière, revisité à la sauce new-age, est à l’honneur dans le discours de Rabbi Susan Talve, rabbin réformé ayant dirigé l’allumage des bougies de Hannoucca à la Maison Blanche en 2015.

La lumière des bougies de Hannoucca devient celle du progrès, du soutien aux femmes du Kotel, aux minorités et aux immigrés. La lutte des maccabés contre la culture grecque devient la lutte d’une minorité pour sa culture, face à l’hégémonie culturelle grecque.

6) Le Hannoucca féministe: Hanna la Maccabite et la lutte contre les agressions sexuelles

En pleine campagne #metoo et #balancetonporc, une nouvelle narration de Hannoucca est apparue en Israël. Elle met en avant la figure de Hanna la Maccabite qui, selon une légende apparue au moyen-âge, aurait été à l’origine de la lutte juive contre les grecs.

L’histoire affirme que les grecs exerçaient un droit de cuissage sur toutes les nouvelles mariées. Hanna, fille de Matityahou, s’offusqua de l’indifférence des hommes juifs pour le sort de leurs soeurs. Le soir de son mariage, face à l’assistance juive, elle se dénuda et provoqua des réactions honteuses et furieuses chez les membres de sa famille, les maccabés. Face à leurs reproches elle rétorqua que s’il était si dur pour eux de voir leur soeur nue, pourquoi ne réagissaient-ils pas à un crime bien plus grave, à savoir son viol par les grecs lors de sa nuit de noces.

Tout comme dans le fameux conte du roi nu, Hanna place les hasmonéens face à leurs contradictions et brise l’omerta concernant les agressions sexuelles que subissent les femmes juives. Il n’en fallait pas plus pour qu’elle devienne l’héroïne moderne des féministes juives, y voyant la première femme à s’exclamer #metoo, des millénaires avant l’invention des réseaux sociaux.

La vidéo ci-dessous fait partie de cette campagne virale en Israël, visant à faire connaitre la figure de Hanna et son combat.

Une chose est sûre, le symbole de Hannoucca unissant à la fois les sionistes et les orthodoxes, les nationalistes et les progressistes, les capitalistes et les communistes, reste celui-ci:

Joyeux Hannouca !

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