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est un rabbin modern orthodox connu. Il dirige la communauté Ramban et enseigne au  Beit Morasha, à Jérusalem. C’est également un auteur à succès dont les livres traitent tant d’Halakha et de Tanakh que de Talmud. Il a récemment publié un essai prenant la défense d’une orthodoxie ouverte, à l’écoute des besoins du public et en harmonie avec son époque. Un judaïsme plus inclusif et moins exclusif. J’ai choisi de traduire un des chapitres de cet essai, où Rav Lau explique quelle devrait être selon lui l’attitude du () moderne. L’essai tout entier est disponible ici en hébreu ou ici en anglais.

Je vous ai déjà écrit, respectables érudits, que je connais fort bien le caractère des gens de notre génération. C’est précisément lorsqu’ils verront que nous permettons tout ce qui est autorisé par la loi qu’ils comprendront que tout ce que nous ne permettons pas est [interdit] par la véritable loi de notre Torah. Alors de nombreux gens attachés à la Torah écouteront la voix de leurs maîtres, avec l’aide de Dieu.

Bien au contraire, s’ils apprenaient que certaines choses sont permises par la halakha mais que des rabbins ne se souciant pas de la fatigue et de la souffrance [du peuple] d’Israël n’ont pas autorisé, il en ressortirait – Dieu préserve – une très grande profanation du Nom (h’iloul hashem) ! […]

(Rav Kook, Orach Mishpat, 112)

Ces paroles du Rav Kook révèlent une grande sagesse. Il décrit les sentiments de l’homme se tournant vers son Rav mais réalisant que celui-ci ne partage pas sa peine et sa douleur. Lorsque le Rav peut autoriser – ou au moins hésiter – mais qu’il choisit de trancher sèchement en faveur d’un avis plus strict (h’oumra), le nom divin est profané. À l’opposé de l’opinion selon laquelle un avis plus souple (koula) est une honte envers la Torah, Rav Kook considère qu’un effort halakhique en faveur du public et en considération à ses besoins est une sanctification du nom divin (kidoush hashem). Une décision halakhique souple relie le grand public à la Torah et consolide la préservation de la Halakha au sein du peuple d’Israël. Contre tous les détracteurs affirmant que l’intention des questionneurs n’est que de porter atteinte à la Torah et de la neutraliser, se tiennent une infinité de juifs – de toutes générations et de toutes époques – et prouvent que la fidélité envers la Torah n’est pas entachée par des décisions souples et réfléchies. Les exemples sont nombreux et je ne les énumérerais pas tel un colporteur.1

Une vision trop stricte, lorsqu’il est possible de se montrer souple, est un phénomène nouveau qui n’avait jamais été accepté par les décisionnaires. Parfois, il est possible de rencontrer des débats entre décisionnaires où un des côtés cherche à se montrer souple et l’autre pas du tout. Une des explications à ce phénomène a été donnée par l’un des grands décisionnaires du 17e siècle, Rav David Segal (auteur du Tourei Zahav, le Taz). Il devait se confronter à l’interdit de consommation de “la nouvelle récolte” en dehors d’Israël. Tous les grands décisionnaires du bassin méditerranéen considéraient qu’il s’agissait là d’un grave interdit d’ordre toraïque (midéoraïta) alors que les décisionnaires ashkénazes cherchaient un moyen de l’autoriser. Une étude historique et géographique nous permet de réaliser que seul en terres ashkénazes et yéménites, cet interdit provoquait un problème crucial, qui ne permettait pas au peuple de garder cette halakha. Dans le bassin méditerranéen, cette loi était simple à accomplir. Le Taz explique ainsi ce phénomène : “Les décisionnaires qui n’ont pas tenu compte de l’heure difficile [ont agi ainsi] car dans leurs pays cette loi n’est pas difficile [à garder], puisqu’ils vivent dans des zones chaudes2

En d’autres mots, le labeur et la précarité n’étaient pas le quotidien du public auquel appartenaient les décisionnaires séfarades et de ce fait, rien ne pressait le décisionnaire de rentrer dans la profondeur du sujet pour trouver un chemin plus permissif. À l’inverse, tous les décisionnaires vivant dans des contrées où un avis plus souple était nécessaire s’enrôlèrent en faveur du peuple et firent tous les efforts possibles afin d’autoriser cet interdit.

Quand un individu ou une collectivité réalise que le décisionnaire n’essaye pas de l’aider, il perd toute foi envers le processus halakhique. Nous rencontrons quotidiennement des gens intelligents et érudits se heurtant aux murailles fortifiées érigées par des rabbins craignant les pentes glissantes et préférant interdire l’autorisé plutôt que de chercher à entendre les voix et la souffrance d’Israël.

Le Talmud (Ketoubot 23a) nous parle de filles juives captives arrivant à Nehardéah (un des grands centre juif de l’époque) après leur rachat. L’Amora Chemouel doutait de leur pureté, peut-être avaient-elles été violées avant d’arriver chez lui ? Son père le blâma sévèrement : “S’il s’agissait de tes filles, les mépriserais-tu ainsi ?!”. Ces mots doivent résonner dans la tête de chaque rabbin et décisionnaire, chaque fois qu’un questionneur s’adresse à lui : “Et si c’était ta fille ?”. Tout le monde sait qu’un parent ferait tout pour aider ses enfants, il retournerait le monde pour eux. Lorsqu’un décisionnaire se détourne “par crainte”, le sentiment d’exclusion augmente et un processus d’abandon du monde de la Torah se met en place. Nous devons autoriser ce qui peut être autorisé selon la Torah, sans craindre les “qu’en dira-t-on” des extrémistes qui cherchent à s’aligner sur des tendances plus strictes. Laisser en place les interdits ou refuser de tendre vers une vision plus souple provoque, selon Rav Kook, une rupture dramatique entre le public et ses rabbins. Cette rupture ne peut être combattue par des sermons ou des excommunications.  Le public réalise que celui qui est censé se soucier de lui s’en détourne et ne partage pas sa souffrance.

Une de mes premières expériences en tant que rabbin du kiboutz Saad était liée au sujet de la mehitsa. Ma voisine, Dr. Gili Zavine, rédigea un article sur le manque ressenti par la femme priant derrière la mehitsa. Il fut publié dans le journal “Amoudim” du mouvement des kiboutzs religieux. Un mois plus tard était publiée une réponse du rabbin d’un autre kiboutz qui rejetait ses paroles avec mépris et patronage, sous le titre “La râleuse”. Je n’oublierai pas l’offense que provoquèrent ses paroles. Un cri n’oblige personne à être d’accord, mais chaque rabbin a le devoir d’être à l’écoute des gens qui souffrent.

Le Talmud (Shabbat 55a) nous raconte l’histoire d’une femme en peine qui alla trouver l’Amora Chemouel. Celui-ci n’y prêta pas attention et son élève, Rav Yehouda, s’en étonna. Chemouel répondit que ce n’était pas sa fonction mais celle duRosh Hagola(le dirigeant des juifs de Babylone). A priori, le récit se termine ici. Mais dans un autre passage (Baba Batra 10b), on nous raconte que le fils de Rabbi Yehoshoua Ben Levy mourut et revint à la vie. Son père lui demanda ce qu’il avait vu et le fils répondit : “j’ai vu un monde à l’envers. Les grands en bas et les petits en haut”. Les tossafistes écrivent qu’une transmission existait chez les Gueonim selon laquelle “le monde à l’envers, c’était Chemouel assis sous son élève Rav Yehouda, qui l’avait contredit..”.

Même si tu n’es pas d’accord, tu ne peux refuser d’entendre.

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1 Rav Daniel Sperber a consacré tout un livre à ce sujet. Darka shel halakha, Jerusalem 5767.

Il cite des dizaines d’exemples consolidant le chemin d’une halakha ouverte envers le questionneur et sensible à ses problèmes.

2 Yoré Déa, 293:4

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