Henrietta Szold 1Cette nouvelle Chronique Féminine relate l’histoire d’une personnalité totalement investie: . Enseignante, travailleuse sociale, éducatrice, journaliste, présidente de l’organisation Hadassah et pionnière de la mise en place du système médical et social israélien. Il faut souligner que les femmes juives engagées, dont l’apport a été fondamental, demeurent bien souvent dans l’ombre de nos mémoires collectives. Cela n’est pas propre au monde Juif. Le Panthéon français, par la quasi absence de personnalités féminines en son sein, n’est-il pas l’aveu flagrant que les mémoires  collectives des peuples et des nations, occultent les apports des femmes à l’avancement des sociétés[1] ? Les communautés juives ne font pas exception à ce constat. La présence des femmes dans les instances directrices de la communauté juive française est encore faible, bien que des changements s’esquissent.  Développer l’altérité, l’étude juive pour les femmes, c’est aussi ne pas se priver de la moitié du potentiel du peuple Juif. Les mouvements sionistes et la fondation de l’état israélien, sont aussi le fruit de l’investissement de femmes engagées. Cet article se veut mettre en lumière le parcours de l’une d’elles.

L’émergence d’une personnalité

Henrietta Szold nait à Baltimore, aux Etats-Unis, en 1860. Ses parents, Sophie Schaar Szold et le Rabbin Benjamin Szold[2], sont originaires de Hongrie et récemment installés en . Etant l’ainée de huit sœurs, son père lui donne l’attention et surtout l’éducation, traditionnellement réservées aux garçons. Le Rabbin Szold initie la jeune Henrietta aux discussions philosophiques, historiques, sociales et religieuses et lui offre une éducation complète, ouverte à toutes les disciplines. Il faut dire qu’il est un homme engagé et s’est impliqué dans la cause abolitionniste. Un des souvenirs marquants d’Henrietta est le passage du cortège funèbre d’Abraham Lincoln, auquel elle assiste à quatre ans avec son père.[3] Sophie Schaar Szold, en parallèle à l’éducation religieuse et intellectuelle prodiguée par son mari, instruit Henrietta et ses sœurs à devenir de parfaites ménagères, en vue de leur future vie de couple. Le Rabbin Szold s’investit également dans l’accueil des immigrés Juifs en provenance de la Russie Tsariste, mettant à contribution toute la famille. Ces premiers contacts avec ces immigrés russes, aux histoires tourmentées par les pogroms, l’antisémitisme et la misère, confrontent la jeune Henrietta, évoluant dans une atmosphère privilégiée, avec les vicissitudes du peuple Juif. Cela l’a conduit à initier un projet d’intégration de ces nouveaux citoyens à la démocratie américaine : la « Night School[4] » de Baltimore ouvre ses portes en 1889. Enseignement de l’anglais, de l’hébreu, de l’histoire des Etats-Unis, autogestion par les élèves, ouverture élargie également aux jeunes filles. Ce projet est un succès et la municipalité de Baltimore s’appuiera sur ce modèle d’intégration en créant ses propres écoles[5]. En parallèle, à seulement 17 ans, Henrietta Szold est devenue correspondante pour le New-York Jewish Messenger[6]. En 1881, elle accompagne son père et ils visitent ensemble les ghettos de l’Europe de l’Est, ce qui confirme la détresse qu’elle avait déjà entrevue à Baltimore, auprès des Juifs russes. De retour aux Etats-Unis, elle rejoint les « Amants de Sion », précurseurs du d’Herzl. Elle devient aussi membre d’un groupe de leaders, défendant l’idée que la prospérité des Juifs américains va de pair avec leur développement spirituel. La Jewish Publication Society of America[7] est ainsi fondée en 1888. Parmi ses buts, rendre accessibles les classiques Juifs aux lecteurs anglophones. Henrietta Szold est très impliquée et cela l’a conduit à déménager à Philadelphie. Elle n’a pas encore trente ans et elle est devenue simultanément secrétaire exécutif de la société, éditrice, traductrice et conseillère en relations publiques.

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Henrietta Szold et ses parents

Engagements sionistes et humanitaires

En 1902, son père décède et avec sa mère, Henrietta Szold s’installe à New-York. Une nouvelle période, dans la continuité du personnage, s’ouvre pour elle. Elle devient la première femme à étudier à la Jewish Theological Seminary of America[8]. Elle y est admise à la condition de ne pas devenir rabbin. Elle s’intègre parfaitement et ses qualités intellectuelles sont l’objet d’un grand respect. Il est à noter qu’en 1916, lorsque surviendra le décès de sa mère, elle tiendra à réciter elle-même le Kaddish[9]. Elle étudie également le Talmud au sein d’un cercle d’études féminin, le « Cercle Hadassah ». Ce groupe sera le point de départ du développement de la future organisation sioniste des femmes aux Etats-Unis. Henrietta Szold voyage à nouveau en Europe avec sa mère, puis en Israël en 1909. Elle se retrouve totalement subjuguée par le Yishouv naissant, certes très modeste, mais qui annonce la promesse d’une renaissance proche dont elle ne doute pas. Elle s’engage pleinement dans le mouvement sioniste et déclare après ce séjour : « Notre seul salut réside ici … S’il n’y a pas de sionisme, il n’y aura rien ». Les conditions de vie des femmes et des enfants l’émeuvent. A Jérusalem, il n’existe pas de maternité. Elle observe et perçoit très précisément les énormes besoins sanitaires et sociaux de ce pays naissant et va dépenser son énergie à pallier à ces manques précieux. Un centre de formation pour nurses est créé à Jérusalem. Il faut souligner qu’Henrietta Szold n’aura de cesse de pousser les femmes à étudier et s’engager professionnellement. En 1910, elle devient l’«honorary secretary of the Jewish Agricultural Experiment Station of Palestine ». Toujours la même année, elle est élue secrétaire de la « Federation of Americans Zionists ».

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L’école de formation pour nurses d’Hadassah fut la première institution à offrir une
 formation professionnelle aux femmes du Yishouv Juif en Palestine. Ici, en 1921,
Henrietta Szold pose avec les premières diplômées.

En 1912, nait un nouvel engagement d’Henrietta Szold, aux multiples retombées pour l’avenir du Yishouv. Le 14 février de la même année, jour de Pourim, fête juive mettant à l’honneur la reine Esther, figure biblique engagée, est créée la fondation Hadassah[10], ayant pour but de propager le sionisme aux Etats-Unis et d’instaurer un service de santé pour les femmes et les enfants en Palestine. Il faut souligner que la vision humaniste d’Henrietta Szold inclue dans ses projets médicaux-sociaux les populations arabes, malgré le développement d’un climat politique violent. Elle défend l’idée d’une coexistence judéo-arabe et s’engagera en ce sens[11].  En 1915, elle quitte son poste d’éditrice et décide de se consacrer entièrement au sionisme. Elle devient directrice d’un département de l’éducation. Elle organise également une unité médicale en Palestine, commandée par l’organisation mondiale sioniste aux sionistes américains. Il faut souligner que le Yishouv Juif  ne possédait ni médicaments, ni personnel médical. Hadassah se développe ainsi en Palestine en pleine Première Guerre Mondiale, avec peu de volontaires aux vues du contexte mondial. C’est seulement en 1918 que quarante-quatre docteurs, infirmières, dentistes et ingénieurs embarquent au port de New-York, avec pour objectif de développer le Yishouv et le futur état Juif. Henrietta Szold et les volontaires l’entourant, posent les bases de ce qui deviendra le Ministère de la Santé Israélien. D’autant plus que survient la troisième vague d’Aliya[12]. Les nouveaux immigrants travaillent dans la construction de routes, dorment dans des tentes, mangent des conserves et sont sujets à tous types de maladies, telles que la grippe, la pneumonie, ou encore la typhoïde et la malaria. C’est donc cette unité médicale partie de New-York  qui va se charger de la prévention et des soins dans ces camps d’immigrés, envoyant dans chaque camp un inspecteur médical, une infirmière et un docteur. Hadassah contribue ainsi à la survie et à la santé de ces jeunes pionniers qui bâtissent le pays. Dès 1920, Henrietta Szold s’installe en Palestine. En 1927, elle est chargée par le Congrès Sioniste mondial de diriger les départements de la Santé et de l’Education. Lorsque surviennent les émeutes arabes de 1929, Henrietta Szold écrit alors : « Quitter la Palestine dans un tel moment, serait presque une trahison ».

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Administrative staff of the Hadassah Medical Organization, Jerusalem, 1922

En 1933, avec l’avènement d’Hitler, toutes les portes d’accès à l’immigration demeurent fermées aux réfugiés juifs. Une nouvelle vague d’alyot[13] s’enclenche. Parmi ces réfugiés Juifs, ceux qui le peuvent parviennent à fuir l’Europe pour la Palestine. Se tient alors un important meeting à Haïfa où Chaïm Weizmann est nommé à la tête de l’organisation de l’accueil des nouveaux arrivés. Henrietta Szold est, quant à elle, chargée de l’accueil des enfants. Elle dirige pour l’Agence Juive le service « Aliyat Hanoar », « l’ Aliya des jeunes » et va s’investir totalement dans le sauvetage de milliers d’enfants Juifs, en leur faisant quitter l’Allemagne nazie et en organisant leur installation en Palestine, dans des colonies agricoles.

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Henrietta Szold en séance de travail au Comité Sioniste de New-York en 1915

Conclusion  : Cette  « chronique féminine » aurait du paraitre la semaine des attentats meurtriers que nous venons de vivre en France. Je la dédie aujourd’hui aux dix-sept personnes à qui on a ôté la vie et l’ouvre vers des réflexions inscrites dans l’actualité. Nous avons vu que les méthodes d’intégration des russes préconisées par Henrietta Szold furent reprises par les américains. Henrietta Szold, c’est la figure du Juif gardant ses racines dans le pays d’accueil de ses parents tout en contribuant à enrichir sa société. Le père d’Henrietta Szold ne lui a-t-il pas offert ce merveilleux présent de l’ouvrir aux études juives et aux disciplines universitaires ? Partout où ils vécurent, en Europe, en Amérique du Nord, dans les pays musulmans, les Juifs trouvèrent des équilibres, parfois très fragiles et douloureux, de demeurer eux-mêmes tout en contribuant à enrichir ce qui les entourait. Ils devenaient ainsi  symboles d’identités multiples, constituées de millénaires de traditions se mêlant au meilleur des sociétés environnantes. La France d’aujourd’hui se questionne face à ce qu’elle nomme les échecs de l’intégration et peine à réconcilier ses différentes composantes. On peut également être amené à se demander si ces dernières souhaitent réellement se réconcilier. Ce sursaut d’unité que nous avons vécu s’écroulera tel un château de sable dont le socle ne fut qu’une chimère, si une profonde remise en question, accompagnée d’actes forts ne s’inscrivent pas dans le temps. Il semblerait que les « identités meurtrières », évoquées par l’écrivain libanais Amin Malouf [14] soient le fléau de ce 21ème siècle. Des individus s’enfermant farouchement dans une identité unique et fantasmée, excluant leurs autres appartenances et vivant dans la contradiction. Ce mode de conception de soi-même conduit à exclure l’autre, tout en s’excluant soi-même et alimente les idéologies mortifères menant au terrorisme et au meurtre. L’enfermement identitaire érigé comme un objet sacré. Mépriser et porter en accusation «l’autre », pour se galvaniser, se convaincre d’être dans le juste et ultime barbarie, le supprimer N’est-ce pas l’individualisme, accompagné d’inconscience collective, qui a participé à ce que personne ne descende dans les rues de France lorsque l’on assassinait des soldats français et des enfants Juifs ? Une autre problématique du 21ème siècle, plus insidieuse et discrète, ne serait-elle pas l’individualisme exacerbé dans un univers virtuel trompeur, un culte du paraitre accentué par une société consommatrice? Consommation de biens, consommations d’informations, d’images, dans une société privilégiant le culte de la vitesse, de l’instantané, au détriment des valeurs de persévérance, d’étude, d’attention envers son prochain, de construction intellectuelle. Comment répondre aux fanatismes et aux défis contemporains si réflexion et action ne sont pas favorisées ?  Je cite une amie qui se questionnait sur la capacité des réseaux sociaux à forger une conscience collective. Elle se demandait s’ils ne seraient pas au final une somme d’individualismes ? Revenons à Henrietta Szold. Autre temps, autre contexte. Pourtant, son parcours, et celui des milliers de pionniers qui ont bâti Israël, dans ces temps incertains que nous traversons, peuvent peut-être nous donner force, conviction et confiance pour continuer à créer, militer, avancer, construire.  

Bibliographie :

  • Great Jewish personalities of Modern Times, 1960, publication Bnai Brit, “Henrietta Szold by Tamar De Sola Pool”
  • American Jewish Women and the Zionist enterprise, publié par Shulamit Reinharz,Mark A. Raider 2004. Article “The Zionist vision of Henrietta Szold”, Allon Gal, pages 23 à 45.

Sources internet:

Photographies:

Liens utiles:

http://www.hadassah-med.com/about/hospitals.aspx

Les deux premières infirmières qui furent envoyées à Jérusalem en 1913 n’auraient jamais pu rêver du développement phénoménal et de la transformation en complexe médical aussi moderne qu’est devenu Hadassah aujourd’hui.

Notes :

[1] Deux femmes sont au Panthéon, Marie Curie, qui a reçu à deux reprises le Prix Nobel, et Sophie Berthelot, non pas en raison de son parcours, mais afin de ne pas la séparer de son mari, chimiste, présent au Panthéon. Suite à des débats de société autour de l’absence de femmes au Panthéon, bien que les personnalités ayant contribué à l’avancement de la société ne manquent pas, il est prévu que deux nouvelles femmes entrent au Panthéon en 2015 : Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

[2] Un des leaders du mouvement conservative aux Etats-Unis, rabbin de la synagogue Oheb Shalom à Baltimore.

[3] Il est intéressant de noter que des Juifs américains se sont impliqués dans la cause abolitionniste au 19ème siècle, puis plus tard auprès des noirs américains pour le Mouvement des droits civiques contre la ségrégation raciale qui perdurait encore aux Etats-Unis au 20ème siècle.

[4] La première classe accueillit 30 jeunes hommes et femmes. Devant le succès de l’initiative, deux autres classes furent créées et après une année, la Night School accueillait 150 personnes. Source Jewish Baltimore, a family album, Gilbert Sandler, editions John Hopkins University Press, 2000.

[5] En 1935, lors d’une réception donnée en l’honneur de son 75ème anniversaire à la Mairie de New-York, le Maire Fiorello Laguardia adresse à Henrietta Szold un hommage à son travail pionnier : « Si moi, l’enfant de pauvres parents immigrés, suis aujourd’hui Maire de New-York, c’est grâce à vous. Il y a presque un demi-siècle vous initiiez cet instrument pour la démocratie américaine, les classes du soir pour les immigrants ».

[6] Hebdomadaire créé en 1857, au départ traditionnaliste et anti réformiste, il soutient la cause abolitionniste, puis soutiendra plus tard le mouvement Juif réformé américain. Le Jewish Messenger sera absorbé en 1903 par l’American Hebrew.

[7] http://www.jewishpub.org/about/our-story.php

[8] Issu du mouvement Massorti, le JTS est un centre d’études religieuses situé à New-York et ayant vu le jour à la fin du 19ème siècle.

[9]Henrietta Szold déclinera amicalement la proposition de son ami Hayim Peretz de dire le Kaddish pour sa mère décédée. Extrait de sa réponse: « Je suis convaincue que l’élimination des femmes de tels devoirs n’a jamais été l’esprit de notre loi. Notre tradition les dispensait parfois de certains devoirs afin de leur alléger la tâche du fait de leurs responsabilités familiales ; certainement pas lorsqu’elles étaient en mesure de les exécuter. Je ne saurais même pas envisager que si les femmes remplissaient leur devoir, cela aurait une valeur moindre à la même action exécutée par un homme. Je comprends très bien le sens de votre aimable proposition. Les coutumes juives sont très chères à mes yeux. Cependant, je ne saurais vous demander de réciter le kaddish pour ma mère. A mon avis le sens du kaddish consiste à déclarer publiquement l’intention de continuer une chaîne de transmission afin qu’aucune génération ne l’interrompe, ajoutant à son tour son maillon à la chaîne. Vous pouvez vous être le maillon actif dans votre famille, je me dois de l’être dans la mienne. Ma mère eut huit filles et aucun fils. A la mort de mon père, ma mère ne laissa personne prendre la place de ses filles pour dire le kaddish. Je remplis donc sa volonté en refusant votre proposition… Je pense que vous comprenez ma position. »

”. “Henrietta Szold: Her Life and Letters”, éditions Marvin Lowenthal (New York: Viking, 1942), pages 92 à 93.

[10] Hadassah est aussi le second nom de la reine Esther.

[11] Henrietta Szold envisageait l’éventualité d’un état binational depuis les années 20.

[12] 35000 Juifs immigreront d’Europe de l’Est en Palestine entre 1919 et 1923, dans le contexte de la Déclaration Balfour et des troubles liés à la fin de la Première Guerre Mondiale.

[13] 180000 Juifs, dont 40000 allemands et autrichiens, fuient l’Europe centrale et orientale, en proie à la montée des régimes totalitaires et du nazisme. Il s’agit de la cinquième vague d’Aliya.

[14] « Les identités meurtrières », Amin Maalouf, 1998. Essai s’interrogeant sur la notion d’identité et d’appartenances, ainsi que sur  les conflits meurtriers pouvant en découler.

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