Le Blog Modern Orthodox est heureux de continuer son projet « parashat hashavoua » qui propose des commentaires de la écrits par des intellectuel/le/s de différents horizons. Cette semaine, Avidan Kogel commente la parashat “Ki tissa”. Avidan Kogel est médecin, spécialisé en gériatrie. Il vit en région parisienne avec sa femme et ses enfants.

L’épisode où brise les face au est un des moments les plus dramatiques de la Bible. Je vous propose, dans ce commentaire, une lecture de ce texte mettant en valeur la mise en scène qui le sous-tend.

Plusieurs réflexions seront ajoutées en notes de fin afin de ne pas vous perturber dans la lecture du commentaire

Résumé des faits

Dieu est en train de donner les Tables de la Loi à Moïse. Pendant ce temps, ne voyant pas Moïse revenir, le peuple demande à Aaron de construire un veau d’or. Dieu, voyant le veau, demande alors à Moïse de redescendre vers les enfants d’Israël. Moïse descend et, face à la faute du peuple, jette les Tables de la Loi qui se brisent puis, aidé des Lévites, il tue 3000 des fauteurs de troubles.

Reprenons à la scène 1.

Scène 1

Les premiers versets nous situent dans le camp des Hébreux où règnent le doute et la démoralisation. Moïse est parti depuis 40 jours et n’a plus donné signe de vie.

Quelques hommes, las d’attendre, s’approchent d’Aaron et lui disent : « Allons ! Fais-nous un dieu qui marche à notre tête, puisque celui-ci, Moïse, l’homme qui nous a fait sortir du pays d’Egypte, nous ne savons ce qu’il est devenu ». (Ex. 32, 1)

Aaron acquiesce et répond : « détachez les pendants d’or […] et apportez-les-moi ». (Ex. 32, 2)

La nouvelle de la fabrication d’un dieu de substitution par Aaron se répand vite. Le Peuple approuve, si bien que « tous se dépouillèrent des pendants d’or et les apportèrent à Aaron ». (Ex. 32, 3)

Aaron allume un grand feu, « jette [l’or] dans un moule et en fit un veau de métal » (Ex. 32, 4).

Cette première scène, très scénarisée, se poursuit par la construction d’un autel devant le veau d’or et se termine, le lendemain, par une vue panoramique du camp des hébreux qui se livrent à une scène d’orgie : « le peuple se mit à manger, et à boire, puis se livra à des réjouissances » (Ex. 32, 6).
Fin de la scène 1.

A l’issue de cette scène, nous comprenons donc que tout le peuple Hébreu a trahi la parole divine, a perdu toute confiance en Moïse, et même Aaron, le frère et allié de Moïse, est passé du côté obscur.

Scène 2

La deuxième scène de l’acte est une scène intimiste, en clair-obscur, entre l’Eternel et Moïse. Cette scène, qui se déroule en même temps que la précédente, contraste avec l’agitation, les bruits et les couleurs de la scène précédente. Nous avons donc 2 récits qui se situe dans la même temporalité : celui qui se déroule en bas avec le peuple qui se livre à des réjouissances et celui qui se déroule en haut entre Dieu et Moïse.

L’Eternel voit ce qu’il se passe en bas et demande à Moïse de descendre car les hébreux ont construit « un veau de métal […] ils se sont prosternés devant lui, ils lui ont sacrifié, ils ont dit « Voilà tes dieux, Israël, qui t’ont fait sortir d’Egypte ! » » (Ex. 32, 8).

La colère divine ne tarde pas : « Donc, cesse de me solliciter, laisse s’allumer contre eux ma colère et que je les anéantisse, tandis que je ferai de toi un grand peuple » (Ex. 32, 10).

L’antiphrase divine « Cesse de me solliciter et laisse s’allumer contre eux ma colère » est clairement un appel à la prière. Moïse, expérimenté, entend cet appel et intercède auprès de Dieu (Ex. 32, 11-13) et, après quelques mots, Dieu « révoqua le malheur qu’il avait voulu infliger à son peuple » (verset 14). On imagine tout à fait un plan fixe sur Dieu, soucieux[i], alors que Moïse vient de le quitter pour retourner vers son peuple.

Et ainsi, s’achève la deuxième scène de l’acte. La vitesse à laquelle Dieu s’apaise pour une faute aussi grande est d’ailleurs étonnante. Mais nous y reviendrons.

Scène 3

La troisième scène est la jonction des 2 récits. C’est la rencontre entre Moïse et son Peuple. Grâce aux 2 scènes précédentes, nous pressentons que la résolution de ce drame va être tragique.

 « Moïse redescendit de la montagne les deux Tables à la main » (Ex. 32, 15).

[Très Gros Plan sur les Tables de la Loi]
« Tables écrites sur les 2 faces, d’un côté et de l’autre » (ibid)

Remarquez comment on insiste sur les Tables de la Loi.

[Flashback sur la réalisation des Tables]
« Et ces Tables étaient l’ouvrage de Dieu ; et ces caractères gravés sur les Tables étaient des caractères divins ».

On a presque atteint le climax de la scène… Afin de rajouter encore plus de tension, on va nous faire comprendre que le spectacle que Moïse verra est pire encore qu’un champ de bataille.

[Gros plan sur Josué qui s’exclame]
« Des cris de guerre au camp ! » (Ex. 32, 17)

[Gros plan sur Moïse]
« Ce n’est point le cri d’un champ de victoire, ce n’est point le cri annonçant une défaite. C’est une clameur affligeante que j’entends. » (Ex. 32, 18)

Le moment décisif arrive.

[Très gros plan sur les yeux de Moïse puis zoom arrière et travelling centrés sur Moïse]
« Or, comme il s’approchait du camp, il aperçut le veau et les danses. Le courroux de Moïse s’alluma ; il jeta de ses mains les Tables et les brisa au pied de la montagne. Puis, il prit le veau […] le calcina par le feu et le réduisit en menue poussière » (Ex. 32, 19-20).

Fin de la scène 3.

Scène 4

La caméra se tourne vers le camp des Hébreux. La clameur, les cris de joie qu’il y avait dans le camp s’arrêtent brutalement. Un silence pesant règne sur la scène. On entend encore, en écho, le fracas de la destruction du veau dans le feu. Le peuple dégrisé et honteux assiste à cette destruction, les visages rougis par les flammes.

Moïse demande alors des explications à Aaron, puis il appelle ses soutiens. Avec les Lévites, il lance l’offensive contre les rebelles. 3000 morts. Puis, il demande pour la deuxième fois grâce à Dieu, qui pardonne au peuple et qui ordonne à Moïse de poursuivre sa route.

Fin de l’acte.

La brisure des Tables de la Loi

Revenons au sujet de notre commentaire, la brisure des Tables de la Loi.
On imagine sans peine la colère de Moïse au moment de la brisure des Tables de la Loi. Pour se représenter la force symbolique de cet acte, imaginons un Rabbin, excédé par les transgressions des membres de sa communauté, jetant les rouleaux de la Torah devant tout le monde. Et cette brisure est infiniment pire car les Tables de la Loi sont « l’ouvrage de Dieu », avec des « caractères divins », « burinées par le doigt de Dieu » (Ex. 31, 18).

Cet acte est d’autant plus étonnant que Moïse était au courant de la faute des hébreux. Dieu ne lui a-t-Il pas dit au verset 8, « ils se sont faits un veau de métal, ils se sont prosternés, ils lui ont sacrifié… » ? Et Moïse, « le plus grand des prophètes », qui a partagé cette vision du veau de métal avec Dieu, savait donc de quoi était coupable le peuple. Alors, pourquoi a-t-il alors jeté les Tables de la Loi ?

Le pouvoir de l’image

Un premier élément de réponse que nous pouvons apporter est celui du pouvoir des images. Nous l’expérimentons au quotidien puisque nous baignons dans l’information. Pourtant, même si nous avons lu avec force de détails le récit d’un évènement dans les journaux, nous savons que voir les images de cette même scène à la télévision aura un impact émotionnel beaucoup plus fort ; et la vivre, encore plus.
C’est exactement ce qu’il se passe dans notre scène. Dieu a vu le veau d’or, les réjouissances et Il partage cette vision avec Moïse. Puis, une fois descendu de la montagne, Moïse voit de ses yeux cette scène. Il voit ce spectacle terrifiant, mais aussi, il sent les odeurs des sacrifices, il entend les cris du peuple. Il vit avec tous ses sens l’outrage du peuple et, la colère dépassant sa raison, il brise les Tables de la Loi.

C’est cette interprétation que propose Rabbi Isaac Arama (1420 – 1494) dans son ouvrage Akedath Yitshak (chapitre 53) et qui est rapportée par Nehama Leibowitz dans son commentaire sur la paracha Ki Tissa : « Le problème n’est pas si compliqué : l’homme est ainsi fait qu’il est plus impressionné par ce qu’il voit que par ce qu’il entend dire, même au cas où il n’émet aucun doute sur la vérité de ce qu’il a entendu ».

Blasphème contre blasphème[ii]. La destruction des Tables divines est la réponse de Moïse à la création d’un dieu par le peuple.

Mais cela n’explique pas les questions suivantes : pourquoi Dieu a-t-il pardonné si vite au peuple ? Et, puisque Dieu a pardonné, pourquoi Moïse rassemble immédiatement après ses fidèles (« les Lévites ») et, ensembles, ils assassinent « 3000 hommes » (Ex. 32, 28) ?

Le pardon divin

Nous avions dit précédemment être étonnés que pour une faute aussi grave, Dieu s’apaise aussi vite. Le déroulement attendu aurait été : le peuple faute, Dieu se met en colère, punit le peuple tandis que Moïse intercède auprès de Lui, pardonne et c’est reparti jusqu’à la prochaine faute (voir par exemple : nb 16 ou nb 21, 4 – 9).

Ici, c’est différent. Le peuple faute, Dieu se met en colère et Moïse dit à Dieu (je résume) : « Tu as tant fait en les faisant sortir d’Egypte pour les tuer dans le désert ? Que vont penser les égyptiens ? Annule ta sentence et rappelle-toi les promesses que tu as faites aux patriarches ! ». Et là, Dieu, convaincu, « révoqua le malheur qu’il avait voulu infliger à son peuple » (Ex. 32, 14). Et voilà. Fin de la colère divine.

Certes, c’est bien argumenté et bien tourné de la part de Moïse mais, soyons réaliste, le peuple aurait mérité une punition exemplaire de la part de Dieu pour laver l’outrage (décrit comme un des plus grands de l’histoire) dont Il a été victime. Comment expliquer un apaisement aussi rapide ?

Possiblement parce que Dieu va profiter de cette faute pour laisser à Moïse la possibilité de devenir ce pourquoi il a été choisi.

L’émancipation de Moïse

La première partie du programme divin était le don de la Torah et, pour cela, Dieu avait besoin d’un porte-parole qui accomplisse fidèlement Ses ordres pour faire sortir le peuple hébreu d’Egypte et les mener jusqu’au Sinaï. Moïse a parfaitement rempli cette mission.

Une fois la Torah donnée, Dieu doit progressivement se retirer et laisser son autonomie au peuple hébreu pour qu’il puisse se préparer à s’installer, à travailler et à survivre en terre de Canaan. Le peuple ne doit plus compter uniquement sur les miracles divins, il doit apprendre à dépendre de lui-même. Et telle est également la mission de Moïse. Il doit devenir le chef du peuple et le gouverner[iii].

Mais, tout ne s’est pas déroulé comme prévu. En effet, le peuple a fait de Moïse l’incarnation de Dieu sur terre[iv]. Et, après 40 jours d’absence, le peuple, se sentant abandonné, construisit le veau d’or qui avait un rôle de substitution de Moïse – le médiateur entre le peuple et Dieu.

Manitou[v] expliquait que dans la pensée du peuple, encore influencé par l’idolâtrie égyptienne, il y avait « Moïse l’homme » et « Moïse pas l’homme ». Moïse était ce médiateur qui, à un certain niveau terrestre, était un homme, mais à un autre niveau était, pour le peuple, un Dieu.

Moïse va changer son image auprès du peuple en lui démontrant qu’il n’a rien de divin. Il va prouver au peuple qu’il est leur chef légitime et qu’il est issu du Peuple et non pas issu de Dieu. Il va donc prendre 2 initiatives terribles qui auront un impact énorme : briser les Tables de la Loi écrites de la main divine et mater la rébellion.

C’est la première fois depuis qu’il a été choisi par Dieu que Moïse prend une décision d’une telle importance sans Son accord.

En brisant les Tables de la Loi, Moïse montre au peuple qu’il contrôle la loi et qu’il est capable de prendre des décisions sans faire appel à Dieu[vi].

Puis, en matant la rébellion[vii] sans procès, acte politique sanglant et immoral, Moïse acquiert sans contestation possible le pouvoir exécutif. Pour comprendre cet acte, il faut lire ce qu’en dit Machiavel dans son traité politique « Le Prince » qui expose l’art de la conquête et de la conservation du pouvoir, en particulier en se fondant sur la compréhension et la manipulation des sentiments humains et populaires (Wikipédia).

« Il faut compter pour rien la réputation de sanguinaire, quand cela devient utile pour maintenir la paix et la fidélité » (Machiavel, Le Prince, chapitre 17).

Ainsi, selon Machiavel, le « prince » n’est pas tenu par être moral pour conserver le pouvoir.

Moïse en exécutant froidement, publiquement et brutalement 3 000 de ses opposants frappe les esprits et décourage toute contestation à son autorité.

Moïse, détenteur des pouvoirs judiciaire et exécutif, est bien le prince attendu.

Moïse, souverain du peuple

« Par-dessus tout, il faut qu’un Prince ne fasse rien qui ne lui attire la réputation d’un esprit grand et élevé » (Machiavel, Le Prince, chapitre 21)

Le peuple est massé derrière Moïse. Il est encore sous le choc des derniers événements et terrorisé. Le peuple vient de subir la colère de Moïse, mais il sait que la colère divine risque d’être pire encore. Sa survie ne tient plus qu’à un fil.

Et, c’est Moïse, chef incontestable et dernier espoir du peuple, qui va s’avancer vers Dieu et Lui demander pardon au nom du peuple : « Hélas, ce peuple est coupable d’un grand péché, ils se sont fait un dieu d’or ; et pourtant, si tu voulais pardonner à leur faute ! » (Ex. 32, 31-32).

Moïse va encore plus loin en répondant de sa personne des actes du peuple devant Dieu : « Sinon, efface-moi du livre que tu as écrit »[viii] (Ex. 32, 32). En disant cela, Moïse témoigne à son peuple qu’il est solidaire et qu’il ne l’abandonnera pas, quitte à mourir avec lui.

Dieu pardonne au Peuple et approuve les actes de Moïse puisqu’Il conclut par cette litote : « Et maintenant, va ! Conduis ce peuple où je t’ai dit » (Ex. 32, 34), sous-entendu, « Bravo Moïse[ix] ! ».

Moïse a reçu l’adoubement de Dieu. Moïse a prouvé au peuple, soulagé et vivant, qu’il est bien le Prince tant espéré.

La dimension royale de Moïse est née.

Moïse, l’associé de Dieu

« [Le Prince] doit s’étudier à faire paraître dans toutes ses actions, de la grandeur, de la gravité, du courage et de la force. Il doit, de plus, rendre tous ses arrêts irrévocables, à l’égard de ce qui arrive entre les particuliers, et acquérir la réputation de ne pouvoir changer de sentiment. Quand un Prince a donné cette opinion de lui-même, il est bien établi et il est au-dessus des attentats de ses voisins et ses sujets, chacun sachant qu’il a du mérite et qu’il est respecté chez lui. » (Machiavel, Le Prince, chapitre 19).

Fort de cette confiance, Dieu propose alors à Moïse de s’associer à Lui dans l’écriture des deuxièmes Tables de la Loi : « le Seigneur dit à Moïse : Taille toi-même deux tables de pierre semblables aux précédentes ; et je graverai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières tables, que tu as brisées » (Ex. 34, 1).

Ibn Ezra commente ainsi ce passage : « les premières furent créées par Dieu et les secondes furent taillées par Moïse dans la pierre, issue de la nature. Ainsi, l’œuvre de Moïse est supérieure à l’œuvre divine (dans la mesure où elle associe le spirituel et le matériel) ».

Les premières Tables de la Loi, d’origine divine et donc parfaites, ne pouvaient convenir aux hommes[x]. En les détruisant puis en participant à leur réécriture, Moïse n’est plus porte-parole ou médiateur de Dieu, il acquiert une nouvelle dimension, il devient l’associé de Dieu.

Les deuxièmes Tables de la Loi, en étant imparfaites, deviennent humaines et accessibles au peuple. La Loi peut désormais demeurer parmi les hommes. Moïse, en participant à leur rédaction, obtient la légitimité du pouvoir législatif des mains de Dieu Lui-même.

Moïse détient désormais les 3 pouvoirs politiques : les pouvoirs judiciaire, exécutif et législatif. Il est approuvé par Dieu et par le peuple. Le prince Moïse peut maintenant accomplir la 2ème partie du programme divin : l’installation en Terre de Canaan : « Et maintenant, va ! Conduis ce peuple où je t’ai dit » (Ex. 32, 34).

Dieu, metteur en scène du rôle de Moïse

C’est en tout cas ce que suggère la mise en scène choisie par le rédacteur de cet épisode. Nous l’avions évoqué précédemment, ce récit n’est pas linéaire puisque nous suivons 2 épisodes en parallèle : celui qui se déroule en haut du Sinaï et, en même temps, celui qui se déroule en bas de la montagne.

Dans ces 2 récits, la temporalité est différente. Si la première scène s’étale sur 2 jours, la deuxième scène, elle, ne dure que quelques minutes. Et, si nous avions été étonnés du rapide apaisement de la colère divine, nous pouvons également être surpris du temps mis par Dieu pour se mettre en colère. Dieu a évidemment vu la réalisation du veau d’or depuis la veille. Il aurait donc attendu les réjouissances et les sacrifices du lendemain pour, brutalement, se mettre en colère ? La faute du veau d’or n’était-elle pas déjà suffisante pour justifier Sa colère ?

Tout cela ne s’explique que si l’on admet qu’il y a eu une reconstruction a posteriori de l’événement. En effet, il est impossible pour un observateur humain d’être en même temps en haut de la montagne et en bas. Il est impossible pour un observateur racontant le récit en temps réel de savoir que les Tables de la loi vont être détruites et donc de faire le choix a priori de mettre l’accent dessus. Il y a donc eu une réécriture de l’événement pour le recréer tel qu’il est écrit dans la Torah et transmettre le message que nous avons énoncé précédemment.

L’objectif du rédacteur de cet épisode n’est pas de raconter un récit historique mais de créer un mythe pour l’humanité. Il s’agit de raconter comment Moïse est devenu le Prince du peuple hébreu, et comment Dieu, acteur principal de la libération du Peuple, a laissé Moïse accomplir la suite de l’Histoire[xi].

Et qui est ce rédacteur, omniscient, présent à la fois en haut et en bas, et pour qui le temps n’a pas d’importance ? C’est Dieu.

Dieu, en rédigeant ce texte, met en scène l’outrage du peuple à Son égard et Sa colère. Sa colère tardive et Son brutal apaisement font partie du scénario permettant la transmission des pouvoirs à Moïse qui va pouvoir entrer dans son nouveau rôle. C’est désormais Moïse qui est au centre, qui attire lumières et caméra. La scène de la brisure des Tables est orchestrée par Dieu pour valoriser Moïse et construire le mythe de Moïse, souverain majestueux du Peuple hébreu, qui va le guider en terre promise.

L’échec de Moïse

« Ce qui expose un Prince au mépris des peuples, c’est lorsqu’il passe pour […] irrésolu » (Machiavel, Le Prince, chapitre 19).

Mais nous le savons bien, Moïse est fragile[xii]. Il ne réussira pas à aller au bout de sa mission. Car, s’il a réussi à prouver, ici, qu’il était capable de prendre l’initiative décisive, plus tard, au moment de l’épisode des Explorateurs, il n’arrivera pas à gérer la rébellion : « Moïse et Aaron tombèrent sur leur face devant toute l’assemblée réunie des enfants d’Israël » (Nb 14, 5).

Pas plus d’ailleurs qu’au moment de l’épisode des cailles : « […] Où trouverais-je de la viande pour tout ce peuple […] Je ne puis, moi, seul, porter tout ce peuple : c’est un faix trop pesant pour moi. Si tu me destines à un tel sort, ah ! je t’en prie, fais-moi plutôt mourir […] et que je n’aie plus cette misère en perspective » (Nb 11, 11-15).

Ou encore lors de la révolte de Korah (Nb 16) où Moïse aura besoin de l’aide divine pour gérer une situation qui le dépasse.

Malgré la mise en scène grandiose de la brisure des Tables de la Loi, les faits sont têtus : Moïse est l’anti-prince de Machiavel[xiii].

Et, la Bible, utilisant les mêmes ressorts scénaristiques que nous propose encore aujourd’hui le cinéma, fait intervenir de façon quasi-subliminale Josué (« Des cris de guerre au camp ! »). Nous l’avions découvert lors de la bataille contre Amalec (Ex. 17, 9-14), nous le retrouverons, plus tard, lorsque Eldad et Médad prophétiseront dans le camp : « Mon Maître Moïse, empêche-les ! » (Nb 11, 28). Il s’émancipera à l’épisode des Explorateurs en défendant avec force la Terre de Canaan (« ce pays est excellent ») devant un Moïse abattu et plus tard, déchu.

Ce sera lui, Josué, le nouveau « Prince », qui fera entrer le Peuple hébreu en Terre promise.

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Merci à Philippe Aim, Noémie Benchimol et Noé Débré pour leur aide précieuse dans l’élaboration de ce commentaire.

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Notes:

[i] Les anthropomorphismes sont présentés uniquement à visée didactique.

[ii] Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ce magnifique commentaire extrait de Brèves Leçons Bibliques de Yeshayahou Leibowitz :

L’affaire du Veau d’or et ce qui s’en suivit comporte un autre enseignement majeur. Descendant de la montagne et devant le spectacle que ses yeux découvrent, Moïse brisa les deux Tables de la Loi. Si le terme de sainteté (que tant de gens aujourd’hui galvaudent pour désigner des intérêts, besoins et réalisations strictement humains, que l’on rapporte au peuple, à la terre ou à l’Etat, etc.), si donc ce terme a quelque sens quand il se rapporte à la réalité humaine, à fortiori a-t-il quelque valeur concernant ces Tables « œuvre de Dieu sur lesquelles l’écriture divine se trouve gravée ». Moïse pourtant les brisa quand il découvrit le comportement du peuple.

Le temps me manque pour développer l’extraordinaire signification de cet épisode. Je me contenterai de citer le commentaire d’un des derniers grands maîtres, R. Meïr Simh’a Hacohen de Dvinsk qui fut, selon moi, un des rares penseurs religieux ayant développé dans le monde rabbinique des dernières générations une conception profonde de la foi :

« La Torah et la foi sont les principaux aspects de la foi juive, et toutes les autres saintetés – la terre d’Israël, Jérusalem et le Temple – ne sont que des détails et des corollaires de la Torah qui les a sanctifiés par sa sainteté. Il n’existe donc pas de différences ni dans le temps ni dans l’espace pour toutes les questions que pose la Torah, et elle s’applique de la même manière, que ce soit sur la terre d’Israël ou à l’étranger… Ne croyez pas que le Sanctuaire et le Temple soient des objets saints en eux-mêmes. A Dieu ne plaise ! Dieu habite parmi Ses enfants, et s’ils ont comme Adam violé l’alliance, toute sainteté est ôtée à ses objets qui deviennent profanes, de la même manière qu’ils auraient été désacralisés par des malfaiteurs…

Même les Tables de la Loi portant l’écriture de Dieu ne sont pas saintes en elles-mêmes, mais seulement par ce fait que vous les observez. Quand la mariée s’est prostituée sous le dais nuptial [propos cinglant que le Midrach emploie à propos du Veau d’or construit immédiatement après la révélation du Sinaï] elles [les Tables] furent considérées comme de la vulgaire poterie, car elles ne comportent pas de sainteté en elles-mêmes et ne deviennent sacrées que si vous les observez. En conclusion, [les mots qui suivent mériteraient aujourd’hui d’être écrits en très gros caractères] il n’y a rien dans le monde qui soit saint… il n’y a que le Nom de Dieu qui soit saint… car il n’y a pas dans la création de sainteté en soi, si ce n’est l’observance de la Torah, conformément à la volonté de l’Eternel… Toutes les saintetés ne découlent que des commandements du Créateur à le servir. »

[iii] Moïse est formé à sa mission de futur chef politique du Peuple Hébreu tout au long du texte de l’Exode. Ainsi, à l’épisode du buisson ardent, lors de leur première discussion, Dieu dit à Moïse, novice : « Je te délègue vers Pharaon » (Ex. 3, 10), « je seconderai ta parole, et j’inspirerai ce que tu devras dire » (Ex. 4, 12). Moïse ne s’adresse à Pharaon qu’au nom de Dieu : « tu diras tout ce que je t’ai ordonné » (Ex. 7, 2).

Puis, après la sortie d’Egypte, Moïse doit prendre, seul, des initiatives. Dieu envoie les enfants d’Israël face à la mer des Joncs. Il prévient Moïse qu’Il usera de Sa force pour détruire Pharaon. Sans autres détails. Bloqué par la mer et apercevant les Egyptiens qui approchent, Moïse rassure le peuple et attend l’intervention divine. Selon Rachi, il prie (Ex 14, 15). Dieu s’énerve : « Pourquoi m’implores-tu ? Ordonne aux enfants d’Israël de se mettre en marche ». Dieu reproche donc à Moïse de n’avoir pris aucune initiative (se mettre en position et combattre Pharaon qui sera défait grâce à l’aide divine ? S’élancer face à la mer ?).

Et enfin, notre passage, où Moïse s’émancipe enfin (avec les félicitations divine).

[iv] Notons que Dieu a utilisé ce terme (elohim) à propos de Moïse pour la première fois : « [Aaron] parlera pour toi au peuple ; de sorte qu’il sera pour toi un organe, et que tu seras pour lui un inspirateur (elohim) » (Ex. 4, 16) et « Regarde ! Je fais de toi un dieu (elohim) à l’égard de Pharaon et Aaron ton frère sera ton prophète » (Ex. 7, 1). Rachi expliquera que, dans ce contexte, le terme elohim signifie (la première fois) « un maître et un conseiller » et (la deuxième fois) « un juge qui châtie » ; prophète signifiant « un interprète ». Nous avons donc déjà été préparés à ce transfert de la fonction de Moïse par l’utilisation du champ lexical divin, dans un contexte où il n’y avait pas de place au doute.

[v] Cours sur les 2èmes Tables de la Loi (disponible ici : http://manitou.over-blog.com/article-hoshana-raba-les-deuxiemes-tables-de-la-loi-3eme-partie-37232366.html)

[vi] Un psychanalyste se plairait à dire qu’ici, Moïse a tué le Père.

[vii] A propos du rôle des Lévites : le peuple ne voulait pas remplacer Dieu, ni le culte divin. C’était seulement l’absence de Moïse qui posait problème et qu’il avait besoin de substituer. Le peuple avait conscience que seul Aaron (le Grand-Prêtre) pouvait diriger le culte et les sacrifices. C’est la raison pour laquelle les enfants d’Israël feront appel à Aaron pour construire le veau d’or. Cependant, l’organisation du culte ne pouvait fonctionner sans la présence des Lévites, les serviteurs du Temple.
Il est intéressant de constater que ce sont les Lévites qui ont répondu présent à l’appel de Moïse. Ce sont les Lévites qui ont proclamé allégeance à Dieu. Ce sont les Lévites qui ont maté la rébellion.
Le culte divin reposant sur le veau d’or mais privé des Lévites n’est plus rien car la sanctification du nom de Dieu ne repose que sur les hommes qui Le sanctifient et non pas sur les objets qui permettent de réaliser le culte (cf. note ii).

[viii] Cette formule peut être lue comme une réplique à la sentence divine énoncée au moment de la vision du veau d’or lorsque Dieu voulait anéantir tout le peuple et le recréer à partir de la lignée de Moïse (« tandis que je ferai de toi un grand peuple », Ex. 32, 10).

[ix] On retrouve cette même approbation divine dans le Talmud (traité Chabat 87a) : « Moïse prit l’initiative de trois choses et le Saint, Béni-soit-Il, fut d’accord avec lui : il ajouta un jour supplémentaire (pour qu’Israël se prépare à recevoir la Tora), il se sépara de sa femme (pour recevoir à n’importe quel moment la parole divine), et il brisa les tables […]. D’où savons-nous que le Saint, Béni-soit-Il, agréa son geste ? Car il est dit (Ex. 34) « les tables que tu as brisées ». Rech Lakich commente : (que Dieu lui a dit) : « Bravo de les avoir brisées » ».

[x] Déjà Adam, premier homme créé, n’a pu s’empêcher de corrompre la perfection de la création en transgressant l’unique règle qu’il a reçue.

[xi] Dans ce passage, Dieu ne se met plus au premier plan comme libérateur du peuple hébreu d’Egypte. Dans les 10 Commandements, Dieu dit : « Je suis l’Eternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte » (Ex. 20, 2) et, dans notre passage, c’est Moïse le libérateur : « Alors L’Eternel dit à Moïse : Va descends, car on a perverti ton peuple que tu as tiré du pays d’Egypte ».
Nous pouvons le lire comme une passation des pouvoirs entre Dieu et Moïse. C’est d’ailleurs ce que demandait Dieu à Moïse lors de leur première rencontre, à l’épisode du buisson ardent, où Il lui demandait d’être le libérateur : « fais que mon peuple, les enfants d’Israël, sorte d’Egypte » (Ex 3, 10).

[xii] Dans le couple Dieu – Moïse, Dieu est Celui qui prend les décisions, qui se met en colère et qui punit. Dieu représente la figure paternelle. Dans la prière, nous l’appelons « Avinou Malkénou » (Notre Père, Notre Roi).
Moïse, au contraire, est doux. Il est celui qui intercède sans cesse auprès de Dieu en faveur du peuple. Il se rapproche davantage de la figure maternelle. Vous pouvez lire le « Moïse fragile » de JC Attias (2015) qui reprend ce thème d’un Moïse vulnérable, presque féminin, loin des clichés virils qu’on a l’habitude de nous présenter.

[xiii] Je vous livre une dernière réflexion : Un bras-droit est une personne fiable, de confiance, sans faille, capable de prendre des décisions même si elles ne sont pas celles que le manager aurait prises. Moïse, bras-droit de Dieu, est fragile. La question qui se pose, en lisant tous les passages où Moïse fait appel à Dieu pour gérer une situation qu’il n’a pu manager seul, est : où sont les reproches de Dieu à Moïse ?

Dieu ne se prive pas de laisser éclater Sa colère contre le Peuple dès qu’il se révolte. Alors, Moïse, qui semble dépassé par les conflits internes et qui appelle Dieu immédiatement sans tenter de les gérer, ne mérite-t-il pas d’être sermonné lui aussi ?
Pourrait-on imaginer que Dieu ait perdu confiance en Moïse très tôt ? Il aurait donc attendu l’épisode des Eaux de Mériba (quand Moïse frappe le rocher au lieu de lui parler – Nb 11) pour prétexter une faute et annoncer à Moïse qu’il ne pourra pas conduire le peuple Hébreu en terre de Canaan ?

Ou bien, pourrait-on imaginer que Dieu, en dictant la Torah, adoucisse les reproches qu’Il avait contre Moïse et omette délibérément ces passages où il n’apparait pas à son avantage ?

Ou bien, pourrait-on imaginer que les colères divines ne sont pas destinées au peuple, mais à Moïse ?

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