Article écrit au départ pour le magazine La Voix Sépharade (http://lvsmagazine.com/), qui a consacré son dossier spécial de septembre 2016 à la question « Où vont les  ? ». Je tiens à remercier chaleureusement Sonia Sarah Lipsyc, rédactrice en chef du magazine, de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer dans ses colonnes.

 

Voilà déjà plus de deux décennies que le bâton de pèlerin ne quitte guère ma main : Juif français ayant grandi dans une pittoresque bourgade alsacienne (Colmar), mes pérégrinations m’ont amené tour à tour en Suisse, en Israël, … avant de m’installer avec ma famille, depuis 5 ans, à New York.

Ce n’est que récemment que j’ai pris pleinement conscience de cette remarquable réalité : le Judaïsme américain contemporain, c’est d’une certaine manière le point culminant du Judaïsme de l’Exil : ses succès (culturels, économiques, religieux, politiques, …), son degré d’intégration dans sa culture hôte, etc., dépassent tout ce qui a pu être précédemment atteint par d’autres diasporas, y compris au cours de l’âge d’or espagnol ou dans l’Allemagne post-émancipatoire.

Qu’aurait dit Theodor Herzl s’il avait pu contempler le dynamisme du Judaïsme nord-américain ? Aurait-il maintenu l’intuition fondamentale de son sionisme politique, qui était que les Juifs ne peuvent pas vivre en sécurité en tant que simple minorité ethnique et religieuse au sein d’un pays étranger, alors que les faits semblent ici lui donner tort ?

Si j’insiste sur ce point, c’est qu’il me semble fondamental, non seulement pour décrypter la réalité de la vie juive nord-américaine mais aussi afin d’en saisir les défis : les Juifs américains se sentent chez eux aux et au Canada ; ils éprouvent pour New York, Toronto ou Los Angeles le même sentiment qu’un Juif israélien ressent pour Tel Aviv ou Jérusalem : celui d’être à la maison. La communauté juive française, ou toute autre communauté diasporique contemporaine d’ailleurs, ne saurait en dire autant. N’en déplaise à Albert Londres[1], le Juif errant, une fois sorti de son ghetto ou de son mellah, est désormais arrivé en deux endroits différents de la planète : Israël et l’Amérique du Nord.

Prenons cette observation comme notre fil d’Ariane. Une fois posé que l’Amérique du Nord est actuellement un foyer juif (une expression qui pourra sembler trop audacieuse, voire à la limite de l’hérésie, à nos sensibilités sionistes, mais qui est pourtant justifiée), est-il possible d’en tracer, à gros traits, les contours socio-culturels et de voir où l’exercice nous mène ?

La langue tout d’abord. La communauté juive américaine parle l’anglais, non seulement dans les innombrables interactions de la vie quotidienne, mais aussi en tant que vecteur de créativité intra-juive : la totalité des textes fondateurs ont été traduits dans la langue de Shakespeare, et l’immense majorité des textes secondaires également : on peut par exemple  étudier les grands maîtres hassidiques en anglais; bien plus encore, la communauté juive anglophone a développé son propre canon exclusif d’œuvres littéraires et religieuses que toute personne cultivée, désireuse de participer à une discussion intelligente, à une table de chabbat ou lors d’un débat public, se doit de maîtriser. L’anglais, en d’autres termes, est devenu une langue juive.

La perception de soi ensuite. Bien que la communauté juive française soit, de manière générale, remarquablement bien intégrée à la société civile (et il faut rappeler ici que même en cette période de résurgence de l’antisémitisme et de tensions communautaristes accrues, la situation des Juifs de reste, d’un point de vue historique, relativement bonne à tous les niveaux), il n’en demeure pas moins qu’un Juif en reste subtilement mais décidément différent du Français lambda : il n’est jamais Monsieur (ou Madame) Tout-le-Monde. En Israël, la situation est assez paradoxalement comparable : certes, la majorité de la population est juive, mais il n’en demeure pas moins que la différence juive reste une évidence incontestée, même si elle est désormais vécue au niveau de la collectivité toute entière : Israël, le seul ilot de démocratie au Moyen-Orient, l’Etat juif au milieu de ses voisins musulmans, etc. Ailleurs, dans les bureaux capitonnés de la diplomatie internationale, l’Etat juif est largement devenu le Juif des Etats : un paria ; plus important encore, la menace extérieure (souvent bien réelle, mais parfois fantasmée) pesant sur l’existence de l’Etat d’Israël représente l’un des très rares dénominateurs identitaires communs, et peut-être même le seul, permettant d’unifier la collectivité entière, par-delà ses nombreuses lignes de fracture socioreligieuses internes.

Aux USA, par contre, le Juif n’est pas l’Autre. La communauté juive est perçue comme appartenant sociologiquement à une certaine élite blanche, très éduquée, financièrement confortable voire fortunée. Affirmer que les Juifs jouissent d’un plein accès au « rêve américain », c’est encore bien insuffisant : ils contribuent en effet largement à en former le cœur identitaire. A travers leurs apports décisifs dans certains domaines-clefs de la vie intellectuelle, comme par exemple les arts, la finance ou l’université, les Juifs participent à modeler activement l’ethos c’est-à-dire la manière d’être nord-américain.

Dans le même temps, la communauté juive américaine se perçoit réflexivement comme une minorité jouissant d’une existence propre, conceptuellement bien distincte de celle de la majorité environnante ; c’est dire que, dans un monde postmoderne en quête constante d’authenticité, l’identité juive ne se confond pas avec la plus vaste identité américaine, pas plus d’ailleurs qu’elle ne se heurte à cette dernière : les deux existent symbiotiquement et se conjuguent dans une harmonie quasi-parfaite.

Finalement, les valeurs morales fondamentales. Ici il nous faut opposer deux visions éthiques profondément divergentes, la première fondée sur l’idée d’obligation et la seconde sur celle du droit : dans la première vision, l’être humain moral est avant tout celui qui remplit son devoir ; dans la seconde, par contre, l’être humain moral est celui qui respecte les droits inaliénables de son prochain.

« L’éthique du droit », basée sur des concepts philosophiques et juridiques contemporains (droits de l’homme), est de facture essentiellement moderne ; « l’éthique de l’obligation », par contre, se fonde avant tout sur des notions traditionnelles / religieuses : c’est Dieu qui impose des devoirs. L’idée mériterait certainement d’être nuancée, mais nous associerons ici l’éthique du droit à cette avant-garde de la modernité qu’est l’Amérique, et l’éthique du devoir à Israël – ledit devoir pouvant être conçu en termes religieux (mitsva), ou alternativement en termes non-religieux (chivion ba-netel[2]) : en Israël, on se serre les coudes face à l’adversité, et on porte ensemble le projet de construire l’Etat.

Or, si les deux intuitions fondamentales se recoupent occasionnellement, elles servent dans l’ensemble de pierres angulaires à des visions très différentes de la société qu’il faut idéalement bâtir. Les Juifs américains et canadiens prônent des idéaux comme l’engagement volontaire et enthousiaste en faveur du bien commun, la envers autrui, l’inclusion des minorités, la justice sociale, etc., alors que les Juifs israéliens admirent plutôt ceux qui servent leur pays de manière exemplaire. Sans trop de surprise, les premiers sont majoritairement démocrates (centre-gauche) et libéraux, alors que les seconds sont très largement de droite et conservateurs.

Certes, cette image que nous venons de restituer du Judaïsme nord-américain manque encore de nuances, qu’un plus long article devrait explorer ; mais nous voudrions conclure par une rapide description du revers de la médaille – le prix non négligeable que les Juifs américains doivent payer en guise de rançon de leur succès.

En premier lieu, il y a bien évidemment l’assimilation galopante – car si le Juif n’est plus l’Autre du non-Juif, l’inverse est tout autant vrai, et alors pourquoi ne pas se marier, lorsque l’amour est au rendez-vous ? Les chiffres récemment publiés par le Pew Research Center[3] donnent un taux de mariages mixtes avoisinant aujourd’hui les 60%, en constante augmentation sur les dernières décennies.

Cette réalité, que nul ne conteste vraiment, est lue différemment selon la place occupée sur l’échiquier socioreligieux : dans les mouvements non-orthodoxes, et en premier lieu le Judaïsme Libéral et le Judaïsme Conservative, la pression grandit constamment afin de trouver de nouveaux moyens de promouvoir l’inclusion des couples mixtes au sein des communautés juives établies (l’école rabbinique du mouvement Libéral considère toujours que l’on ne saurait devenir rabbin en étant marié(e) avec un non-Juif, et refuse en conséquence les candidatures de membres d’un couple mixte, mais cette position est probablement appelée à évoluer dans un futur proche) ; chez les orthodoxes, pour lesquels la transmission matrilinéaire du Judaïsme reste un principe inamovible, on se résigne par avance à l’assimilation définitive de pans entiers de la population juive, et à un Judaïsme nord-américain qui sera, à terme, bien plus étriqué et bien plus orthodoxe qu’il ne l’est actuellement.

Quel que soit le niveau de religiosité, la transmission de l’identité juive dans un contexte d’acceptation totale demande des efforts éducatifs considérables. C’est le deuxième défi que nous voulons mentionner – celui de l’ juive et de ses coûts exorbitants. Une école Modern-Orthodox d’élite telle que Ramaz à Manhattan, dont la vocation est de donner à ses élèves une éducation d’excellent niveau, aussi bien sur le plan religieux que sur le plan profane, revient à près de 40’000 dollars par an et par enfant. Ailleurs, c’est (un peu) moins cher, mais une blague désabusée affirme que le coût de l’éducation reste encore la méthode de planning familial la plus efficace au sein de la communauté juive. A ce prix-là, on réfléchit avant d’engendrer.

Troisièmement, l’inclusion des femmes et des homosexuels (ou, plus largement, des LGBTs)[4] est souvent difficilement réconciliable avec les catégories traditionnelles, théologiques ou juridiques, du Judaïsme. Ceci pose des problèmes internes considérables, surtout pour les communautés orthodoxes, moins réceptives aux changements sociaux que leurs consœurs libérales ou conservatives.

Ce Judaïsme d’Amérique du Nord, avec ses avantages et ses inconvénients, nous venons de le peindre sous les traits du « Monde du Succès » ; or, les juifs francophones méconnaissent parfois les différentes facettes de cette réalité. Ceci demeure vrai, dans mon expérience, même pour une grande partie de ceux qui sont établis sur le terrain, et qui se regroupent dans des communautés plus ou moins homogènes de Juifs français expatriés dans la lointaine Amérique. Dommage ! Etre Juif de nos jours, aux USA ou au Canada, c’est vivre une expérience humaine remarquablement riche et passionnante. Si vous ne les connaissez pas encore, venez découvrir par vous-même les Jew-SA[5] !

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Notes:

[1] 1884-1932; journaliste et écrivain français, auteur en 1930 du livre Le Juif errant est arrivé.

[2] L’égalité dans le partage du fardeau social, et notamment le service militaire.

[3] Un centre de recherche américain qui utilise des outils des sociales afin d’analyser divers aspects de la société américaine et mondiale, et notamment les composantes de sa démographie religieuse.

[4] Acronyme de l’expression “Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres ».

[5] Jeu de mot : l’expression est phonétiquement proche, en anglais, de la manière dont l’on prononce « U.S.A. », et fait ainsi référence à l’importance dont les Juifs jouissent parfois dans la vie publique américaine.

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