MAJ: 23/04/2017

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Cela fait déjà un bout de temps que je désire écrire un article sur le «  ».Dans  un autre post, j’ai souligné le rapport malsain que le politique entretient avec le religieux en Israël. A la moindre affaire étatique, relevant du politique pur, sont publiés dans les rues de Bné-Brak les avis présumés des gedolim, les Grands du monde haredi. Ces interventions sont justifiées au nom du Daat Torah, sorte de droit divin conférant aux instances religieuses, le presque rôle d’oracle de Dieu. Les gedolim posséderaient ainsi des dons quasi-prophétiques qui leur permettraient de donner un avis pur et objectif, l’avis de la Torah (daat Torah).

Dans un article intitulé «La doctrine du Daat Torah », le Professeur israélien Binyamin Braun définit ainsi ce concept : Dans les dernières décennies, l’expression « daat torah » a pris un nouveau sens, qui n’est pas relié à ses sources originelles. Ce concept représente la doctrine qui confère aux grands de la Torah une autorité absolue dans tous les domaines et sujets, particulièrement dans les affaires publiques. C’est le « Daat Torah » dans sa nouvelle signification.

C’est au Daat Torah qu’on fait appel pour justifier l’anathème d’un livre (et de son auteur) jugé hérétique, car présentant un point de vue différent de celui des gedolim. C’est le même daat torah qui appelle les foules à manifester pour empêcher le vote d’un tel, ou pour obliger la fermeture d’un parking ouvert le Chabbat. C’est aussi ce daat Torah qui décide de l’excommunication d’un chanteur religieux jugé trop indépendant et qui interdit au public d’acheter ses disques. C’est enfin ce daat torah qui décide de ce que l’on peut dire ou penser.

En 2013, le Rav Hayim Amselem, député du Shass, a beaucoup fait parler de lui en rejetant le daat torah qui devait l’obliger à annihiler ses idées politiques au profit de celles des gedolim. Ainsi, après avoir affirmé qu’une partie du public haredi devait commencer à travailler et à faire l’armée, le Rav Amsellem s’est vu appeler à rendre son siège au parti, pour ses idées « hérétiques, réformées, dangereuses pour le monde de la Torah… ».

Il faut également rajouter que bien souvent, l’avis des guedolim est falsifié de manière honteuse. Les guedolim, hommes dont la vie n’est que Torah, peuvent aussi subir une désinformation de la part de leurs proches, seuls sources de renseignements extérieurs. Ainsi, le Rav Ovadia Yossef a signé une lettre très dure contre le Rav Amsellem, mais celui-ci, voulant exposer ses positions au Rav, s’est vu refusé l’entrer de son bureau par les proches du Rav Ovadia ! Il est donc très difficile de distinguer entre l’avis du gadol et l’avis de son secrétaire.

Il m’arrive régulièrement de débattre avec des coreligionnaires ultra-orthodoxes sur des thèmes polémiques opposant ultra et moderne orthodoxie (rapport entre sionisme et torah, enrôlement à l’armée, monde des yeshivot, politique et cacherout,conversions…) mais généralement le débat prend fin après avoir exposé une idée apparemment exacte dans les textes, mais en contradiction avec l’avis (toujours présumé) des gedolim. L’interlocuteur estime que s’opposer à un tel avis revêt une forme d’hérésie. Pourquoi ? Parce que la Torah nous ordonne : « Et tu auras soin de te conformer à toutes leurs instructions. Selon la doctrine qu’ils t’enseigneront, selon la règle qu’ils t’indiqueront, tu procéderas; ne t’écarte de ce qu’ils t’auront dit ni à droite ni à gauche » (Deut. 17, 10-11).Rachi commente la fin de ce verset : Même s’ils te disent que la gauche est droite et que la droite est gauche [tu les écouteras].

A priori, ces versets suffisent à prouver mon hérésie ainsi que le coté ultra-totalitaire de la Torah qui interdit de penser de façon indépendante. D’un autre coté, nos sages nous enseignent :

« il y a trois couronnes, celle de la Torah, celle de la prêtrise et celle de la royauté […]. La couronne de la Torah est déposée et se tient prête pour tout Israël; comme il est dit « La Torah que Moché nous a ordonné est l’héritage de la communauté de Jacob ». Que celui qui le désire vienne et la prenne. » (Rambam, Hilchot Talmoud Torah III, 1 d’aprèsT.B Sota)

Selon ce texte, la Torah n’est pas la possession d’un individu ou d’un clergé, mais celle de toute personne qui prend la peine de s’y investir.

Cette contradiction apparente entre autonomie religieuse et dogmatisme, en a perturbé plus d’un. En réalité, le daat torah relève d’une utilisation politique et tronquée d’un concept ne touchant qu’au Grand Sanhedrin, qui siégeait à Jérusalem il y a de cela 2000 ans. Sur le blog, vous trouverez de nombreux articles étayant cette affirmation dans la catégorie « Daat Torah: Limites de l’autorité rabbinique ». Bonne lecture !

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