Note préalable: ce billet est une traduction d’un article du R’ Jeffrey Saks, rédacteur-adjoint du journal Tradition (http://www.traditiononline.org/) et fondateur-directeur de l’institut ATID à Jérusalem. Son but est d’examiner la pensée du R’ Lichtenstein sur le point de l’apport de l’Art en général, et de la Littérature en particulier, dans le cadre de la vie religieuse.

Le R. Lichtenstein z »tsl, l’un des principaux dirigeants spirituels de l’, était Rosh Yeshiva et titulaire d’un doctorat en littérature anglaise. Quelques semaines après son décès, le blog est heureux de pouvoir lui rendre un vibrant hommage en présentant, pour la première fois en langue francophone, un extrait de sa pensée sur un point qui lui tenait très à cœur.

Nous remercions sincèrement le R’ Saks, ainsi que le rédacteur en chef de Tradition, le rav Shalom Carmy, pour leur autorisation à publier cette version française sur le blog et pour leurs chaleureux encouragements. L’original anglais est disponible en cliquant ici.

Cette traduction a été réalisée par Lucie Esther Chaix et Stiv Milojevic, auxquels nous exprimons toute notre reconnaissance. Je me suis permis de retoucher très légèrement la forme du texte lorsqu’une meilleure compréhension me paraissait en résulter.

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R.  : Le rôle de la littérature dans la vie religieuse

Rav Aharon Lichtenstein, le champion de l’étude de la Torah, voyait cette dernière non seulement comme une mitzva de première importance, mais également comme un mode de vie élevé et comme un moyen de rencontrer le Divin. Dans le même temps, pendant plus de cinquante ans, il fut le porte-parole le plus éloquent de notre communauté, et un exemple personnel à émuler, pour ce qui concerne la place des sciences humaines (et, en particulier, de la littérature) dans la vie religieuse. Dans ce court article bibliographique, nous examinerons les écrits de R’ Lichtenstein sur ce sujet, et expliciterons sa vision des bénéfices potentiels d’une vie religieuse éveillée aux chefs-d’œuvre artistiques de l’humanité.

L’idée majeure de la pensée du R’ Lichtenstein est que la littérature « apporte un complément spirituel » à nos vies en tant que serviteurs de Dieu.

La première publication de R’ Lichtenstein sur le sujet remonte à 1961 (un an avant la fin de son doctorat, à Harvard, sur Henry More, dans lequel il explorait « la théologie rationnelle d’un platonicien de Cambridge »)[1]. Dans son article intitulé « A Consideration of Synthesis from a Torah Point of View » [NdT – Une considération de synthèse du point de vue de la Torah], le lecteur pouvait déjà identifier la plupart des thèmes majeurs développés par R’ Lichtenstein lors de ses explorations ultérieures du sujet.

Premièrement, la rencontre avec les sciences humaines « nous aide généralement à développer notre personnalité religieuse. Elle intensifie à chaque fois nos connaissances des problèmes de base de la morale et de la pensée religieuse. (…) Les sciences humaines nous permettent également d’approfondir notre compréhension de l’homme : sa nature, ses fonctions et ses obligations »[2]. Cette idée suivant laquelle « la valeur d’une éducation aux sciences humaines n’est pas seulement instrumentale et pragmatique ; elle est surtout, lorsque la culture est enseignée et interprétée correctement, intrinsèquement et substantiellement spirituelle » sera de nombreuses fois revisitée au fil des années.

Citant Onkelos sur le verset de la Genèse 2:7, pour qui la spécificité de l’Homme est d’être un « roua’h memalela », soit un esprit parlant, R’ Lichtenstein affirmait que « le langage (…) définit l’existence créative de l’homme, [et son étude] apporte une perspective inestimable sur le comportement humain ». En ce sens, au cœur même de notre image divine, l’homme est perçu comme un « créateur de symboles – verbaux, cognitifs et imaginatifs (…). L’étude de la grande littérature se concentre sur une manifestation, certes indirecte, de la plus extraordinaire création divine (…). Les artéfacts humains révèlent le potentiel spirituel que la créativité de Dieu a implanté en l’Homme ». Ainsi, à titre d’exemple, « Dans Hamlet, l’on peut observer, d’un côté, la grandeur de l’Homme et, de l’autre, percevoir la grandeur des écrivains occidentaux comme une expression vivante de ce que l’humanité peut accomplir et des hauteurs qu’un esprit parlant (roua’h memalela) peut atteindre».

Ce potentiel inhérent à la grande littérature est encore plus évident lorsque l’on prend en compte que parmi « ceux qui ont acquis un certain niveau de connaissances, les grands écrivains sont prééminents. En les lisant, l’on peut doublement confronter l’esprit humain, lequel est tout à la fois création et créateur (…). Ainsi, en ce qui concerne notre compréhension du roua’h memalela, les artistes dotés d’un riche sens de l’imagination nous ont plus enseigné que les théoriciens – non seulement parce qu’ils ont décrit plus puissamment, mais aussi parce qu’ils ont sondé plus profondément (…). L’artiste mélange la précision, la sensibilité, l’intuition et l’acuité afin de percevoir et de décrire une réalité concrète, personnelle et sociale ».

La littérature nous expose à des expériences qui enrichissent notre compréhension. Parmi elles, on trouve « un large éventail d’expériences sociales, historiques et personnelles qui nous permettent de transcender les limites insulaires de notre propre niche spatio-temporelle ; il s’agit ici de dégager le local et l’accidentel du permanent et de l’universel, ainsi que de comprendre, tant intellectuellement qu’émotionnellement, des situations auxquelles nous n’aurions normalement pas été confrontées ou que nous n’aurions pas envisagées. A plus forte raison lorsque cette expérience a été communiquée via le vecteur de la culture la plus pure, par de grandes âmes capables de ressentir avec profondeur et de s’exprimer avec force».

Parlant de sa propre expérience, R’ Lichtenstein affirmait que ses propres lectures avaient « renforcé sa conviction que le « meilleur de ce qui a été pensé et dit dans le monde » [selon la définition donnée de la littérature par Matthew Arnold, un fameux poète anglais du 19ème siècle] est spirituellement crucial. En effet, que nous offre la culture [littéraire] ? Par rapport à l’art en général, la culture fournit des expressions profondes de l’esprit créatif, une conscience de la structure et de son interaction avec la substance et, par conséquent, la capacité à organiser et à présenter des idées; par rapport à la vie, elle offre la possibilité de comprendre, d’apprécier et de confronter différents contextes (personnel, collectif, et cosmique), une sensibilité à la condition humaine et une certaine aide pour y faire face; dans les deux cas, la culture offre une conscience littéraire qui nous permet de transcender notre propre milieu et notre propre environnement afin d’adopter une plus vaste perspective. Et, par-dessus tout, la culture instille en nous un sens de la complexité morale, psychologique et métaphysique qui caractérise la vie humaine ».

Un des bénéfices importants d’une sensibilité littéraire aiguisée est de pouvoir s’entraîner à « observer avec perspicacité et à répondre avec empathie ». Bien sûr, ce trait de caractère ne se développe pas de manière spontanée, et il ne s’acquiert pas non plus exclusivement  à travers la lecture d’œuvres littéraires; mais il fait partie des traits qu’un Oved Hachem [un serviteur de Dieu], acquiert dans l’exercice de la religion. En ce sens, ceci nous rappelle que la contribution potentielle la plus importante – ou, en d’autres termes, le développement personnel le plus significatif – de la littérature est son rôle de « complément ou, si on préfère, de supplément spirituel ». La littérature est capable « d’informer et d’irradier notre être spirituel en complémentant sa composante cardinale qu’est la Torah (…) et en étendant nos horizons intellectuels et spirituels à d’autres domaines présentant une potentielle importance religieuse». Cela est dû au fait que « la grande littérature nous apporte souvent une vue plus juste et plus riche de l’essence, de l’identité individuelle, de « l’inscape » pour reprendre le terme utilisé par [le poète anglais Gerard Manley] Hopkins, de toute réalité physique. La littérature aiguise notre expérience et, ainsi, notre compréhension des différents aspects de la réalité ».

Dans la mesure où il y a une amélioration du lecteur, il y a aussi une amélioration du monde lui-même : « les sciences humaines mettent ainsi en valeur, de manière significative, notre capacité à surmonter deux des principaux défis de la vie morale et spirituelle : la réparation (tikoun) du Soi dans le cadre de l’antichambre du monde futur, et la réparation (tikoun) de l’antichambre elle-même » [NdT : « l’antichambre » est une périphrase utilisée dans les Pirkei Avot pour désigner le monde ici-bas, par opposition au monde futur, lequel est allégoriquement décrit comme un « palais »].

Un autre thème majeur des écrits que R’ Lichtenstein a consacrés au sujet est le rôle central de la créativité en tant que valeur positive dans la vie religieuse (ce point était également un sujet d’intérêt majeur pour R’ Soloveitchik[3]; mais son application à la littérature est spécifique à R’ Lichtenstein). Mais, curieusement, R’ Lichtenstein était bien plus concentré sur notre rôle de consommateurs d’art que sur notre rôle de producteurs. Dans les conversations récemment publiées entre R’ Lichtenstein et R’ ‘Haim Sabato (lui-même Roch Yechiva et romancier), le premier admettait une relative ambivalence à propos d’un certain genre littéraire qui pourrait émaner de l’intérieur d’un Beit Midrash [maison d’étude]. Il reconnaissait de manière candide qu’il n’avait lui-même jamais été intéressé à en produire. Il pensait vraisemblablement que la littérature est mieux servie par des écrivains de premier plan inspirés par leur sensibilité religieuse, que par des évêques et rabbins poussés à écrire de la littérature; peut-être estimait-il aussi que l’atmosphère d’un Beit Midrash – l’air spirituel que nous respirons – n’est pas à même d’engendrer de très bons écrits.

Autre raison de cette ambivalence : le besoin « d’une attention et d’une démarcation claires » face à l’impulsivité créatrice nécessaire à la production d’art littéraire. A défaut, on se livrerait nécessairement à un exercice d’équilibrisme, lequel « impliquerait probablement un coût tant pour le beit midrash que pour la production artistique elle-même ». A propos des talmidei ‘hakhamim [érudits] tentés par le plongeon dans l’imaginaire nécessaire à l’engendrement d’une incarnation littéraire du monde de la Torah, R’ Lichtenstein écrivait de manière critique : « des choses saintes profanent d’autres choses saintes » (Zevahim 3b). Cette crainte nous oblige à rester vigilants, de peur, Dieu préserve, de transformer les expériences sacrées de notre royaume religieux intérieur en quelque chose de profane, façonné au moule de la littérature contemporaine. Mais, d’un autre côté, c’est précisément ce genre de réticences créatives que l’élan artistique ne peut supporter ».

Une autre contribution qu’offre la sensibilité littéraire est de nous aider à développer une meilleure compréhension du monde et de l’homme (ou de l’humanité). En exprimant son point de vue personnel, R’ Lichtenstein rapportait que « mon éducation profane a grandement contribué à mon développement personnel. Je sais que, sans elle, ma compréhension du Tanakh aurait été, à tous points de vue, plus superficielle. Elle a également grandement amélioré ma perception de la vie en Eretz Yisrael et enrichi mon expérience religieuse. Lorsque mon père a perdu la vue, le sonnet (d’inspiration profondément religieuse) de Milton « on His Blindness »  [NdT – Sur Sa Cécité], et surtout sa magnifique  conclusion « Ceux qui ne font qu’être debout et attendre Le servent aussi », m’a été d’un grand secours ».

  Lorsqu’un individu manque de sensibilité psychologique, il en résulte qu’une grande part de la Torah – des parachiot entières et des personnalités du ‘Houmach – est tout simplement mal interprétée (…). Notre merveilleuse tradition midrachique est aussi souvent déformée de manière inimaginable 

Tout en déclarant fréquemment que la littérature et les sciences humaines ne sont pas la seule manière d’atteindre la sensibilité nécessaire à une personnalité religieuse aboutie, il rapportait ses « découvertes douloureuses » selon lesquelles « nombreux de ces éléments (désirés) font cruellement défaut aux membres de l’orthodoxie stricte méprisant la culture ». A titre d’exemple, il  évoquait les hespedim [eulogies funèbres] prononcés en 1962 lors des funérailles du Rosh Yeshiva de Lakewood, R’ Aharon Kotler. La seule personne à donner « un aperçu du feu sacré qui animait cet homme a été Irving Bunim, un laïc. Lorsqu’un individu manque de sensibilité psychologique, il en résulte qu’une grande part de la Torah – des parachiot entières et des personnalités du ‘Houmach – est tout simplement mal interprétée (…). Notre merveilleuse tradition midrachique est aussi souvent déformée de manière inimaginable ». Là se situe le besoin d’améliorer la compréhension humaine – c’est-à-dire de se livrer au genre d’introspection, portant tant sur soi-même que sur les autres, que l’on est en droit d’espérer de l’Homme.

A titre d’exemple, examinons l’un des premiers articles de R’ Lichtenstein, lequel a été publié récemment, avec un demi-siècle de retard: « à travers l’étude des Nevi’im [les Prophètes] et des Ketouvim [les Hagiographes], nous prenons conscience d’un certain nombre de problèmes que nous choisissons en général d’ignorer: des problèmes de nature littéraire; et nous percevons une dimension que nous négligeons habituellement : la dimension littéraire [de la Bible] ». Ecrit en 1962, soit bien avant que les outils d’analyse littéraire du Tanakh, si couramment utilisés de nos jours, ne soient développés, acceptés et popularisés, R’ Lichtenstein proposait que nous « découvrions – ou plutôt que nous redécouvrions – les kitvei hakodesh [écrits saints] en tant que genre littéraire et, afin d’approfondir notre appréciation de ces textes, que nous cherchions à les approcher de manière critique ».

Rav Lichtenstein énumérait ici trois raisons justifiant que l’analyse littéraire du Tanakh revête à ses yeux une « valeur spirituelle ». Premièrement, « l’expérience esthétique en tant que telle, lorsqu’elle est correctement canalisée, est spirituellement désirable. Elle sert à aiguiser notre perception, à étendre nos horizons, à redéfinir notre sensibilité et à approfondir notre humanité – bref, à nous enrichir et à faire de nous des individus plus harmonieux ». Deuxièmement, l’appréciation de la composante esthétique du Tanakh est en soi importante dans la mesure où « celle-ci est beauté en tant que révélation divine, une sorte de reflet de la forme dans laquelle le Ribbono shel Olam choisit de manifester Sa volonté à l’homme ». En ce qui concerne la beauté cosmique, nous reconnaissons naturellement que le « message de la gloire divine transmis par les cieux est celui d’une impressionnante beauté. Devrions-nous alors rejeter aux Ecritures ce que nous reconnaissons facilement à la Nature ? ». Finalement, « la puissance et la beauté ne sont pas seulement la cerise sur le gâteau de la signification d’un verset. Ils sont – et c’est certainement le cas dans les passages les plus imaginatifs et les plus émotionnels du texte – l’essence même de sa signification (…). Notre capacité à ouvrir nos sensibilités à la puissance et à la beauté des kitvei ha-kodesh est une première étape vers l’enrichissement de notre perception littéraire des versets. Dans un deuxième temps, afin de tirer le meilleur enseignement possible de ces versets, nous devons apprendre à les lire de manière critique ».

Toutefois, en dépit des avantages de l’analyse du Tanakh à la lumière des outils de la critique littéraire (c’est ainsi qu’il faut comprendre le sens du mot « critique » dans le passage ci-dessus; à ne pas confondre avec « la critique biblique », laquelle est tout autre chose), le R’ Lichtenstein mettait néanmoins ses lecteurs en garde sur les limites d’une telle approche. L’attention au phénomène littéraire, bien que potentiellement très profitable, comporte cependant le risque de distraire l’attention du lecteur, en mettant l’accent sur les formes esthétiques aux dépens du message spirituel. A cet égard, il est intéressant de noter que la source citée à l’appui de la thèse avancée n’est nulle autre qu’un texte de C.S. Lewis (un autre lecteur perspicace, à la sensibilité religieuse indéniable, des textes littéraires), que nous reprenons ici longuement :

 

Certains s’efforcent de mettre en exergue [l’effet profond d’un passage biblique] en se concentrant sur le rythme du livre ; mais je ne suis pas convaincu que ces rythmes (au pluriel, car ils sont bel et bien multiples) soient très différents de ceux d’une très bonne prose écrite principalement avec des phrases courtes ; je ne suis pas non plus convaincu qu’ils nous frapperaient par leur beauté s’ils étaient dissociés de leur sujet.

 

« Après le cocktail, une soupe ; mais la soupe n’était pas très bonne. Et après la soupe, une petite tarte froide » : en tant que telle, ce n’est pas une mauvaise phrase ; mais, même si elle est rythmiquement comparable, elle reste très différente du verset : « Après la secousse, un feu; mais le Seigneur n’était point dans le feu. Puis, après le feu, un doux et subtil murmure » (I Rois 19 :12). Il n’est pas défendable que les critiques, dont la philosophie leur interdit d’attacher de l’importance au sens des Ecritures, soit tentés d’attribuer à leur rythme, et de manière générale à leur style, plus qu’il n’est dû.[4]

La contribution de la critique littéraire à notre compréhension globale est donc d’une certaine manière limitée. Toujours prudent, le R’ Lichtenstein citait également T.S. Eliot pour avertir d’un potentiel de corruption inhérent à l’art : « des standards éthiques et théologiques explicites doivent surtout être appliqués aux travaux d’imagination, car chacun d’entre nous peut en subir l’influence ».[5]

Continuant sur le même ton de mise en garde, le Rav affirmait que de nos jours « la confiance en la culture – prise dans un sens Arnoldien, soit « l’étude de la perfection » – a généralement été mise à mal (…). La haute culture (…) est moins chérie qu’elle ne le fut auparavant. » En effet, une telle notion semble « désespérément naïve » à la lumière de la « vulgarisation de la culture contemporaine».[6]

Autre danger de la soi-disant « haute culture »: comme le soulignait le Rambam (ad Lévitique 26 :11, en référence au Sefer ha-Refouot) : « Le danger de regarder la vie créative intérieure comme déconnectée de Dieu mène au risque de substituer cette vie à la Emouna (foi) et à la Devékout (proximité avec Dieu). Une telle forme de culture est en compétition avec la foi ».

Mais, en dernière analyse, le lecteur d’un demi-siècle d’écrits du Rav Lichtenstein doit conclure que l’ouverture à la littérature et au développement de la sensibilité [artistique], lorsque celle-ci est équilibrée au sein d’un ensemble plus vaste d’engagements envers la Torah et les mitzvot, peut être immensément enrichissante. Comment peut-on résumer ce point? « S’il me fallait condenser en une formule de quelques mots tout ce que j’ai appris à l’université, ma réponse serait : la complexité de l’existence. Le reste n’est que commentaire, va et étudie ».

En 1956, le Rav Lichtenstein eut l’opportunité de rencontrer le légendaire poète américain, Robert Frost. Il décrivit cette rencontre quelques années plus tard et essaya de démontrer « la complexité de l’existence », via le commentaire et l’explication d’un des poèmes de Frost, « Stopping by Woods on a Snowy Evening » [NDT – En s’arrêtant par les bois un soir de neige]. Un exercice d’art et de perspicacité, mais au final un exercice bien inhabituel pour un Rosh Yeshiva que d’analyser de la poésie dans un Beit Midrash !

Mais c’est précisément cette lecture du poème qui justifiait sa place au sein du lieu d’étude juive (à n’en pas douter, en tant que complément, une simple parperet, aux havayyot de-Abbaye ve-Rava! [NdT : discussions talmudiques]), car il concluait « je connais peu de poèmes qui expriment avec autant de force l’idée morale qui nous lie au beit midrash ! ».

Du simple fait de sa rareté, l’analyse du poème de Frost est remarquable. Hormis une période au Stern College durant laquelle le Rav Lichtenstein enseigna la littérature anglaise, ses innombrables références à Sophocle, Shakespeare, Arnold, Milton, et bien d’autres encore, servaient de démonstrations, de décorations, d’illustrations et de points de comparaison – mais presque jamais directement d’objets d’étude au sein de la yeshiva.[7] Non seulement cela, mais le recours aux sources littéraires dans l’analyse du Tanakh ou de la pensée juive reste largement absent dans l’enseignement talmudique du Rav Lichtenstein, y compris pour les passages aggadiques (lesquels représentent, en dernière analyse, l’essentiel de l’œuvre de sa vie).

Pour en revenir au poème de Frost, nous percevons à nouveau la complexité glorieuse dont le R’ Lichtenstein se faisait l’écho: « Il est facile de se consacrer à la Torah [exclusivement] lorsque l’on est convaincu que tout le reste n’est qu’absurdité. Rien n’est plus facile à abandonner que l’absurdité. Mais, pour celui qui sait percevoir la divine beauté habitant la création, pour celui qui en vient à l’aimer, le défi est de rester fort afin de se consacrer à l’étude de la Torah. Il ne faut pas divorcer du monde, mais plutôt l’aborder sur le mode « d’une querelle d’amants avec le monde » ».

Telle était la conclusion du poème de Frost telle qu’élucidée à travers la lecture du Rav Lichtenstein. C’était une déclaration concernant notre engagement vis-à-vis de la nature (le sujet du poème de Frost), mais qui pouvait être tout aussi facilement lue comme visant notre attitude face à la création littéraire.

Et cette créativité – laquelle est, après tout, produite par d’autres que nous, les lecteurs – est une immense source de mérites même pour les simples consommateurs que nous sommes. Ainsi, au 19ème siècle, le poète Matthew Arnold, si souvent cité par le Rav Lichtenstein, réfléchissait aux modalités que doit prendre notre relation aux grandes créations du passé. Dans sa vision, les grandes œuvres ne pouvaient être produites que par ceux immergés dans un climat intellectuel intense ; la lecture attentive et critique est dans cette vision le préalable nécessaire à la poursuite de la création et de la créativité. Les remarques d’Arnold, bien que non citées dans les essais du R’ Lichtensetin, reflétaient quelque part ce que ce dernier essayait de nous communiquer pendant ces nombreuses années :

 

Il y a tellement de choses qui nous invitent ! Que devons-nous prendre ? Qu’est-ce qui va nourrir notre croissance vers la perfection ? Telle est la question à laquelle, face à l’immense domaine de la vie et de la littérature s’étendant devant lui, le critique [c’est-à-dire, selon Arnold, le lecteur] devra répondre ; tout d’abord pour lui-même, puis pour les autres…

Ma conclusion reprend mon idée de départ: être engagé dans une activité créatrice représente un immense bonheur et constitue la preuve la plus éclatante que l’on existe ; on ne peut la nier à la critique, mais celle-ci se doit alors d’être sincère, simple, flexible, ardente, et en recherche d’une constante augmentation de ses connaissances. A ce moment-là, elle peut joyeusement participer, dans une mesure non négligeable, à l’activité créatrice ; l’homme de vision et de conscience préférera cette situation à ce qu’il pourrait dériver d’une création pauvre, affamée, fragmentaire et insuffisante. Et, à certaines époques, aucune autre création n’est envisageable.

Pourtant, dans sa pleine mesure, l’activité créatrice n’appartient qu’à la seule création authentique; c’est quelque chose que nous ne devons jamais oublier dans le domaine de la littérature. Mais quel véritable homme de lettres pourrait réellement l’oublier ? Les époques d’Eschyle et de Shakspeare (sic) nous en imposent par leur prééminence. Sans aucun doute, la vraie vie de la littérature n’existe qu’à de telles époques; elles représentent la terre promise, à laquelle la critique ne peut qu’aspirer. Nous ne pourrons entrer dans cette terre promise, et nous mourrons dans les sauvages étendues du désert ; mais le simple fait d’avoir désiré d’y entrer, de l’avoir saluée de loin, représente peut-être déjà la plus éminente marque de distinction qui nous sépare de nos contemporains ; le meilleur titre de noblesse, certainement, aux yeux de la postérité.[8]

Pour le Rav Lichtenstein, et pour nous qui sommes ses élèves (ou tout du moins qui aspirons à l’être !), l’engagement primaire se situe donc ailleurs : dans « la terre promise » spirituelle, laquelle est un domaine en soi. Il s’impose de savoir « saluer de loin » la vraie vie de la littérature, car celle-ci peut être d’une immense « valeur dans la formation de la personnalité spirituelle et de l’identité morale ».

Notes:

[1] Publié ultérieurement sous forme de livre: Aharon Lichtenstein, Henry More: The Rational Theology of a Cambridge Platonist (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1962). Pour une analyse plus détaillée du doctorat, voir la contribution de Shalom Carmy dans le même volume de la revue Tradition.

[2] Dans la plupart des articles mentionnés ici, il est clair que R’ Lichtenstein visait l’éducation aux sciences humaines dans un sens large. Néanmoins, dans presque tous les cas, ce qu’il exprimait s’appliquait de manière spécifique à la littérature, et ses exemples étaient majoritairement tirés de cette discipline.

[3] Voir, par exemple, Aharon Lichtenstein, Leaves of Faith, vol. 1 (Jersey City, NJ: Ktav, 2003), 192-196 and 217-225; et Walter S. Wurzburger, “The Centrality of Creativity in the Thought of Rabbi Joseph B. Soloveitchik, Tradition 30:4 (Summer 1996), 219-228.

[4] C.S. Lewis, English Literature in the Sixteenth Century Excluding Drama (Oxford: Oxford University Press, 1954), 214.

[5] Les mots de mise en garde d’Eliot sont cités à de nombreuses reprises par le Rav Lichtenstein. Voir en particulier l’essai de 1935 « Religion and Literature » dans T.S. Eliot, Selected prose of T.S.Eliot, ed. F. Kermode (New York: Farrar, Straus and Giroux, 1975), 97106.

[6] Quant à la menace plus générale de la culture universitaire contemporaine, voir la réponse à William Kolbrener. En ce qui concerne la «confiance ébranlée dans la culture”, le Rav Lichtenstein citait fréquemment la préface de George Steiner à son livre Language and Silence: « Nous venons après. Nous savons maintenant que l’homme peut lire du Goethe ou du Rilke dans la soirée, puis jouer du Bach et du Schubert, et aller vaquer à son travail à Auschwitz le matin ».

[7] Lors d’une autre occasion au moins, lors d’un dialogue à la Yeshiva Har Etzion, il a lu et analysé deux sonnets de Milton (dont son préféré, et souvent cité, « On His Blindness ») mais cette conversation ne fut jamais publiée.

[8] Matthew Arnold, “The Function of Criticism at the Present Time” in The Norton Anthology of Theory and Criticism, ed. V. Leitch (New York: W.W. Norton & Co., 2001), p. 825.

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