L’ordination des femmes est désormais un point discuté sur plusieurs sites de la communauté juive de France. Sans surprise, le site Massorti.com lui a consacré un article très favorable, sur cheela.com deux questions traitent du sujet.

Avec mon article, une femme rabbin… et orthodoxe ?! J’ai été un des premiers à avoir soulevé cette question brûlante. (Je me demande même si l’article de Yeshaya Dalsace, rabbin Massorti, n’a pas été écrit en écho à mon propre billet).

Cependant, j’estime de mon devoir de remettre les points sur les i. Je vois en effet qu’une confusion se développe parmi les lecteurs du blog.

 massorti.jpgAinsi, on peut lire un échange de commentaires des plus intéressant sur l’article du Rabbin Dalsace, l’ordination des femmes. Échange de personnes d’horizons différents mais partageant le même intérêt pour les grands débats du judaïsme, même si cela se déroule le plus souvent de l’autre coté de l’océan.

Le premier commentaire, posté par Emmanuel Bloch (répondeur de Cheela.org), vient rappeler que même au sein du mouvement Conservative la question de l’ordination des femmes fut très discutée et même rejetée par l’aile la plus stricte du mouvement. Suit ensuite la réponse de Y. Dalsace ainsi que divers commentaires, tous passionnants.

J’ai moi même posté une réponse aux affirmations de Yeshaya Dalsace qui considère que le monde Modern Orthodox louche vers une frontière qu’il n’ose franchir.

Mais si j’écris cet article, c’est particulièrement en réponse aux propos intelligents de Ben Ouziel qui m’a répondu comme de suit sur le site massorti.com :

  •             Cher Gaby,

J’attendais votre réaction. Je n’en suis pas déçu.

Certes votre message va dans le même sens que le mien. Ceci dit, je ne crois pas que nous partagions la même ligne de pensée.

Il y a une différence entre nous (1) ; mais aussi un rapprochement qui nous sépare des massorti (2).

(1) Massorti   et Modern Orthodox : L’évolution de la modernité est bonne dans son essence.

Sur le plan des idées, il me semble que vous êtes plus proches du sophiste Y. Dalsace. De manière générale, la hachkafa des « modern-orthodoxes   » se rapproche d’ailleurs de celle des « massorti   » ou « conservative   » sur de nombreux points.

La volonté d’adapter la pratique du judaïsme aux évolutions de la modernité vous rapproche certainement. Bien sûr, le monde orthodoxe   sait très bien que « la Halakha   marche ». Je crois d’ailleurs qu’on pourrait traduire ce terme par « marche continuelle ». Le point de divergence se situe dans le sens de la marche. L’évolution de la modernité est-elle un objectif vers lequel il faille marcher ? Dans certains cas, ça pourra être le cas, mais pas systématiquement. Or, les massorti   et modern-orthodox ont tendance à considérer que toute évolution moderne est bonne dans son essence. Vous critiquez tout comme moi les dérives du JTS   qui nomme désormais des rabbins   massorti   homosexuels. Mais quelle est la cause de cette dérive ? Ne serait-ce pas cette idée obsessionnelle que toute idéologie moderne ne peut être que bonne ?

[…]

La recherche d’une évolution de la Halakha en fonction du contexte doit toutefois se faire au cas par cas. Quelle est la raison de la volonté de nommer des femmes rabbins ? A la fin de votre dernier article, vous vous rendez finalement compte du fond du problème : cette volonté est simplement le résultat de la libération d’une frustration. […]

Pour finir sur ce point, j’attire votre attention sur un récent psak   du Rav Ovadia Yossef qui autorise les femmes à dire le Kaddish en présence de 10 hommes, à condition que cela ne se fasse pas dans une synagogue. (cf. Halakha Yomit). L’idée est la suivante : la Halakha   doit aider les gens. Il faut trouver la koula dès que cela est possible afin de rendre la pratique de la Torah plus facile (et non pour obéir à ses taavot). Dans cet esprit, j’ai entendu au nom du Rav Wozner qu’un bon Rav -en l’espèce en Nidda- est celui qui sait autoriser -en l’espèce dans la vérification des édim-.

Il y a deux restrictions à cette recherche de la koula pour aider l’autre :

1/ Il ne faut pas que cela semble prendre une direction libérale et donner raison à ceux qui revendiquent tel ou tel droit pour se libérer simplement de leurs frustrations. Aussi le Rav Ovadia précise-t-il que les femmes ne liront pas le Kaddish à la synagogue. 2/ Il faut rester dans le strict respect de la Halakha.

(2) Pourquoi les orthodoxes peuvent-ils discuter avec les modern-orthodoxes ou le Rapprochement sur le plan de la forme.

Je serai plus bref sur ce dernier point. L’idée est très simple : ce que le rabbin   massorti   critique chez vous est au contraire ce que je salue. Même si vous êtes tous deux d’accord quant à l’objectif à atteindre (cad une parfaite égalité entre hommes et femmes), il vous est impensable de plier la Halakha   à votre volonté. Vous cherchez tous les moyens d’atteindre le but recherché en respectant la Halakha   et les décisionnaires. C’est ce qui nous rapproche.

Ha omer béshem Omro, E. Bloch rapporte également cette idée en effectuant une comparaison avec les Habad. Ils nous paraissent bien étranges, et nous sommes des fois plus éloignés d’eux dans notre mode de vie que des conservative. Cependant, le strict respect du système halakhique nous rapproche.

  • Nous verrons bien où mèneront les menées réformatrices des Massorti. J’espère juste que les « réformes » des modern-orthodox n’iront pas dans le même sens… Car toute la dérive « visible » (car auparavant leur système halakhique n’était déjà pas légitime, voir ce qu’écrit le Rav Hirsh sur Frankel et Graëtz dans Shemesh ouMarpé) est arrivée en 1983 avec la nomination de la première femme rabbi . Aujourd’hui les « gays » rabbins   massorti   ont dépassé les joyeux rabbins   du club med consistorial. … Mais dans le fond je ne m’inquiète pas pour vous, car si les modern-orthodox repoussaient les limites de la Halakha, vous ne ferez plus partie de ce mouvement. J’ai vu ce que vous écrivez, et même si je suis en désaccord sur beaucoup de choses (à part la critique du racisme de certains extrémistes sionistes, hazak) j’aime à croire que vous êtes lichma dans votre attitude.

Ben Ouziel

Je ne connais pas Ben Ouziel et il est donc possible que je me trompe mais je pense que ce dernier méconnait, au moins partiellement, le monde Modern Orthodox.

Je suis persuadé que ses doutes sont ceux d’une grande partie des lecteurs religieux du blog. Le monde Modern Orthodox considère t-il que tout changement est positif ? La modernité est-elle un idéal en soi ? Non.

J’ai en effet publié certains billets qui pourraient laisser penser l’inverse. Les innovations du Rabbin Weiss quant à l’ordination des femmes ont peut être été perçues comme la ligne de conduite du mouvement MO. Cette confusion n’est due qu’à ma propre faute; certainement à cause de mon langage parfois trop concis.

maharat 2Un lecteur très attentif aurait toutefois remarquer que dans l’article une femme rabbin… et orthodoxe ?! Je commence par souligner que la Maharat et son mentor ne s’identifient plus au monde Modern Orthodox mais ont créé leur propre mouvement l’Open Orthodoxy. Qu’est ce que l’Open Orthodoxy ? Le Rabbin Weiss la définit en quatre points :

1)   le rejet de la notion de Daat Torah, qui consiste à attribuer à un rabbin une autorité suprême pour trancher les questions qui ne sont pas d’ordre halakhique (par exemple : pour quel parti politique voter ?).

2)   Un pluralisme affirmé.

3)   Un soutient actif au féminisme : une plus grande place est accordée à la femme, autant au niveau de l’accès à l’étude qu’au niveau de son rôle dans le culte.

4)   Soutien actif à l’état d’Israël.

Le simple fait que Weiss ait jugé bon de quitter la « Modern Orthodoxy » pour créer sa propre mouvance prouve déjà que sa démarche n’est pas la nôtre.

La « charte » de l’Open Orthodoxy diffère également de la shita du monde Modern Orthodox.

Quelles sont les valeurs de la Modern Orthodoxy ?

Pour ma part, je définirai la Modern Orthodoxy en une seule phrase :

Vivre une vie de Torah et de Halakha tout en ne se coupant pas du monde qui nous entoure.

On peut le reformuler de manière moins intellectuelle et plus juive :

Vivre la Torah sans se couper des h’ayim hamaassim et de la metsioutambiante.

C’est d’ailleurs ainsi que le Rav Soloveitchik zt »l explique son adhésion au Mizrahi (qu’il rejoint après la Shoahrav2.jpg) :

Ce mouvement [le Mizrahi] a pris sur lui de répondre à un dilemme important : Comment insérer nos valeurs éternelles dans la splendeur du monde moderne ? Comment demeurer fort au cœur de la société moderne tout en sanctifiant la nouveauté et vivant le quotidien dans la plus grande sainteté possible ? Je ne pourrai rejoindre aucune association qui aurait pour slogan : « se séparer du vaste monde, aller dans des sombres caves et s’asseoir à part. Se couper du monde et du reste du peuple juif ». Ce retrait de la bataille est le début de la défaite et reflète un manque de foi en l’éternité du judaïsme ainsi qu’en son aptitude à dominer le monde nouveau.

(Community, covenant and commitment, Lettre 37)

Ces mots simples et beaux sont pour moi la définition la plus parfaite de la Modern Orthodoxy.

Cela me semble être l’axiome. Sionisme, féminisme et études universitaires ne sont que des manifestations de cette définition.

En effet, comment se couper de l’État d’Israël lorsque celui-ci est devenu le point central du monde juif actuel (Le sionisme du Rav n’avait par conséquent rien de mystique. cf. mon article sur le sionisme dans la Modern Orthodoxy).

Pareillement, dans un monde qui a connu la libération de la femme peut-on encore vraiment cantonner la femme juive aux trois K que préconisait l’Allemagne du IIIèmeReich : Kinder (enfants), Küche (cuisine), et Kirche (église, ou chez nous Tehilim) ?

Il ne s’agit pas de moderniser à tout prix, il s’agit de rendre cohérent ce qui peut l’être. À la condition évidente de ne rien rajouter ni retrancher à la Halakha. Le but n’est pas d’arriver coûte que coûte à l’égalité entre les sexes, de la même façon que sionisme ne signifie pas défendre l’État et le gouvernement quelles que soient leurs décisions.

Comme la fait remarquer Ben Ouziel, à la fin de mon dernière article sur la Maharatj’émets moi-même de grands doutes quant aux motivations du mouvement, et souligne également que les choses vont trop vite. Je ne m’identifie pas avec Sara Hurwitz ni avec son mentor. Je lis régulièrement les posts de la Maharat et d’autres rabbanim de l’Open Orthodoxy (disponible sur le site morethodoxy.org) et j’avoue être parfois franchement dérangé par certains propos.

Ceci étant, il me semble qu’interdire pour interdire n’est pas chose intelligente. Ainsi, la semaine dernière, la Agudath Isroel of America a émis un « psak » à l’encontre de Weiss et de son mouvement, justement à cause de l’ordination de Sara Hurwitz. Cependant, les leaders du monde haredi américain n’ont pas jugé bon d’expliquer en quoi Rabbi Weiss avait transgressé la Halakha… Tout le monde ne sait-il pas que chez les Juifs il n’y a pas de femmes rabbins ?!

C’est cette Halakha, basée bien plus sur un conservatisme vieillissant et une peur de la nouveauté, que je n’accepte pas.

On peut citer des dizaines de raisons pour interdire l’ordination des femmes. Le Prof. Saul Lieberman, leader du monde Conservative des années 50 jusqu’à son décès en 1984, ramène lui même plusieurs arguments contre cette ordination ! Mais de là à interdire purement et gratuitement, sans même vouloir explorer les sources hilkhatiques ….

Ben Ouziel ramène d’ailleurs la récente responsa du Rav Ovadia Yossef chlit »adans laquelle il autorise à une femme à réciter le Kadish pour ses parents décédés à condition que cela ne se fasse pas dans le cadre synagogual.

ovadia-yossef.jpgPour moi, cette Shout n’avait rien de nouveau. La vraie nouveauté est qu’une pratique déjà répandue dans le monde Modern Orthodox vient d’être reconnue par le monde Haredi. Voilà déjà plus d’une dizaines d’années que le Rav Aron Soloveitchik – frère du Rav Yossef Dov et qui fut durant de longues années Rav à la Yeshiva de Brisk de Chicago (institution des plus haredit…) avant de diriger la Yeshiva University – autorisa les femmes à réciter le Kadish. Il justifia sonheter en expliquant qu’en l’absence de problèmes « techniques » il fallait éviter d’interdire les pratiques autorisées par la halakha « pure » car cela risquerait de pousser le public dans les bras du monde Massorti (Od Yossef ah’i h’ay, page 100). Notons d’ailleurs que le Rav l’autorisa même dans le cadre synagogual (mais évidemment derrière la mehitsa). [Le Rav Lichtenstein chlit »a, Rosh Yeshiva de Har Etzion, précise d’ailleurs que cela était aussi l’avis du Rav Yossef Dov].

Pourquoi le Rav Ovadia ne l’a t-il pas autorisé à la synagogue. ? Selon Ben Ouziel c’est pour éviter une ambiance trop « libérale ». A mon humble avis, c’est parce que le Rav Ovadia connait parfaitement la mentalité du public Haredi. Un génie de la Halakha comme lui sait pertinemment ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas, mais il sait également être en accord avec son temps et son milieu. Quiconque a déjà prié dans une shule haredite sait qu’entendre une femme y réciter le kadish serait un miracle encore plus grand que l’ouverture de la mer rouge… même un heter du Rav Ovadia ne pourrait changer ce fait (pour l’instant).

Mais le Rav Ovadia a déjà montré depuis longtemps qu’il ne partageait pas la vision ultra-conservatrice de nombreux rabbins. Ainsi, il a très récemment rappelé qu’une femme peut tout à fait être président (malgré le problème du melekh vélo malka) et également qu’elle peut acquitter un homme de la mitsva de Meguila (malgré le problème de tsniout et de Kol Isha !). Rappelons également que le Rav Ovadia a réussi à introduire la récitation du gomel, par les femmes venant d’accoucher, dans la synagogue ! Je peux moi même témoigner que cette pratique est désormais courante dans le monde ultra-orthodoxe et je l’entendis même de mes propres oreilles à Kyriat Sefer (bastion de l’ultra-orthodoxie) ! Ne perdons donc pas espoir pour le Kadish….

Kook.jpg

Je conclus par les mots du Rav Kook zt »l :

Ainsi est l’habitude des gens simples : ils ne creusent pas dans les lois et s’emportent contre toute explication ou note qui leur semble nouvelle… Bien qu’en réalité ces choses proviennent des sources les plus anciennes.

(Iguerot 4, p.68)

 

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