Il est étonnant de constater à quel point la vie de Yitz’hak est laissée dans une relative pénombre par le récit de la Torah. Pris en sandwich entre son père Avraham et son fils Yaakov, il représente, sans conteste possible, celui des trois Patriarches qui nous est le moins bien connu. Pourtant, par de petites touches rapides au fil des versets, la Torah avance, le plus souvent implicitement, un certain nombre d’idées dignes d’être remarquées.

Ainsi, Yitz’hak est le premier être humain qui est présenté par la Torah comme souffrant d’une physique : la perte de la vue (Bereichit 27 :1).

Yitz’hak l’Aveugle : ce détail est souvent pris comme un détail du texte ou comme un simple préliminaire nécessaire à l’épisode du vol de la bénédiction paternelle par Yaakov. Ce billet veut proposer de renverser les perspectives et d’examiner comment le texte de la Torah aborde la difficile question de l’infirmité humaine.

En faisant abstraction des strates d’interprétation successives accumulées par les commentateurs ultérieurs, nous proposons 4 grandes leçons qu’une lecture du sens obvie (pchat) du texte permet de dégager.

  1. La vraie raison de l’infirmité échappe à la raison humaine.

La Torah pose souvent la question du Mal. Au fond, c’est la plus grande question du monothéisme. Comment un Dieu Unique, conçu comme étant tout à la fois a) Bon et b) Tout-Puissant peut-il néanmoins tolérer c) l’existence du Mal ? Ces trois éléments ne cohabitent pas facilement entre eux.

La réponse la plus souvent donnée dans le Tanakh est celle du Mal comme une punition divine : si l’être humain souffre, c’est qu’ultimement il le mérite bien. Dieu est Juste, c’est l’homme qui faute – les versets défendant cette thèse sont très nombreux ; mais d’autres textes du Tanakh défendent une vision en contrepoint, comme par exemple le livre de Job.

Or, dans notre texte, la cécité de Yitz’hak est essentiellement présentée comme une donnée de la nature (Bereichit 27 :1). En particulier, elle n’est clairement pas justifiée par une quelconque faute préalable du Patriarche.

Yitz’hak était-il alors aveugle du fait de son grand âge ? C’est une lecture possible et intuitive du verset, et certains commentateurs (comme le Rachbam) l’ont adoptée ; mais cette lecture n’est pas sans difficultés : d’autres personnages vécurent bien plus vieux sans pour autant perdre la vue ; le lien de causalité n’a donc rien d’évident. Et, de toute manière, le vieillissement naturel ne saurait être la cause ultime de la cécité, mais tout au plus sa cause proximale.

A lecture du texte de la Torah, on ne sait donc pas pourquoi Yitz’hak perdit la vue ; à moins que ce silence ne soit ici la vraie leçon de la Torah : inutile de chercher à comprendre les raisons ultimes de la maladie, de l’infirmité, ou de la mort. Leur telos échappera toujours à nos chétifs cerveaux humains. Et, si le mal est inexplicable en termes humains, c’est que le silence est de rigueur. Mieux vaut se taire que donner une mauvaise explication.

  1. Face à l’épreuve – la résilience humaine.

Les êtres humains sont remarquablement capables de compenser la perte, ou l’absence initiale, d’une de leurs facultés physiques. Par exemple, la vue est celui des 5 sens humains qui procure le plus d’informations utiles au cerveau, et devenir aveugle est une réelle tragédie personnelle. Pourtant, une personne frappée de cécité est capable de compenser son , notamment en développant une sensibilité exacerbée au niveau des 4 autres sens lui demeurant : l’ouïe, l’odorat, le toucher, et le goût.

Or, ce n’est certainement pas un hasard si la Torah insiste tellement, au chapitre 27 de la Genèse, sur l’utilisation par Yitz’hak de chacune de ces 4 facultés :

  1.  L’ouïe : « la voix est celle de Yaakov » (27 :22).
  2. L’odorat : « Yitz’hak sentit l’odeur des habits de Yaakov, puis il le bénit en ces termes : oui, l’odeur de mon fils est comme la senteur d’un champ béni par l’Eternel » (27 :27).
  3. Le toucher : « Yitz’hak dit à Yaakov: Viens un peu plus près, mon fils, que je te touche pour voir si tu es bien mon fils Essav » (27 :21 ; cf. aussi les 2 versets suivants).
  4.  Le goût : « Tu m’en apprêteras un de ces bons plats comme je les aime, tu me le serviras, je mangerai, puis je te donnerai ma bénédiction avant de mourir.» (27 :4. Cf. aussi versets 7-10, 25).

La Torah semble ici suggérer que Yitz’hak a admirablement réagi face à son infirmité et qu’il compensa la perte de l’une de ses facultés par un usage accru des autres. En d’autres termes, ce passage est une ode à la résilience humaine face à l’adversité.

  1. L’infirme, cet être vulnérable.

Malgré tout, Yitz’hak aveugle restait un être éminemment fragile, qu’il était facile d’abuser. Le récit biblique indique que, malgré toute sa sagacité, tous ses soupçons et tous ses efforts d’adaptation, il ne parvint pas à déjouer le plan de sa femme et de son fils. La bénédiction du fils aîné, que Yitz’hak voulait conférer à Essav, fut bel et bien subtilisée par Yaakov.

La Torah procède ici à un indéniable constat de la vulnérabilité des infirmes. Si cette identification ne débouche pas ici sur du concret, elle permet a minima de développer une sensibilité à la souffrance d’autrui et aux besoins spécifiques d’un groupe d’individus plus fragiles; et, dans d’autres circonstances socio-culturelles que celles du Moyen-Orient Antique, la conscience de l’existence d’une couche défavorisée au sein de la population ouvre la voie à des mesures adaptées de prévention, de protection et de réinsertion.

La Torah pose ici les germes d’une sensibilité sociale qui ne demandera qu’à éclore lorsque le terreau social lui sera propice, quelques siècles plus tard.

  1. L’infirme, cet être supérieur.

Chez certains êtres d’exception, la perte d’une faculté essentielle (comme la vue) sert de tremplin permettant d’atteindre un niveau spirituel plus élevé ; tout se passe comme si les « énergies spirituelles », empêchées soudainement d’emprunter leurs voies naturelles, trouvent parfois de nouveaux canaux d’expression.

Ainsi, nous rencontrons ici avec Yitz’hak, pour la première fois, le personnage archétypique de l’Aveugle Voyant (cf. 27 :39-40. Cf. aussi versets 28-29). Cette figure quelque peu paradoxale revient à plusieurs reprises dans le Tanakh (et dans d’autres cultures aussi d’ailleurs), comme par exemple chez un personnage comme Bil’am (Bamidbar 24 :15 ; cf. aussi Bereichit 48 :10). L’aveugle est celui qui voit moins bien ce monde-ci, mais qui dans le même temps perçoit mieux d’autres vérités, plus lointaines mais pas moins réelles. Dans un saisissant renversement de perspectives, la Torah suggère que l’infirme, parce qu’il est inférieur physiquement, se découvre un potentiel spirituel supérieur.

Pour conclure : le portrait que dresse la Torah, par quelques touches suggestives au détour du récit du chapitre 27 de la Genèse, de l’infirmité humaine, est plein de nuances : dans sa vulnérabilité et dans sa grandeur, l’infirme nous force à confronter, une nouvelle fois, certaines des plus difficiles questions de la condition humaine, tout comme certains de ses titres de gloire.

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