Mise-à-jour (04/08/2015): c’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris le décès du Professeur Beno Gross. Cet a été réalisé un mois avant son décès. תהיה נשמתו צרורה בצור החיים.

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Il est l’un des constructeurs du d’après-guerre. Fondateur de l’école Aquiba en 1948, professeur de philosophie, doyen de la faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Bar-Ilan (Israël), Benjamin Gross reste avant tout, à mes yeux, un enseignant et un penseur du judaïsme contemporain.

 Bien qu’ayant quitté Strasbourg pour Jérusalem des décennies avant ma naissance, j’ai grandi dans son ombre et dans le respect de ce sage que je ne connaissais pas. À 18 ans, c’est grâce à ses publications que je découvre pour la première fois la pensée de Rav Soloveitchik, leader de l’, puis celle du Rav Kook, figure centrale du religieux.

Durant mes années passées en Israël, j’ai eu la chance de connaitre de plus près cet érudit aussi humble que sage. À ma demande, il a accepté de se faire interviewer, ou plutôt, de répondre aux questions qui travaillent aujourd’hui un jeune juif religieux. Quels sont les enjeux du judaïsme actuel ? Dans quelle mesure doit-il évoluer ? Communiquer avec le monde extérieur ?

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Prof. Benjamin Gross. (crédit photo : youtube)

Le judaïsme français

Gabriel : Professeur Gross, vous avez été l’un des bâtisseurs du judaïsme français d’après-guerre. Soixante-cinq ans plus tard, quel regard portez-vous sur l’évolution du judaïsme en ? Quelles sont, à vos yeux, ses réussites et ses échecs ? Que lui souhaitez-vous pour son avenir ?

B.G : Je pense pour ma part qu’il y a un changement radical entre l’état actuel du judaïsme en France et son état il y a 70 ans. Ceci est évidemment normal, du fait de l’évolution des choses, mais, plus en profondeur, il faut dire que le judaïsme a changé profondément du fait de l’arrivée des juifs séfarades, qui ont complètement transformé la situation ainsi qu’avec l’évacuation progressive de l’apport ashkénaze, qui se fait de moins en moins sentir. En ce qui me concerne, ce qui me frappe est que le problème qui était le nôtre au lendemain de la Seconde guerre mondiale est très différent de la problématique actuelle.

Il y avait alors un désert, il n’y avait rien, mais surtout nous avions été élevés dans l’idée que la Révolution française avait apporté l’émancipation des juifs et la liberté pour les juifs, ainsi qu’une certaine libération des mœurs qui nous semblait être souhaitable. Nous adhérions totalement à cette idée que l’on peut appeler « La philosophie des Lumières ». J’avais, à ce moment-là, déjà fait des études de philosophie et, par conséquent, intégré les valeurs de cette réflexion sur le plan existentiel et pas seulement sur le plan intellectuel. Notre problème consistait donc, essentiellement, à voir si le judaïsme apportait-il quelque chose de supplémentaire à cela ou s’il s’y opposait.

Avec l’évolution du temps, il nous est apparu de plus en plus clairement que les valeurs qui semblaient être celles de la Révolution française et de la liberté ont déçu.

C’est dans ce sens que nous avions fondé l’école Aquiba, c’est-à-dire afin de réaliser non pas une synthèse mais la concordance de ces deux apports qui nous semblait essentielle. Avec l’évolution du temps, il nous est apparu de plus en plus clairement que les valeurs qui semblaient être celles de la Révolution française et de la liberté ont déçu. Ce que nous voyions de la « culture » générale avait tout de même abouti à Auschwitz et par conséquent avait remis en question les valeurs de la rationalité et de l’effort de rationalité qui s’étaient développés durant deux siècles en Europe. Dans ce sens, on peut constater qu’il y a eu une évacuation progressive de l’intérêt porté à la culture générale et un renforcement de l’intérêt porté aux valeurs juives. Ainsi, je constate que le judaïsme français , dans son ensemble, a subi une polarité; au moins la moitié du judaïsme français s’est assimilé et l’autre moitié s’est « harédisée » («  » est le terme désignant l’ultra- en Israël, ndlr), c’est-à-dire a tourné le dos à cette culture générale et s’est repliée sur elle-même.

je crois qu’il y a eu un « rétrécissement » du judaïsme français et il me semble que cette tendance prend le dessus, ce que je regrette profondément.

En ce qui me concerne, je considère cette dernière attitude comme très regrettable, car le judaïsme n’a de sens qu’en apportant quelque chose de particulier à la culture générale. Il n’a pas tellement de sens pour lui-même mais la dimension sociale, collective du judaïsme, son apport à la culture générale et sa valeur en ce qui concerne l’humanité entière me semble essentiels. Sur ce point, je crois qu’il y a eu un « rétrécissement » du judaïsme français et il me semble que cette tendance prend le dessus, ce que je regrette profondément. Mais d’ailleurs cela n’est pas une particularité du judaïsme français et les mêmes problèmes existent aussi en Israël.

Je dois ajouter à cela que je suis assez pessimiste en ce qui concerne le maintien du judaïsme en France. A cause de la montée de l’antisémitisme et des dangers qui guettent physiquement les juifs, je ne vois pas comment ce groupe pourra, dans son ensemble, réussir à trouver une élévation spirituelle du judaïsme en Europe ou même un avenir. Cela me semble exclu, il n’y a pas de fatalité, mais cela est mon avis général. Un petit groupe survivra toujours mais la plupart du judaïsme européen est voué à quitter le continent.

Judaïsme, temps modernes et Israël

Durant le 20e siècle, le judaïsme traversa une période radicalement différente des siècles précédents : d’un côté, l’horreur de la Shoah, de l’autre, l’établissement de l’Etat d’Israël et le retour des exilés. Quelle(s) interpretation(s) donner à ces événements ?

Je dois d’abord dire que je ne suis pas sûr que nous ayons pris la mesure de tous ces évènements. Pour ma part, je tiens à affirmer qu’il n’y a pas de relations de cause à effet entre la Shoah et la création de l’État d’Israël. Cela me semble extrêmement important parce que cela nous donne la mesure pour apprécier l’évènement de l’Etat d’Israël.

L’évènement de l’Etat d’Israël n’est donc pas relatif à la Shoah et il résulte, je crois, d’une prise de conscience de l’échec de l’émancipation. Tout d’abord un échec physique, avec la destruction du judaïsme européen, mais également un échec spirituel puisque les juifs n’ont pas réussi à s’implanter et à être acceptés. Je pense d’ailleurs que cet évènement n’est pas terminé. Ce qui se passe aujourd’hui en Europe prouve également que l’Europe n’a pas tiré les conséquences spirituelles et existentielles de la Shoah. Si cela a pu se passer, sur la terre d’Europe, christianisée depuis des siècles, cela prouve qu’il y a une profonde erreur. Cela pèse d’une façon épouvantable et pourtant les réflexes européens en ce qui concerne les juifs n’ont pas changé du tout. Evidemment, on dira que c’est de l’antisionisme mais dans ce fond cela est une délégitimation de l’existence juive.

les juifs ont senti le vide qu’il y avait dans l’existence juive en Europe et ont voulu retrouver les origines profondes, l’existence collective du peuple juif.

La réaction des juifs ayant choisi eretz Israel pour un retour correspond à un véritable « retour », qu’ils en aient été conscients ou non. Sur ce point je partage l’avis du Rav Kook, qui rejoint lui-même le sionisme laic : les juifs ont senti le vide qu’il y avait dans l’existence juive en Europe et ont voulu retrouver les origines profondes, l’existence collective du peuple juif. Cette notion d’existence collective et du destin collectif, nous n’en avons pas encore pris conscience. Durant les années de l’exil, l’effort juif spirituel, intellectuel, herméneutique était surtout fondé sur la réussite individuelle du juif et de son rapport avec Dieu ou avec le monde. De ce fait là, la dimension collective de l’existence juive a beaucoup souffert. Or, pour moi, la renaissance de l’Etat d’Israël c’est d’abord cette prise de conscience d’un destin collectif et un retour aux sources profondes.

En ce sens, je m’aperçois que la géographie juive a profondément changé. De plus en plus de groupes juifs ont rejoint Israël et c’est pour cela qu’on ne peut nier le kibboutz galouyot, le rassemblement des exilés. Il me semble que celui qui a les yeux ouverts ne peut que constater que l’Etat d’Israël répond à cette réalité-là, qui est extrêmement positive. Cela ne veut pas dire que la diaspora juive va disparaitre, mais cela signifie que le rapport que ces juifs ont avec la centralité d’Israël va se renforcer puisqu’Israël est aujourd’hui la conscience juive dans le monde, pour juifs et non-juifs. Ces juifs ne sont plus la « diaspora de l’an 70 » mais la diaspora de l’Israël actuel.

 

Si le sionisme politique apparait comme un succès, il semble que le monde religieux, y compris religieux-sioniste, peine à donner une expression spirituelle à ce changement radical que vit le peuple juif. Ainsi, même notre livre de prières reste totalement « diasporique » et bien des textes connotent avec la réalité qui nous entoure (nous prions, par exemple, pour « le retour sur notre terre » alors qu’une majorité des juifs y vit déjà). La pratique religieuse juive au sein du nouvel État juif doit-elle rester identique à celle du judaïsme « diasporique » ?

Vous avez raison de souligner que si le sionisme politique apparaît comme un succès, le monde religieux, y compris religieux-sioniste, peine à donner une expression spirituelle a ce changement radical. Je pense que cela est vrai et que nous ne l’avons pas encore entièrement réalisé. Cela tient au fait que l’existence de l’exil, durant tant d’années, a conforté un certain style de vie juive dont il est difficile de se débarrasser et dont d’ailleurs, je crois, il ne faut pas se débarrasser. Il faut en retenir les éléments positifs et changer ce qui nécessite un changement. Or ces évènements nécessitant un changement sont très difficiles à apprécier et ne peuvent pas être radicalisés du jour au lendemain. Tout cela nécessite une évolution mais, du fait de l’existence d’Israël, il me semble impossible que nous puissions maintenir tous les éléments de l’existence en exil.

Il est évident que de ce point de vue-là, les rabbins ne sont pas les meilleurs adresses pour effectuer ce changement. Leur mission consiste justement à éviter tout changement, à maintenir, à conserver, à lutter contre l’érosion des mœurs, etc. Par conséquent, leur intérêt personnel se mêle ici à leur attitude et pose problème. Il faut donc que ce soit la masse du peuple juif qui effectue ce changement. Dans ce sens, vous avez raison de dire que nos prières reflètent une existence en exil et cela s’étend d’ailleurs au-delà de la prière : notre mentalité, d’une manière générale, ne reflète pas toujours les juifs libérés que nous sommes. Nous restons prisonniers d’une certaine mentalité d’exilés dont nous avons une difficulté énorme à nous débarrasser. Sur ce point, je soulignerai une chose essentielle, c’est l’unité de la nation. Aucun progrès n’est possible si nous ne réalisons pas d’abord que nous sommes un peuple. Un peuple ayant une mission mais un peuple avant tout. Par conséquent, cela nécessite une certaine ouverture des juifs les uns avec les autres et non pas un recroquevillement loin de cette collectivité.

Le rôle des intellectuels et des rabbins ayant le sens de la collectivité est de comprendre quel est le sens de ce retour. Mais cela ne peut pas se faire du jour au lendemain, c’est une évidence, même si cela est la voie qu’il convient de poursuivre.

Vous avez parlé d’un changement « venant de la masse » par opposition à un changement mis en place par les rabbins. Seriez-vous un adepte du « mered kodesh », de « la sainte révolte » au nom de la religion et contre les autorités religieuses, comme l’avait été en son temps le sionisme religieux originel ?

Il ne s’agit pas exactement d’un mered kodesh. Prenons l’exemple de la place de la femme juive, on voit que dans toutes les couches de la population il y a une évolution dans ce sens, qu’il s’agisse de la place des femmes au sein de la société, de l’économie ou de la vie juive. Il ne s’agit pas d’une révolution mais d’une évolution qu’on impose au fur et à mesure. Vous vous rappelez certainement que les « beit Yaakov » étaient une révolution dans le monde harédi, or cela s’est imposé. Je constate que dans tous les milieux il y a une évolution dans ce sens et je ne pense pas qu’il puisse y avoir un retour.

Cette évolution pose des problèmes, non seulement intellectuels mais sociaux. Les familles changent, les relations entre les sexes changent, etc.. Je m’aperçois que les centres d’enseignements supérieurs pour femmes pullulent, se développent et par conséquent ne peuvent pas n’avoir à la longue aucun effet sur la façon de vivre le judaïsme.

Mon avis est que cette évolution doit se faire surtout sur le plan de l’étude et de la formation. Je ne suis pas certain qu’elle doive s’intégrer, à court terme, dans la vie religieuse même. Il y a, dans la vie religieuse, quelque chose de profond en ce qui concerne la séparation des sexes dans le service de Dieu. Je ne crois pas, à court terme en tout cas, qu’il puisse y avoir un progrès à ce que hommes et femmes prient ensemble et partagent les mêmes fonctions religieuses. Ce n’est pas exclu mais ce n’est pas essentiel à mes yeux. L’essentiel est que les femmes puissent participer et sentir qu’elles participent à la réalité juive la plus profonde.

Je crois que c’est une question majeure aujourd’hui que celle de la place de la femme, et là encore nos responsables spirituels ont un rôle très important à jouer.

Je ne crois pas que les femmes aient toujours beaucoup souffert d’être exclues. Autant que mon expérience le prouve, les femmes ont été respectées au sein du foyer juif, notamment à travers leur rôle capital dans l’ des enfants. Sur ce point il peut avoir une évolution, qui me semble irréversible, mais non pas de révolution, qui me parait peu souhaitable et qui n’est pas nécessaire. Je crois que c’est une question majeure aujourd’hui que celle de la place de la femme, et là encore nos responsables spirituels ont un rôle très important à jouer. J’ai moi-même était enseignant pendant des décennies dans une Michlala pour filles et j’ai donc été témoin de cette évolution.

On ne peut pas dresser d’avance les degrés d’évolution, il est évident qu’au fur et à mesure que la soif de connaissance augmente, l’évolution augmente proportionnellement. Il est évident aussi qu’on ne peut pas abstraire cette évolution de celle de la libéralisation des mœurs. Cette libéralisation entraine une absence totale de limites qui crée, par confrontation, la nécessité de poser des limites. D’où l’importance de maintenir des limites au sein de cette évolution. Il me semble important de souligner que cette évolution ne change rien au fait que les deux sexes sont différents et que cette différence pose des limites. D’un point de vue religieux, il me semble que si Dieu a créé ces deux sexes c’est qu’il s’agit d’une réalité ontologique dont on aurait tort de sous-estimer la confrontation. Confrontation qui ne signifie pas lutte, mais bien apport mutuel, non pas en effaçant les différences mais en en prenant conscience et en s’appuyant sur elles pour créer une nouvelle constitution qui, d’après mon expérience, est très positive.

 

 

Les générations futures

Quel regard portez-vous sur la jeunesse juive, surtout israélienne ? Quel(s) conseil(s) souhaiteriez-vous leur transmettre ?  Pour conclure, quel est votre plus grand souhait pour l’avenir du judaïsme ?

J’ai un grand souhait, qui est également un grand souci. Il me semble que nous sommes, à tout point de vue, à un moment de changement radical. Les enjeux de l’existence juive sont énormes, aussi bien en Diaspora qu’en Israël. Existence spirituelle et existence physique. Je ne suis pas sûr que le peuple juif ait conscience de la grandeur de l’heure. Mon grand souci, c’est que notre jeunesse prenne conscience de cela.

Quand je vois la manière dont les politiciens [israéliens] se comportent et la manière dont on court après les honneurs et des éléments ayant une signification mineure pour notre existence, je suis pris d’une grande frayeur. Nous vivons des heures essentielles et nous nous occupons d’affaires totalement mineures. Il me semble donc extrêmement important que la valeur spirituelle du judaïsme, ainsi que son sens universel et son apport pour le monde soient soulignés avec force. Dans ce sens, tout ce qui concerne le repliement du judaïsme sur lui-même ou la fermeture de la société juive est évidement répréhensible. Des efforts dans ce sens sont faits à droite et à gauche, mais les passions sont toujours plus fortes que les réalités. De ce point de vue là je suis inquiet.

De quel effort parlez-vous exactement ?

Un effort sur la signification de notre existence ici. Je m’aperçois que des jeunes ayant étudié durant des années n’ont pas du tout conscience de leur particularité de cette existence. Ils n’ont pas reçu l’élément essentiel : la valeur du judaïsme, qui doit être maintenue coûte que coûte.

Ils vivent ici comme s’ils étaient là depuis toujours, sans prendre conscience de l’enjeu de cette existence. Cela m’inquiète. L’éducation me semble donc être le problème essentiel, bien plus central que la sécurité du pays. L’éducation de la jeunesse est capitale.

Il y a lieu d’être inquiet, car dans le système scolaire israélien, laïc ou religieux, ces évènements ne sont pas mis en relief. Mais il faut être optimiste et le fait que nous soyons entourés d’ennemis est certes regrettable, mais cela a au moins pour effet de poser tôt ou tard le problème de la signification de notre existence.

Avez-vous un conseil pratique à donner aux jeunes juifs ?

Oui, l’éducation. L’écriture, vous avez d’ailleurs un blog. Là-dessus nous sommes trop faibles, tant sur la qualité que sur la quantité. Depuis toujours, le peuple juif a porté une valeur essentielle à l’éducation. Il n’y avait pas de quoi manger mais il y avait toujours de quoi payer un éducateur, or cela semble aujourd’hui plus en retrait. Précisons que je parle d’éducation au sens général, aussi bien sciences que Torah, etc… C’est essentiel.

Mais gardons l’espoir ! Nous n’avons jamais vécu de plus belle période. Elle est difficile, mais peu de juifs ont vécu ce que nous avons vécu. Combien de juifs ont vécu à la fois la Shoah et la résurrection de l’Etat d’Israël ?  Savez-vous combien le juif était méprisé dans ma jeunesse ?

Gabriel: je le sais théoriquement…

B.G: Et bien moi je l’ai vécu concrètement. Et regardez 50 ans après. J’étais à Auschwitz avec un groupe de jeunes israéliens faire une prière à l’endroit où nous avons été massacrés. C’est tout de même extraordinaire. C’est quelque chose.

Interview réalisé par Gabriel Abensour. Merci à Lucie Chaix pour la relecture. 

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