Le judaïsme est-il une religion rationnelle ?

Segoulot et bénédictions, rêves prémonitoires et ayin ara (mauvais œil) appartiennent-ils au folklore populaire ou à la tradition juive ?

Ces questions demanderaient certainement un développement bien plus important que mon article, je tenterai cependant d’en résumer quelques grandes idées.

Définissons tout d’abord le terme «  ».

Qu’est ce qui différencie un juif rationaliste d’un juif qui ne l’est pas ?

Il existe trois différences majeures entre rationalistes et non-rationalistes :

rambamConnaissance : pour le rationaliste, les connaissances doivent être obtenues par lui-même ; comment ? par le biais de son propre raisonnement. Il préfère une preuve basée sur la logique et la raison à un dogme religieux.

C’est ce que nous enseigne Maimonide : « Et Dieu créa l’homme à son image », l’image de Dieu, c’est la compréhension intellectuelle (Guide des égarés I,1).

Nature : Le rationaliste préfère une interprétation naturelle des événements plutôt qu’une interprétation surnaturelle. Pour lui le plus grand des miracles est justement la succession d’événements explicables rationnellement qui se produisent au moment nécessaire. Par exemple, le Ralbag préfère voir le miracle de l’ouverture de la mer rouge comme un ras-de-marée. Cette idée suit l’enseignement de nos sages pour lequel :

Le monde suit son cours (T.B Avoda Zara 54b).

Le service de Dieu : pour le rationaliste les mitsvot n’ont qu’un seul objectif. Il ne s’agit en aucun cas d’une manipulation des mondes célestes ou d’un engrangement de bons points pour le paradis ! Les mitsvot sont l’accomplissement de la parole de Dieu,et c’est tout. Elles sont vérité et par conséquent leur seul objectif est d’être réalisées. (Maimonide, introduction au perek Hahelek).

Demandons-nous maintenant s’il existe, ou s’il a existé, un courant juif rationnel parmi nos grands penseurs. La réponse me paraît claire : Oui, évidemment que oui !

La liste est grande : elle débute au VIIIe siècles chez les gueonim de Babylonie, arrive en plein âge d’or espagnol chez le Rambam puis chez le Ralbag, part en exil avec Abrabanel, arrive en Europe chez le Noda Biyehuda, puis traverserait les lumières allemandes sur les bancs des séminaires rabbiniques du Rav Hildsheimer et du Rav Hirsch ainsi que les schtetl polonais de la famille de Brisk. De nos jours, les écoles rationalistes se sont un peu dispersées. Les intéressés se tourne plutôt vers des maitres isolés, comme le Rav Guedalia Nadel à Bné Brak ou le Rav Amital au Gush Etzion.

D’un autre coté, il est clair que l’école juive existe elle aussi depuis des siècles. On la trouve en Espagne avec Nahmanide ou dans l’Europe moyen-âgeuse chez les hassidim. Puis vient le Ari zal qui donne un nouvel élan à la mystique, élan qui ne faiblira pas jusqu’aujourd’hui, toujours porté par les rebbe hassidiques ou lesmekoubalim séfarades.

C’est à cause de (ou grâce à) ces écoles qu’on ne peut affirmer que le judaïsme est une religion foncièrement rationnelle. Cependant, certains de nos grands maîtres n’adhérèrent pas du tout à la religion ultra-mystique, bourrée d’anges et de démons, de tikounim et de saints…

J’ai choisi de rapporter certaines explications rationalistes de nos maîtres pour aborder avec un autre regard certains concepts et idées du judaïsme.

Le sens de la pratique des mitsvot

[Nombreux sont les hommes à accomplir les mitsvot afin de gagner leur paradis ou d’avoir un quelconque profit, selon les promesses écrites dans la Torah] et tout cela est méprisable. Cependant, la torah a besoin de ces stimulants (les promesses divines) à cause de la faiblesse intellectuelle de l’homme qui fixe un but mineur (la réalisation de la promesse) pour arriver au but fondamental qu’est la sagesse. […] c’est précisément ce que les sages appellent une pratique intéressée (lo-lishma). C’est à dire qu’il ne pratiquera pas les mitsvot pour elles-mêmes, mais pour un autre but. […] Et sache, que le seul but de la vérité est de savoir que c’est la vérité.

les mitsvot sont vérité et par conséquent leur seul objectif est d’être réalisées.

(Maimonide, introduction au perek Hahelek)

Dans ce paragraphe, le Rambam explique l’idée selon laquelle les mitsvot n’ont d’autre sens que celui d’appliquer l’ordre divin, qui représente la vérité la plus absolue. La vérité, atteinte par les connaissances, représente le but suprême et se suffit donc à elle même.

Il faut interdire à celui qui accomplit une mitsva d’avoir des intentions mystiques […] car les déformations et les compromis sont fréquents et on peut craindre de frôler le reniement. Il suffit donc qu’on accomplisse la mitsva en tant que telle. Pour les actes qui ne sont précédés d’aucune bénédiction, j’ai pris l’habitude de dire : « je fais cela pour accomplir l’ordre de mon créateur ». Cela est suffisant et point n’est besoin d’avantage.

(Noda BiYehuda, responsa 93, cité dans l’homme de la Halakha, p.72)

Dans le même ordre d’idée, mais moins extrême que le Rambam, le Noda Biyehuda interdit à ses fidèles de donner une connotation mystique aux mitsvot car cela pourrait frôler l’idolâtrie. Pensez par exemple à ce qui se passe dans une assemblée de fidèles au moment du kidush levana… les gens prient vers la lune (alors qu’il faudrait prier vers Jérusalem) et certains sont parfois en quasi-extase… vue de l’extérieur, la scène ne diffère pas des cultes païens fait à la Lune.

Notons cependant que le Noda BiYehuda ne nie pas l’existence d’une explication mystique aux mitsvot. Il estime simplement que ce sens n’est pas à la porté de la très grande majorité du public et qu’en cas de doute, il vaut mieux s’en éloigner car les dérives peuvent être très graves.

La création biblique de l’homme vs. Darwinisme

Lorsque la Torah dit « Et Dieu créa HaAdam », elle ne fait pas référence à une unique personne dont le nom serait « Adam ». HaAdam, avec l’article défini Ha (le), désigne le nom de l’espèce. Comme on le voit dans le verset précédent : « Créons l’homme à notre image , etc… ». Adam n’est pas un prénom mais fait référence à l’espèce humaine dans sa globalité.

Pareillement, dans la suite nous lisons « Et Dieu créa l’homme de la poussière de la Terre, et il lui insuffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint une âme vivante ». La description de la création de l’homme à partir de la poussière est parabolique et allégorique. Le Saint Béni Soit-il n’a pas pris une poignée de sable qu’il a ensuite mélangé avec de l’eau, comme le font les enfants. La poussière représente ici la matière pure, celle dont tout les êtres vivant ont été créé.

Le Sforno, sur Bereshit I,26 et II,7 , dit que l’homme a été originellement créé avec les animaux comme une âme vivante. C’est à dire comme un être primitif non doué de parole. Ce n’est qu’ensuite que l’homme reçut « l’image de Dieu » qui le différencia des animaux. […] Il paraît donc logique d’affirmer que la création de l’homme en tant « qu’image de Dieu » est la fin d’un long processus qui débute par la création d’un animal qui évolue jusqu’à recevoir l’intellect humain. En parallèle, il semble que selon nos connaissances physiologiques du corps humain, cela soit également plus juste. Les preuves rapportées par Darwin et les autres paléontologistes semblent convaincantes. L’erreur de Darwin réside dans la question « Comment ces évolutions ont-elles eu lieu ? ».

(Rav Guedalia Nadel zatsal – Betorato shel harav Guedalia, p. 99)

Mazalot, sorcellerie, démons

Les pieux de notre religion pensent qu’ils s’agit là de choses vraies [sorcellerie et astrologie] qui sont cependant interdites par la Torah. Et ils ne savent pas qu’ils s’agit de choses nulles et non-avenues et que la Torah nous a interdit de les pratiquer comme elle interdit la pratique de toute chose fausse.

(piroush Hamishnayot du Rambam sur Avoda Zara, IV)

Et toutes ces choses là [magie, spiritisme, croyance dans les forces occultes, consultation des astres,…] ne sont que mensonges. […] Et il s’agit là d’erreurs induites par les premiers idolâtres afin d’inciter les nations à se comporter comme eux. De ce fait, il n’est pas apte que les juifs, qui sont les sages d’entre les sages, perpétuent ces choses vaines et qu’ils ne pensent pas qu’il s’agit de choses ayant un quelconque intérêt. Comme il est écrit : Il ne faut point de magie à Jacob, point de sortilège à Israël et  Car ces nations que tu vas déposséder ajoutent foi à des augures et à des enchanteurs; mais toi, ce n’est pas là ce que t’a départi l’Éternel, ton Dieu.

Et tout celui qui croit à ces choses là et pense en son cœur qu’il s’agit de sagesses et vérités mais que la Torah les a interdit, celui là fait partie des sots et appartient au cadre des femmes et enfants dont la pensée n’est pas parfaite. […]

(Rambam, Hilkot Avoda zara, XI, 17-18)

Il ne s’agit la que de quelques passages sélectionnés parmi une littérature immense. Comme souligné au début de l’article, le judaïsme rationnel est un courant des plus légitime.

Autrement dit, fil rouge, rabbin liseur d’avenir et segoulot sont des pratiques très discutables. Au moins selon nombreux grands maitres et tout particulierement le Rambam.

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