crédit photo :  hoyasmeg

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Déborah, ancienne élève d’une école orthodoxe française, est aujourd’hui une jeune diplomée et mère de famille.

Avoir étudié dans une école juive orthodoxe a été pour moi une chance. J’y ai connu mes meilleures amies, mes meilleurs fous rires. J’y ai appris l’hébreu, j’ai eu accès à des sources juives essentielles (Houmach, Nakh, certains ouvrages de Moussar). Mais j’y ai aussi entendu beaucoup d’âneries, d’imprécisions, voire parfois des choses dangereuses. J’y ai également souffert. D’être stigmatisée pour ma curiosité, mon individualité trop visible. C’est pourquoi je prends aujourd’hui la plume pour écrire ce que jamais je n’avais osé dire à ceux qui m’ont éduquée et qui ont façonné, fût-ce par la négative, la femme juive que je suis devenue. Mes chers Rabbanims et Rabbaniot, je tenais à vous dire, avec beaucoup de tendresse ……

Qu’une vidéo de propagande superstitieuse d’Amnon Itshaq ne peut en aucun cas remplacer un cours d’Histoire juive.

En vérité, quasiment aucune des filles, excepté moi-même et quelques autres, n’était véritablement intéressée par le cours d’Histoire juive (et il faut dire que le côté pontifiant et soporifique du professeur n’était pas pour aider la discipline). C’est pourquoi il n’était pas rare que notre cours d’Histoire juive, déjà bien plus proche de la légende que de l’Histoire, soit remplacé par la projection de ces vidéos dangereuses de guérisons miraculeuses suite à la pratique de certaines mitsvot. Tel enfant très émouvant atteint d’un cancer en phase terminal guérissait après que sa mère ait pris sur elle de se couvrir les cheveux, ou telle femme stérile tombait enceinte miraculeusement après qu’Amnon Itshaq l’ait enjoint de respecter les lois de pureté familiale. Pire encore, nous devions entendre ce personnage à antenne nous expliquer que la Shoah avait été une conséquence directe des péchés du judaïsme allemand. Ces projections impressionnaient beaucoup les jeunes esprits en formation que nous étions. Les larmes étaient pléthore. Nous sortions de ces séances lessivées émotionnellement.

Mais aujourd’hui, je veux vous demander, aujourd’hui que je sais qu’Amnon Itshaq est un gourou qui n’a rien à envier aux télévangélistes américains et à leurs shows : Que diable aviez-vous en tête pour instiller dans le cœur de jeunes filles impressionnables ces idées traumatisantes, culpabilisantes et en fait si peu juives d’une causalité directe et immédiate entre pratique des mitswot et récompense ? Quel était le but éducatif de cela ? Vous assurer que par la peur, nous respecterions mieux les mitsvot ?

Qu’épouser un Talmid Hakham qui ne porte pas de Jean-Basket ne saurait constituer un objectif de vie.

Je me souviens de ce Rav qui nous enseignait la -ce qui se cantonnait, pour les jeunes filles que nous étions, aux Lois du Shabat, de la Cacherout, et de la Pudeur-, au demeurant fort sympathique, qui nous répétait souvent : « Ne nous ramenez pas un jean-basket ! il faut épouser un Talmid Hakham » Je voudrais lui dire qu’il y a des érudits qui portent des jeans et des baskets et qu’il y a des hommes déguisés en religieux qui sont de véritables ignares, et pire encore, de véritables salopards. Si nous avions su à quel point l’habit ne fait pas le moine, cela aurait peut-être évité à cette amie, convaincue qu’un était forcément un homme bon, d’épouser un homme en kippa noire, qui s’est avéré être un monstre.

Cher Rav, il était également de votre devoir moral de nous prévenir de ce qu’épouser un kollelman impliquait : faire des enfants les uns à la suite des autres tout en travaillant d’arrache-pied pour nourrir la famille, dépendre de ses parents ou beaux-parents. Mais j’oubliais, une véritable bat-Israël ne doit pas avoir d’exigences frivoles et doit savoir se sacrifier pour mériter un mari et des enfants qui étudient la Torah (car une femme n’existe que par son mari et ses enfants et son mérite se mesure à l’aune de son degré de sacrifice). Vous auriez dû avoir l’honnêteté de nous dire que ce système de fonctionnement était en fait récent et que, pour un homme, travailler n’était ni interdit, ni infâmant, et que vouloir, en tant qu’homme ou femme juive, une vie digne et autonome, ce n’était pas faire preuve de manque de emouna.

Que notre corps n’est pas uniquement un objet de désir qu’il convient de soustraire à l’attention des pulsions masculines

Là encore, un souvenir précis. Une Rabbanit, dont le rôle était de nous prévenir, avec des trémolos dans la voix, que nous portions en nous la possibilité de soutenir le monde (en respectant la tsniout, en priant assez) mais également de le détruire (en portant du rouge, en ayant une démarche pas assez pudique etc.), nous raconte l’histoire suivante : « Deux tannaïm se promènent dans Jérusalem avant la destruction de Second temple et croisent une jeune fille juive dont la robe est ceinturée à la taille -la soulignant ainsi- et qui est dévisagée de façon concupiscente par des non-juifs. L’un des deux se met à pleurer face à l’autre, interdit, qui lui demande la raison de son chagrin soudain. Le premier répond qu’en voyant cette jeune fille juive si impudique, il avait pressenti la chute du Second Temple. »

Madame la Rabbanit, j’ai aujourd’hui quelques questions à vous poser:

-Les tannaïm ont donc regardé la jeune fille assez fixement pour remarquer sa taille soulignée. N’est-ce pas aux hommes de savoir retenir leur regard ? Sont-ils des animaux qui ne sauraient avoir de contrôle sur leurs pulsions ?

Cette position est insultante tant pour les hommes, qu’elle déresponsabilise, que pour les femmes, qu’elle culpabilise indûment. Cessez donc de culpabiliser les femmes et commencez à responsabiliser les hommes !

-Croyiez-vous vraiment que le Second Temple ait été détruit à cause de cette pauvre jeune fille ? Quel a alors été le rôle des problèmes politiques avec les Romains, de la rébellion juive contre son occupant, des tensions entre les diverses sectes du judaïsme ? Là encore, vous avez tenté de nous inculquer une conception au mieux naïve, au pire, fausse, de la causalité. J’aurais presque tendance à donner raison à ceux qui critiquent l’esprit superstitieux de juifs attribuant une intentionnalité au caillou qui tombe.

La femme n’est pas à l’homme ce que le chiffon rouge est au taureau de corrida. Et la Tsniout n’est pas uniquement une question de centimètres, c’est une question de rapport à soi, à Dieu, au Monde, qui concerne autant l’homme que la femme. Enfin, étant aujourd’hui maman je ne voudrais pas que mes enfants grandissent avec l’idée que les femmes sont des objets qui doivent se protéger de leurs pulsions ni qu’ils se conçoivent eux-mêmes comme des individus faibles et excitables par ces diablesses de femmes. Je voudrais que mes garçons regardent leurs congénères féminines comme des individus, comme leurs égales, et qu’ils se pensent comme des guiborim, dont on sait que la véritable définition est la maîtrise de soi (Pirqe Avot).

Que le judaïsme n’est pas monolithique et que la controverse y a toujours existé.

Je me demande encore comment vous avez pu nous apprendre tant de choses durant tant d’heures tout en réussissant l’exploit d’éviter d’évoquer la moindre controverse, le moindre avis divergent. Le judaïsme que vous nous avez enseigné était un judaïsme synchronique, absolument consensuel parlant d’une seule voix, qui ressemble fort à une voix orthodoxe à la sauce lithuanienne. Nous étudiions dans l’excellent Houmach Miqraot Gedolot, et jamais vous n’aviez évoqué que le Ralbag était un philosophe mathématicien rationaliste, que Ibn Ezra était un grand grammairien et un lointain précurseur de la critique biblique, ni que Rabbénou Bahya (Bahya Ibn Paquda, auteur du Hovot Halévavot) avait été très influencé par la mystique soufie. Jamais vous ne nous avez dit, craignant peut-être que la nuance ou la contextualisation historique n’affaiblissent la force de nos Textes, que le Dieu de Maimonide ne ressemblait en rien au Dieu anthropomorphique de la Kabbale, ou encore que le Ramhal, dont nous étudions le Mesilat Yesharim avait écrit des pièces de théâtre et une œuvre de logique. Ce faisant, vous avez grandement sous-estimé la force de notre Tradition, tout autant que notre propre intelligence, craignant que notre foi ne soit atteinte par ces vérités, somme toute banales et au contraire promptes à nous donner de notre Tradition, et de la Halakha, une image plus juste, vivante.

Que censurer nos livres de philosophie, littérature et biologie était ridicule, inutile et nuisible.

Il y avait dans notre école un censeur, un rabbin chargé d’examiner nos manuels, de lire les livres au programme du baccalauréat de français et de censurer ce qui devait l’être. Après tant d’années, je n’ai toujours pas compris pourquoi une feuille blanche masquait -mais pas assez bien puisque j’ai pu identifier le tableau…- La leçon d’anatomie de Rembrandt, qui illustrait un chapitre du manuel de Philosophie (était-ce la Technique, la Science ? ici ma mémoire me fait défaut). Qu’avait ce tableau, présentant un cadavre d’homme en train de se faire disséquer par un médecin devant ses élèves, de si terrible, pour ne pas pouvoir être vu ?? Etait-ce le corps nu du cadavre qui avait été un homme, dont le sexe était pourtant caché, qui aurait pu choquer les blanches oies que nous étions et nous renseigner sur la forme du corps d’un homme ? Etait-ce la dissection, pratique scientifique contrevenant à l’intégrité du corps humain dans le judaïsme ?

Quant au Candide de Voltaire, dont le chapitre 16 -avec ses scènes grandguignolesques de zoophilie avec des singes et de quasi-cannibalisme, je le sais car j’ai depuis rattrapé mon ignorance -avait été coupé au ciseau, j’ai moins de mal à comprendre. Mais je salue tout de même l’esprit de sacrifice du censeur, prêt à abîmer sa propre neshama pour le bien de la communauté en se plongeant dans ces textes obscènes (je ne qualifierais pas aujourd’hui ce texte de Voltaire d’obscène, mais plutôt de satirique, car il porte une grande charge critique des systèmes moraux et politiques). Il aurait été d’ailleurs très instructif de connaître les effets, à court et long terme, de la lecture de ces textes sur sa santé mentale. Enfin, que l’on m’explique la différence fondamentale entre ce texte voltairien et le Rachi de la Genèse (2 :23) sur zot hapaam, Cette fois, celle-ci : Cela nous enseigne qu’Adam s’est uni à tous les animaux et à toutes les bêtes, mais qu’il n’a trouvé d’épanouissement que par son union avec ‘Hawa.

Enfin, et là je m’adresse à la femme chargée de me « préparer » au mariage et de m’enseigner les lois de pureté familiale : Me dire que mon mari avait le droit de tout me faire ne fait pas de vous une femme ouverte, bien au contraire.

Je vous revois nettement, votre visage réjoui, votre mine de conspiratrice, me dire comme on initie un nouvel impétrant à la vraie vie : « La maison est comme un beth hamikdash, et la chambre en est le kodesh hakodashim. Ce que le mari veut faire, il en a le droit. » Et ce que MOI je veux ou ne veux pas faire ? Cela ne compte pas ?

Quant à votre mention de l’épouse qui a droit d’être avec son mari comme « à Pigalle », je ne sais pas si elle m’a plus effarée ou attristée.

Je tenais à vous dire que j’ai échappé de peu à la catastrophe dans ma vie intime. Heureusement que j’avais tout de même la conscience de mon individualité, de ma liberté et de ma propriété sur mon corps pour ne pas vous prendre au mot. Heureusement que je savais que le consentement, l’écoute, le dialogue, était la clé d’une sexualité juive, épanouie et équilibrée. Sous couvert d’ouverture d’esprit, vous m’aviez, et sans doute à beaucoup d’autres que moi, peut-être plus perméables que moi, fait comprendre que le mariage équivalait à un acte de propriété du mari sur mon corps et qu’y participer de façon verbale, active, ne rentrait pas dans mes droits de femme juive. Et puis, c’était tout de même risible de nommer le sexe féminin et masculin par des circonvolutions fleuries et creuses. « Là-bas », moi, je ne sais pas c’est où.

 Déborah.

Note :

Et si c’était à refaire, y mettrais-je ma fille ? 

En l’état actuel de l’ juive en , peut-être bien, sauf  la préparation au mariage (trop, c’est trop). Car à choisir entre le  judaïsme orthodoxe, que vous m’avez, bon an, mal an, inculqué, et d’autres types de judaïsmes moins proches des sources et des textes, il se pourrait que je choisisse le vôtre, qui est aussi un peu le mien (ne vous en déplaise…)

Je tâcherais toutefois d’inculquer à ma fille ce qui m’a manqué chez vous : qu’elle est l’égale des hommes, qu’elle dispose de son corps et de son esprit, qu’elle a droit à une étude des textes qui ne soit pas édulcorée. Je lui dirais que l’esprit critique est une mitswa et que ses professeurs et rabbins ne sont pas infaillibles. Mais j’aimerais autant pouvoir offrir à ma fille une scolarité à la fois orthodoxe et scientifiquement satisfaisante comme il en existe notamment en Israël ou aux Etats-Unis. La France, pays où s’opposent encore la modernité sans religion et la religion pré-moderne, a, sur ce point, un lourd retard à rattraper.

 

 

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