On parle moins, me semble-t-il, de la première haftara de , de ce texte en tous points remarquable tiré d’, que de Jonas, lu l’après-midi. Serait-il un embarras pour les fidèles et les rabbins ? Une chose n’est pas douteuse : si Isaïe vivait aujourd’hui et s’adressait de la sorte aux Juifs pieux ou moins pieux, il se ferait très certainement traiter de « self-hating Jew », de Juif antisémite, d’ennemi de son peuple, on lui objecterait le danger qu’il y a à déballer de telles vérités devant les Goyim, on lui ferait l’habituel chantage à l’antisémitisme, au Hillul HaShem. Pour ne rien dire des reproches d’impiété qu’il aurait également à essuyer…

Au-delà de son aspect « politique », je suis frappé par la critique que ce texte offre de la pratique religieuse elle-même : et pourtant, non seulement ces mots ont été prononcés, non seulement ils l’ont été par un prophète, non seulement chacun peut les lire mais lorsque la liturgie a été fixée, nos Maîtres ont encore cru bon de les y intégrer !

Par critique, je n’entends pas ici « dénonciation » : la critique est la mise en lumière des tensions, des contradictions, de la crise. Elle peut certes mener à une dénonciation, mais son enjeu véritable serait pour moi celui d’une refondation. Dans notre haftara, Isaïe critique la religion dans la mesure où il montre que quelque chose ne fonctionne plus. Cet acte critique est en fait un acte profondément religieux et c’est là qu’il faudrait opposer religion authentique d’une part, et bigoterie ou tartufferie d’autre part – ou encore intégrisme.

Qu’un prophète questionne ainsi les manifestations de la piété, passe encore, ce n’est d’ailleurs pas si rare : Jérémie, un autre prophète, n’exprime-t-il pas de franches réserves sur les rites sacrificiels ? « Que m’est l’encens venue de Saba ? Et la bonne cannelle des pays lointains ? Vos holocaustes ne sont pas en gré, vos offrandes ne me sont pas suaves ! », lit-on en effet (Jérémie 6 : 20). Ou encore : « Car je n’ai rien dit à vos ancêtres ni ne leur ai rien ordonné le jour où je les ai sortis d’Egypte, en fait d’holocaustes et d’offrandes ! » (Jérémie, 7 : 22) On trouve souvent l’idée selon laquelle l’offrande du cœur et des lèvres vaut mieux que celle d’animaux ou de végétaux. Les prophètes, ce n’est pas propre à Isaïe, se défient de l’enveloppe rituelle. Mais que les rabbins, héritiers à la fois des kohanim, de la prêtrise, et des prophètes, garants du sens certes mais d’abord du respect strict de la Loi, aient choisi ce texte pour donner à méditer pendant le jour de Kippour, cela ne laisse pas de m’étonner : j’y vois un défi extraordinaire. Tout d’abord, de quoi s’agit-il ? D’un passage crucial de ce livre biblique (Isaïe, 57 : 14 – 58 : 14) au centre duquel le Juif est ainsi interpellé :

Crie à pleine gorge, ne te contiens pas ! Comme le shofar élève ta voix et dis à mon peuple ses transgressions, à la Maison de Jacob ses péchés ! Moi, ils me recherchent jour après jour, ils désirent la connaissance de mes voies : comme une nation qui fait la justice, qui n’a pas abandonné la règle d’Elohim, ils me demandent des règles de justice, ils désirent l’intimité d’Elohim. « Pourquoi jeûnons-nous sans que tu le voies, mortifions-nous nos êtres sans que tu le saches ? » C’est qu’au jour de votre jeûne, vous poursuivez vos intérêts, vous pressurez vos travailleurs ! C’est pour la querelle et l’oppression que vous jeûnez, frappant d’un poing criminel ! Vous ne jeûnez pas pour faire entendre aujourd’hui vos voix dans les hauteurs. Est-ce donc ça, le jeûne que j’ai choisi, un jour où l’homme se mortifie ?! Quand il balance sa tête comme un roseau, qu’il se couche sur le cilice et la cendre ? Est-ce donc ça que vous appelez jeûne, un jour au gré de l’Eternel ? Est-ce que le jeûne que j’ai choisi, ce n’est pas plutôt délier les nœuds du crime, briser les faisceaux de l’entrave, renvoyer libres les opprimés, toute entrave, la détruire ? Est-ce que ce n’est pas rompre ton pain à l’affamé, et les pauvres déshérités, les faire venir à ta maison, si tu en vois un nu, le couvrir, et de ta chair ne pas te détourner ? »

Voilà un texte propre à nous remuer la conscience. Les gestes familiers du culte juif sont tous là : on ne se recouvre plus de cendre mais on continue bien à « balancer sa tête comme un roseau » ; on se frappe la poitrine pendant le Vidouï, la confession, et c’est sans doute le sens (ironique ou à double entente) du « poing criminel ». Surtout, on continue de mêler à la prière toutes sortes de préoccupations qui n’ont pas grand-chose à voir avec elle : ceux qui me lisent et qui la fréquentent savent bien que la synagogue n’est pas toujours un lieu de rencontre spirituelle.

De nombreux événements ont récemment secoué les Juifs. Je ne parle pas de l’antisémitisme : ce serait, en un sens, trop facile. A Kippour, nous ne demandons pas expiation pour les fautes des autres mais bien pour les nôtres. Nous ne nous battons pas la poitrine pour la violence des autres mais, hamasnou, pour la nôtre. Que les autres se débrouillent : qu’on élimine, au besoin physiquement, ceux qui en veulent à nos vies, parfait ; mais ne passons pas tant de temps à en parler et à faire de ce poing dont nous nous frappons le torse un « poing criminel », ignorants que nous serions des raisons qui nous forcent à expier ce jour-là. Car il y en a, et n’oublions pas qu’être un « peuple élu », c’est être responsables les uns des autres, de ses fautes individuelles et collectives.

Quel spectacle le monde juif offre-t-il ? Celui d’une société majoritairement laïque, éloignée de la religion qui l’a fondée, de ses textes, de ses rites, de sa loi. Et en même temps, paradoxalement, d’une société dont les franges religieuses progressent, avec un intérêt accru pour l’étude et pour la pratique, avec même une inventivité qui l’honore. Ce n’est pourtant pas tout. L’ se replie sur elle-même, et devant cela l’on fait silence. On opprime les femmes, on les sépare, jusque dans les bus, et cela se passe en Israël, dans un pays démocratique dont les habitants vivent loin, très loin parfois de la tradition. On opprime l’enfance : voyez les horreurs commises à New York, et l’omerta des communautés hassidiques, voire des Juifs laïques que ces sujets gênent. On moleste des innocents, par manque d’amour et parce qu’eux ont le malheur d’aimer : voyez le meurtre abominable de Shira Banki. Quand d’autres s’en prennent à leurs frères en humanité (« Et voici les générations d’Adam… ») et massacrent ou humilient : pires qu’Amalec, ils ont nié le fondement, « car étrangers vous fûtes en pays d’Egypte ». Mohammed Abu Khdeir, la famille Dawabsheh, le petit Ali… Et les églises incendiées, les écoles, les tentes (oui, les tentes, pareilles peut-être à celles de nos pères…) des Bédouins, habitants légitimes de la Terre d’Israël !

Jusqu’à quand va-t-on faire comme si ces crimes étaient le fait d’une minorité d’ « excités » ? Il suffit de s’intéresser un peu au monde juif dans son ensemble pour savoir que les concepts de « minorité » ou de « majorité » n’ont de toutes les manières aucun sens chez nous : chaque Juif est singulier et a tendance à croire son judaïsme représentatif. Au reste, ces actes sont nombreux, ils s’accumulent. Commis par des Juifs de tendances très diverses, hétérogènes et tous aussi effroyables, ils ne doivent pas être passés sous silence : hamasnou, tsararnou, devons-nous, solidaires du bien comme du mal, nous répéter. Oui, nous avons été violents, nous avons opprimé.

J’ajoute à cela le dégoût que m’inspire, en tant que Juif, l’égoïsme du gouvernement israélien dans son attitude face à la crise des réfugiés. Je ne suis pas israélien et j’ai déjà fort à faire avec la dont je suis citoyen, mais l’Etat d’Israël est l’Etat du peuple juif et ses décisions m’impliquent par là. « Ne livre pas un esclave à son maître, s’il vient se réfugier auprès de toi de chez son maître ! » (Deutéronome, 23 : 16) : il semble bien que le Premier ministre n’ait pas retenu ce principe qui séparait il y a trois mille ans la splendeur de la Torah, de la cruauté babylonienne.

Mohammed, Ali, ses parents, Shira… N’en est-ce pas assez ? N’est-ce pas le moment d’agir ? Ne devrions-nous pas tenter de faire de ce Kippour l’occasion de relever l’autel renversé, saccagé ? Attendra-t-on qu’un autre Rabin soit assassiné sur les ordres des mêmes « rabbins », des mêmes barbares qui pour le coup, se frappent bel et bien le torse d’un poing criminel, d’un poing sanglant, courbent la tête comme un roseau alors qu’ils devraient savoir mieux que quiconque que là n’est pas le « jeûne choisi » ? Il est vrai qu’il est plus facile de parler pour la millième fois devant un public content de lui et finalement très éloigné de tous ces problèmes, du nouvel antisémitisme et de l’Iran nucléaire, que des sujets qui fâchent. Qu’il est plus facile d’écouter cela pour la millième fois que de se poser les questions d’Isaïe – et je m’inclus sincèrement dans cette critique : écrire sur notre culpabilité de peuple élu ne me fait pas plaisir et je préférerais penser aux Juifs et à moi-même comme à un troupeau de victimes innocentes et parfaites. Seulement, il n’y a pas de Kippour pour les victimes innocentes.

Mais revenons à Isaïe. Chacun en prend pour son grade, des plus scrupuleux à ceux qui se contentent de « marquer le coup » le jour de Kippour : le problème est toujours le même. Et a fortiori, dirais-je, le prophète inclut-il ceux qui ne marquent pas même le coup : Isaïe n’est pas Paul de Tarse, il ne cherche pas à abolir la Loi, il parle d’ailleurs dans le même texte de ceux qui « appellent le Sabbat oneg », plaisir, délice, des Juifs pratiquants en somme, et c’est évidemment leur attitude, quand elle est sincère et désintéressée, qu’il valorise le plus. Pour Isaïe, le rite est incontesté, il reste le référent, tout serait pire sans lui : il est néanmoins questionné. De quelle manière, interroge-t-il, pouvons-nous lui donner ou lui redonner du sens ? Oublier le rite, c’est se vouer au nihilisme, à l’anonymat, à un monde sans repères et sans visages ; ne penser qu’au rite et s’y consacrer au mépris du sens qu’il pourrait avoir, c’est devenir un robot, le contraire d’un homme.

La fin du traité Yoma de la Mishna fournit une célèbre indication quant au sens de Kippour : « Les péchés que l’homme commet envers le Lieu (l’Eternel), le Jour des Expiations les expie. Les péchés que l’homme commet envers son prochain, le Jour des Expiations ne les expie pas ; sauf s’il a d’abord demandé pardon à son prochain » (Yoma, VIII, 9). D’abord l’éthique, condition sine qua non, mais le rite reste seul capable d’expier parfaitement la faute. Que l’éthique soit un préalable au rite, que, en un sens, elle en soit aussi la fin : on sait assez cela et je ne veux pas y revenir. Tentons plutôt, Juifs normaux et anormaux, de saisir ce que doit être notre rapport au rite alors que, forts de la lecture d’Isaïe, nous savons qu’il n’est pas tout, que nous savons la vanité qui peut y résider. En d’autres termes, que peut apporter Kippour au souci de justice, alors même qu’Isaïe a opposé une certaine manière de respecter le rite, vaine, vide de sens et dans laquelle il semble voir la pratique la plus répandue – à ce souci de justice, au souci éthique ? Beaucoup. Mais si l’éthique est un préalable et même une condition sine qua non de la validité du rite, pourquoi prier au lieu d’agir directement ? Pourquoi ne pas sacrifier un jour de prières et les trois services quotidiens à l’immense tâche qui, hommes, nous incombe ? C’est que la prière est , propédeutique. Elle est peut-être autant le préalable de l’action éthique, que l’inverse. Comme disait le Rav Joseph Soloveitchik, elle ne prétend pas influencer ou changer Dieu mais bien changer l’homme. La prière, la prosternation, le jeûne de Kippour et ses autres interdits changent celui qui en fait l’expérience. Ils exercent, façonnent, « purifient » son corps, et l’homme est un être psychosomatique, un être qui pense depuis sa chair et agit avec son âme, non un être de symboles idéaux.

Ainsi, si le prophète nous invite à rendre le rite subversif en l’interrogeant et en constatant ce qu’il peut avoir de vain quand l’éthique n’est ni son fondement ni son but, il nous invite aussi, et sans cela il ne serait pas un prophète d’Israël, à rendre la société subversive à son tour, par le moyen du rite. « Est-ce donc ça que vous appelez un jeûne, un jour au gré de l’Eternel ? » Loin de vouloir abolir le rite au nom de son « esprit » ou de son « sens » véritable, Isaïe le place au centre de sa vision éthique et politique. Sa prophétie est invitation à re-ritualiser le monde, tout en redonnant du sens au rite. Le sens seul ne suffit pas à réparer le monde, ce serait d’ailleurs une contradiction dans les termes ou bien un fantasme idéaliste, dans la mesure où l’homme ne se nourrit pas que de signifiés, mais bien aussi de signifiants ; quant à l’action seule, elle risquerait bien de faire sombrer l’humanité, dans la violence anonyme ou dans un « meilleur des mondes » totalitaire et aseptisé, un monde de machines heureuses et sans histoire(s). Le rite donne à l’homme, au Juif, un peu de poids sur terre, il lui donne un visage, il donne un nom aux choses, il est mémoire, il est le contraire de la banalité.

Par lui, l’homme met à distance le monde dans lequel il va agir et créer, pour mieux envisager les liens qui l’y unissent. En ce qui concerne Kippour, le rite contient un élément supplémentaire, celui du Retour ou de la repentance, de la . Là aussi, c’est une mise entre parenthèses du monde, mais c’est d’abord une mise à distance du temps linéaire et continu : on revient en arrière pour supprimer le « péché », comme cause, commencement de la chaîne causale de destruction. Dans Halakhic Man, son maître livre, le Rav Soloveitchik écrit ces paroles que je vous livre en les traduisant de façon éparse : « Il existe un passé qui continue à exister, qui ne s’évapore ni ne disparaît pas mais demeure fermement à sa place. […]  De même il existe un futur qui n’est pas caché derrière un épais nuage mais qui se révèle déjà dans toute sa beauté et sa majesté. […] L’un et l’autre, passé et futur, sont vivants ; l’un et l’autre créent au cœur du présent et façonnent l’image même de la réalité. […] Le principe d’asymétrie temporelle, b postérieur à a, ne peut toujours servir à caractériser le temps. Au contraire, une personne est souvent amenée à demeurer à l’ombre simultanée du passé, du présent et de l’avenir. […] Le futur imprime sa marque au passé et en détermine l’image. […] La cause est alors déterminée par l’effet, le moment a par le moment b. Le passé est par lui-même indéterminé, c’est un livre fermé. Seuls le présent et le futur peuvent le forcer à s’ouvrir et donner lecture de sa signification. […] Le futur transforme la dynamique du passé. […] Le principe même de la repentance, c’est que le futur domine le passé et règne sur lui de façon illimitée. » Par la contemplation de la chaîne causale, du passé qui l’enchaîne, contemplation qui doit mettre en jeu son âme et son corps ensemble, l’homme la suspend. Un nouveau commencement est possible.

La description cathartique des rites sacrificiels purifie le sujet, de ses passions, de sa violence. La causalité, la nature sont subverties. On a d’abord apaisé son prochain, on a fait acte de justice et de réparation, mais seul le rite expie : l’expiation n’est pas le pardon, il ne saurait y avoir d’expiation purement éthique. Une fois l’expiation réalisée, une fois la Teshouva expérimentée, le temps est neuf. C’est alors le moment d’agir à nouveau, pour le monde et dans le monde. D’agir subversivement, par le moyen d’un rite lui-même rendu à sa flamme première par l’élimination de l’écorce qui le recouvrait, ou plutôt de la cendre superstitieuse qui l’empêchait de respirer. Souhaitons-nous d’être scellés dans le Livre de la Vie, et, comme il est d’usage là où j’habite, de faire l’expérience d’un « meaningful Yom Kippur », c’est-à-dire surtout, je le crois, d’un Kippour subversif.

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