Le fait juif, de Jean-Michel

Comment définir le judaïsme ? « Religion », « confession », législation, civilisation, culture ? La question est complexe, et d’emblée orientée, pour ne pas dire biaisée, par la position (religieuse, intellectuelle, éventuellement politique) de celui qui l’énonce. Et si, pour commencer, il fallait partir des faits, comme dans le domaine des « sciences exactes » ou comme pour une enquête policière ? Partir des fait, et donc d’abord de ce fait : « le fait juif ». C’est, d’une certaine façon, ce qu’a entrepris le philosophe Jean-Michel Salanskis dans Le fait juif, paru en 2017 aux éditions des Belles Lettres. 

Filiations

Jean-Michel Salanskis a enseigné la philosophie des sciences à l’Université Paris X Nanterre. Auteur de nombreux ouvrages en philosophie des mathématiques et épistémologie, il a également écrit plusieurs livres consacrés à Levinas. Il est aussi l’auteur de trois livres dans lesquels il aborde le judaïsme dans une perspective qu’on pourrait qualifier d’épistémologique : Extermination, Loi, Israël (Paris, Les Belles Lettres, 2003), Talmud, science et philosophie (Paris, Les Belles Lettres, 2004), et Le fait juif.  Dans son Avant-Propos au Fait juif, Jean-Michel Salanskis indique qu’Extermination, Loi, Israël constitue « l’ancêtre » du Fait juif. Entendons que, tout à la fois, celui-ci prolonge, continue et reprend celui-là. Cet Avant-Propos apporte une autre précision importante : Salanskis reconnaît sa dette, en matière de connaissances juives, à l’égard de l’enseignement de Georges Hansel, lequel, mathématicien, a écrit deux beaux livres consacrés au judaïsme : Explorations talmudiques (Odile Jacob, 1998) et De la Bible au Talmud (Odile Jacob, 2008), et qui, dans le premier de ces deux livres, nomme ses maîtres en matière de judaïsme : Manitou, Lévinas et le Rav Rottenberg. Voilà donc une filiation intellectuelle qui permet de situer quelque peu l’approche développée par Jean-Michel Salanskis.

Lutte contre l’ignorance et description du « fait juif »

Celui-ci commence Le fait juif par un constat : « on peut juger que nous n’en sommes plus à l’époque où l’antisémitisme existait en France comme comportement acceptable » (p. 11). Cette affirmation se fonde sur le fait que cet antisémitisme-là se basait principalement sur l’antijudaïsme chrétien, lequel a été activement et globalement rejeté, expurgé par les chrétiens eux-mêmes, après la Shoah. Pour autant, aucune autre représentation n’a remplacé le « cadre général d’approche du fait juif » qu’a, durant des siècles, imposé le christianisme. L’antisémitisme contemporain, que Salanskis ne nie ni ne minimise, procéderait donc d’abord d’une « non-information » et d’une « non-compréhension » (p. 15) du « fait juif ». C’est là le pari de ce livre, que Salanskis décrit lui-même comme étant placé sous le signe de « l’optimisme » : il s’agit de donner à comprendre, d’abord aux non-Juifs, mais aussi bien aux Juifs, l’expérience juive, positivement, dans l’espoir que la compréhension et la connaissance puissent remplacer l’ignorance, l’indifférence, voire le mépris et l’hostilité sourde. Mais, Salanskis le souligne, son livre a un sens également indépendamment de l’antisémitisme : « il s’agit peut-être seulement de comprendre quelque chose qui a compté, qui compte encore, et que la large histoire « universelle » excédant le petit nombre des acteurs directement concernés (les Juifs) a besoin de pouvoir s’approprier sur le mode intellectuel » (p. 19). Cette démarche de connaissance, Salanskis l’aborde en philosophe : « disons donc que je me présente ici comme un philosophe ayant le souci de déterminer et d’expliciter pour le passé juif et la tradition juive un sens qui soit à leur hauteur : un sens qui nous guide, aussi, dans l’appréhension des multiples manières contemporaines de leur donner suite » (p. 27).

Mais pourquoi, dans la perspective ouverte par Salanskis, proposer une description du «  fait juif », et non pas de la « question juive » (Marx, Sartre) ou tout simplement du judaïsme ? Salanskis s’en explique dès le début de l’ouvrage : il entend s’extraire de l’horizon ouvert par la notion de « question ». Celle-ci est effectivement « empiégée », pour reprendre une expression du poète Yves Bonnefoy, dans la dimension de l’« identité » (juive) et de tous les problèmes qu’elle comporte. Le mot « fait » est à entendre, précise-t-il, « au sens de « fait accompli » dans l’histoire humaine : nous pouvons témoigner de l’insistance dans l’histoire d’un « accomplissement » juif, c’est cela qu’exprime la locution « fait juif ». Des générations successives ont inscrit des traces qui étaient celles d’un agir et d’un vivre se voulant juifs, depuis une série impressionnante de siècles » (p. 31). De plus, le « fait juif », en tant que « fait », insiste : il est donné, irrévocable. Il a eu lieu et continue d’avoir lieu. Enfin, autre avantage de cette locution : elle ne préjuge pas du type de fait qu’est le « fait juif » : national, intellectuel, religieux, etc (étant entendu que, pour l’auteur, « la juste compréhension du fait juif passe par la rectification de la conception ordinaire du judaïsme : il faut envisager ce que l’on désigne ainsi usuellement au-delà de notre notion ordinaire de religion, sans l’y affilier d’autorité »).

Mais comment approcher ce « fait » en vue de le décrire ? Jean-Michel Salanskis propose trois « voies d’approche » : la « loi juive », l’« extermination » (il précise pourquoi il choisit précisément ce terme pour désigner la destruction des Juifs d’Europe, et non celui de Shoah) et l’Etat d’Israël.

La « loi juive »

S’agissant de la « loi juive », Salanskis montre bien comment celle-ci structure le « fait juif » (raison pour laquelle elle est la première des « voies d’approche » qu’il repère) : « « ce qui est juif », c’est en fait, d’un côté, des personnes, de l’autre, une loi. Le rapport entre les personnes et la loi est que la loi s’applique aux personnes, ou encore, si l’on veut, que les personnes sont justiciables de la loi. Les personnes juives sont en principe soumises aux prescriptions de la loi juive » (p. 54). Mais cette loi ne structure pas une « religion » (« le judaïsme n’est pas une religion », p. 55). La loi juive se comprend comme « un moyen en vue d’une société humaine se laissant totalement captiver par l’exigence éthique » (p. 66) ; elle est « la consignation d’un projet politique » (p. 65). Elle est également le fondement de la « tradition de l’étude-observance » : « la loi juive explicitée et discutée dans le Talmud, est indissociable d’un projet de situer la vie humaine au plan du concept, de la faire échapper à l’enfermement dans l’immédiateté existentielle et sensible » (p. 70). Il ne s’agit pas tant d’expliciter les fins poursuivies par la loi que de dégager leur signification. L’étude est « élucidation de ce que veut la loi » (p. 75). L’étude, donc, n’est pas uniquement le moyen de l’observance, elle en est aussi la fin : « la « vraie »observance, celle qui réalise le projet talmudique, c’est celle qui incorpore la compréhension de la vision du monde humain apportée par les sages, la pensée du système de relations idéelles vers lequel ils veulent faire dériver le monde ».

L’extermination

Concernant l’extermination, deuxième voie d’approche du fait juif, Salanskis précise bien que, d’une certaine façon, elle ne nous apprend rien sur ce même « fait ». Pourtant, elle a bien un rapport avec le projet de compréhension du fait juif : depuis l’extermination, « quoi que nous en ayons, le caractère de cible de l’extermination s’est associé à notre vision et pensée des Juifs (que nous soyons juifs ou non) » (p. 94). Qu’on le veuille ou non, et même si l’histoire juive ne se réduit pas à l’histoire de l’antisémitisme, la Shoah informe la compréhension contemporaine du fait juif. Par ailleurs, Jean-Michel Salanskis évoque la question de la mémoire de la Shoah, qui concerne chaque être humain, juif ou non-juif :  peut-être que « la mémoire de l’extermination à laquelle l’humanité dans son ensemble est appelée est, en un certain sens, une mémoire « juive » : il se pourrait que n’importe quel être humain d’après l’extermination soit amené à partager quelque chose de l’expérience juive, à participer dans une certaine mesure du fait juif, et cela par la simple constance de mémoire que l’extermination motive » (p. 98).

L’Etat d’Israël

La loi juive, on l’a vu, consigne un « projet politique ». Les Juifs, précise Salanskis, « sont définis comme tels à partir d’un « projet » éthico-juridique d’emblée conçu comme ayant son lieu naturel au niveau de la vie collective d’un peuple » (p. 129). La tradition de l’étude-observance prend une forme « juridico-intellectuelle » avant d’être politique. La création de l’Etat d’Israël, à cet égard, « signifie la récupération de la forme politique « normale » » (p. 130), soit le retour à une souveraineté politique exercée sur un territoire. Cette juxtaposition d’une forme juridico-intellectuelle (l’étude-observance) et d’une forme politique (l’Etat d’Israël) engendre inévitablement des tensions. Mais, même si la loi israélienne n’est pas la loi juive, « la tradition de l’étude-observance se traduit par une prise d’appui minimale sur certains aspects de la loi juive » : même si chaque individu est libre de se soustraire aux prescriptions de la halakha, le « rythme collectif » (p. 151) est, par exemple, marqué par le chabat et les fêtes juives. De ce point de vue, « l’Etat juif est bien un Etat juif, c’est tout ce que ces dispositions signifient. Il pose certains liens privilégiés avec une expérience historique non quelconque, celle de la tradition de l’étude-observance » (p. 153).

L’ atmosphère juive

Selon Jean-Michel Salanskis, les trois « voies d’approche » du « fait juif » sont donc « la loi juive » (qui est première et contribue à éclairer les deux autres), l’extermination et l’Etat d’Israël. On pourrait lui faire une objection : il se fonde principalement sur la « loi juive » et la tradition de l’étude-observance pour décrire le « fait juif » ; or, très nombreux sont les Juifs qui ne vivent pas dans le cadre rigoureux de la halakha ni dans la tradition de l’étude-observance. N’y a-t-il pas un décalage entre la voie d’approche principale qu’il a choisie, et la réalité sociologique du fait juif contemporain ?

Salanskis devance cette objection et termine donc son livre en montrant que « l’atmosphère juive » (p. 186), c’est-à-dire la manière dont vivent les Juifs en général, même ceux qui sont éloignés de la tradition, reste imprégnée par la tradition de l’étude-observance, fût-ce de manière diffuse, à la manière d’une ambiance ou d’un climat de pensée.

Cette atmosphère est abordée par l’auteur par le biais de trois prismes :

  • la mémoire : « le Juif n’arrive à lui-même comme juif qu’autant qu’il prend sur lui la dette à l’égard du passé à la limite duquel il se tient, dont il provient. Il se pose comme juif seulement dans la mesure où il se reconnaît et se vit comme débiteur » (p. 170) ;
  • l’attention au concret (d’abord dans les discussions de halakha, mais cette attention « déborde » en quelque sorte hors de son lieu initial) : cette attention aux détails (« rituel du repas »,  « menus objets »), à ces détails qui donnent toutes leurs textures et leurs couleurs à nos existences, et dont ainsi nos existences dépendent pour une large part, renvoie fondamentalement à une « sensibilité à la fragilité humaine » (p. 184), au fait que tant de ce qui fait la saveur de nos vies dépende de si menus détails ;
  • l’attention à l’homme : « toute l’affaire de la vie juive observante se tient de la sorte dans ce que je fais à l’égard de l’autre personne et dans ma manière de réagir à la charpente de sens universelle suivant laquelle nous sommes reliés les uns avec les autres » (p. 193). La perspective, ici, est résolument lévinassienne : « Que le rapport avec le divin traverse le rapport avec les hommes et coïncide avec la justice sociale, voilà tout l’esprit de la Bible juive. Moïse et les prophètes ne se soucient pas de l’immortalité de l’âme, mais du pauvre, de la veuve, de l’orphelin et de l’étranger » (Emmanuel Levinas, Difficile liberté, « Une religion d’adultes », p. 40).

Ces trois mots, « mémoire », « concret », « homme », transmettent « un enseignement juif enseignant au-delà de la loi juive » (p. 158). Ils rendent donc sensible la façon dont l’atmosphère juive excède la stricte soumission à la tradition de l’étude-observance, dont elle tire pourtant son origine et ses thèmes.

Pourquoi lire « Le faif juif » ?

Le projet de Jean-Michel Salanksis, optimiste dans sa visée, on l’a vu, est d’abord de donner à comprendre le « fait juif » afin de lever le voile d’ignorance qui contribue à entretenir la haine antisémite. De ce point de vue, le livre s’adresse peut-être d’abord à un public non-juif.

Pourquoi lire « Le fait juif » si l’on est soi-même juif ? Précisément parce que la description philosophique du judaïsme comme « fait juif » à laquelle procède Jean-Michel Salanskis crée une certaine distance entre l’objet décrit et la réalité que l’on vit par ailleurs en tant que Juif. Son point de vue à la fois intérieur et extérieur, qu’on pourrait décrire comme oblique ou latéral, nous fait voir le « fait juif » de façon inattendue ; il nous le rend « unheimlich ».  Il nettoie notre regard et nous force à reconsidérer ce qu’on pensait si bien connaître.

Il faut y insister : l’approche n’est pas « religieuse », mais bien philosophique, donc, au moins dans sa visée, objective et neutre. A cet égard, on peut trouver stimulante sa description du « fait juif » centrée sur l’étude-observance, laquelle, dans « le monde juif concret » (p. 137), admet « une multiplicité de versions », « tous les degrés et les intermédiaires étant concevables en la matière » (p. 157), du plus au moins. Le « monde juif concret » comme un continuum dans l’échelle de l’étude-observance, donc, plutôt que comme la juxtaposition de « tribus » qui ne se parlent et ne se connaissent pas.

Il faut souligner également la prudence et la tact de l’auteur dans ses formulations. Quand cela est nécessaire, une affirmation est modalisée par une incise, pour en souligner le caractère hypothétique ou subjectif :  « je crois » (p. 74), « à ma connaissance » (p. 79), « peut-être » (p. 92), « à mon sens » (p. 108), « cela dépasse absolument notre compétence » (p. 144), « ai-je cru comprendre » (p. 179), « si j’ai bien compris » (p. 201), « autant que j’en sois informé du moins » (p. 206). Cette prudence n’est pas de la fausse modestie, mais une forme d’élégance intellectuelle qui nous rappelle une chose importante : ce n’est pas parce qu’on s’exprime de façon péremptoire, à l’écrit comme à l’oral, qu’on dit quelque chose d’intelligent, y compris en matière de judaïsme.

Un petit livre très précieux à découvrir, donc, si l’on s’intéresse aux études juives et si l’on est prêt à faire l’expérience d’un regard neuf jeté sur ce qu’on pensait savoir. P

Article écrit par Élie David.

Titulaire d’un master de philosophie consacré à Hermann Cohen et diplômé d’école de commerce, vit à Strasbourg. Il est président de l’Union Juive Libérale de Strasbourg (UJLS) et membre de la communauté juive de Liberec (République tchèque).

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