Yona Ghertman, rabbin de Cagnes-sur-Mer et docteur en droit, publie son premier ouvrage sur le fonctionnement de la Halakha. À ma connaissance, c’est le premier ouvrage francophone grand public à aborder ce sujet passionnant. Pour l’occasion, je m’entretiens avec Yona sur les raisons de la rédaction d’un tel ouvrage, les limites de la halakha et l’influence des données sociologiques sur le décisionnaire. J’ai personnellement beaucoup apprécié ce livre qui traite de façon claire d’un sujet large et polémique. Les lectrices et lecteurs du blog y retrouveront beaucoup de sujet abordés sur le blog.
L’ouvrage, « La Loi Juive dans Tous Ses Etats », est publié par les Éditions Lichma et disponible dans vos librairies juives.
Ton livre traite du fonctionnement de la halakha, mais je souhaiterais t’interroger avant tout sur son essence : pour toi, qu’est-ce que la halakha ?
Le Rav Halévy, dans son œuvre monumentale Dorot haRichonim, se base sur les propos du ‘Aroukh (s. v « halakha ») pour développer deux définitions de la Halakha. Selon la première, la « marche » dont il serait question a pour objet la transmission elle-même : La tradition reçue au Sinaï effectue un cheminement jusqu’à nos jours, une marche ininterrompue à travers l’Histoire. Selon la seconde perception, l’objet est le peuple d’Israël. Cette collectivité effectue un cheminement spécifique à travers l’Histoire en marchant dans les traces indiquées par Dieu, selon les termes du verset : « Tu leur feras connaître la voie qu’ils ont à suivre » (Exode 18, 20)1.
Ces deux définitions ne sont pas figées. Selon la première, il reste à définir les concepts de transmission et de tradition. Selon la seconde, il reste à délimiter qu’est-ce que Dieu attend de son peuple : Quelle est, ou plutôt quelles sont les voies à suivre lorsque les avis halakhiques se multiplient ?
Au-delà de cette première réponse, qui est en fait davantage un approfondissement de ta question, une précision s’impose : Il ne faut pas confondre « halakha » et « dinim ». Ce dernier terme désigne les conclusions finales de tel ou tel décisionnaire, alors que le premier désigne une matière bien plus vaste, comme le laissent deviner les deux définitions mises en avant ci-dessus.
La halakha se base sur l’interprétation du texte biblique par les Sages, on peut donc légitimement se demander quelle est la part d’humain et de divin dans la littérature halakhique.
Je ne pense pas qu’on puisse parler de « part humaine », ni même de « part divine ». La Torah a été donnée comme une pierre brute. L’exégèse en a défini les contours, comme je l’explique en détail dans la première partie du livre (« Du droit biblique au droit rabbinique »). C’est un tout : Sans le matériau brut, aucune création artistique n’est possible, mais ce n’est que grâce au travail de l’artisan que le caillou prend toute sa valeur.
Dans ce cas, où se situent les limites de la créativité halakhique ? Quand peut-on parler de « hidoush » (renouveau) et quand parlera-t-on d’écartement et de rupture ?
C’est l’objet de la troisième séance présentée dans le livre : « la controverse talmudique, sa richesse et ses limites ». Je termine cette partie en faisant découvrir un commentaire du Maharcha mettant en parallèle les controverses opposant les élèves de Hillel et Shamaï, avec celles opposant Pharisiens et Sadducéens2. La nuance est fine, très fine. J’invite les lecteurs à découvrir ce passage dans l’ouvrage, mais qu’ils ne se méprennent pas : Je n’apporte pas de réponse claire et définie, davantage des pistes de réflexion.
Cependant pour répondre plus précisément je me rapporterai à ce que j’écris au début de la seconde partie du livre, lorsque j’examine le judaïsme du 19ème siècle pour mieux comprendre celui de notre époque. Il y avait en Allemagne des Rabbins novateurs, à l’instar du Rav Hirsch ou du Rav Hildesheimer. Ces derniers furent parfois critiqués, bousculés par les tenants d’une orthodoxie plus dure, moins ouverte vers le monde extérieur. Malgré tout, ils n’ont pas été taxés d’apikorsim (hérétiques) comme ce fut le cas pour d’autres. Peut-être la frontière se situe-t-elle dans l’intention volontaire de se détacher du système existant ? Vaste sujet.
Pourtant, tu prends position en estimant que le rabbin Zakharia Frankel, fondateur du judaïsme positivo-historique, se situe en dehors du judaïsme rabbinique… D’où provient cette assurance ?
Ce n’est pas tout-à-fait exact. Voici ce que j’écris –entre autres- à son sujet : « Ses écrits à vocation historique n’ont pas pour objectif de provoquer une cassure dans le judaïsme, mais uniquement d’établir une passerelle entre l’étude historico-critique et la Halakha. Si certains y voient une trahison de l’esprit talmudique (R. Halévy), d’autres au contraire louent la qualité de son travail (R. Weinberg)» (p.96). Cela va dans le sens de ma précédente réponse : la nuance entre « créativité halakhique » et « rupture » est fine, très fine.
Dans la 5ème séance présentée dans le livre, j’insiste sur une ligne de rupture liée à la perception de la modernité et à l’importance accordée aux idées du moment. Des critères talmudiques freinent parfois l’évolution de la Halakha. Il s’agit de concepts juridiques qui déterminent un cadre dans lequel les innovations peuvent exister. L’évolution du JTS (école rabbinique « conservative » aux U.S.A) a montré que le respect de ces règles ont peu à peu été reléguées au second plan, derrière les idées fortes de l’époque. La scission commence lorsque le judaïsme n’est plus considéré comme une « Loi », mais comme une « religion ».
Comment expliques-tu le conservatisme parfois exagéré du monde rabbinique ? Par exemple, tu parles du problème du divorce juif, où le mari peut refuser le guet à sa femme. Il existe aujourd’hui des solutions ayant l’aval d’autorités rabbiniques incontestables, pourtant, la majorité des rabbins refusent de les utiliser… Je pense notamment aux accords prénuptiaux, évitant de nombreux cas d’agounot ; à ma connaissance, le rabbinat français ne les propose même pas aux jeunes couples.
Je n’ai pas prétention à représenter le rabbinat français. Il faudrait poser cette question directement au principal intéressé, le Grand-Rabbin M. Gugenheim, responsable –entre autres- du service des divorces au Consistoire.
Il me semble par ailleurs que l’attitude de critique vis-à-vis des autorités rabbiniques déplace le véritable problème de fond, même si elle se justifie sans doute dans certains cas. J’explique dans le livre que les difficultés rencontrées de nos jours sont dues à l’absence de pouvoir coercitif des tribunaux rabbiniques. Si ceux-ci étaient accompagnés d’un pouvoir de police, les maris récalcitrants seraient contraints par la force à délivrer l’acte de divorce lorsque la Halakha l’exige. Dans un Etat de droit, tel l’Etat français, une telle procédure est bien évidemment impossible à appliquer.
Or, les mêmes qui critiquent la prétendue inaction du rabbinat seraient les derniers à vouloir voir les tribunaux rabbiniques avec de tels pouvoirs de pression.
J’explique enfin, en me basant sur une étude de la Jurisprudence des tribunaux civils français, que les autorités rabbiniques de ce pays font un véritable travail en amont pour collaborer avec la justice française dans l’intérêt des femmes agounote. Certes, comme le souligne J. Elkouby sur le blog, cette procédure, qui touche le mari récalcitrant dans son portefeuille, peut se heurter à son insolvabilité provoquée. Cependant en pratique, la technique a fait ses preuves auprès d’époux pourtant peu disposés à donner le guet.
Pour revenir au système halakhique, il me semble également que l’impact politique n’est pas à négliger. Tu parles par exemple de Rav Moché Fenstein, qui rejetait en bloc les mariages non-orthodoxes. D’autres rabbins orthodoxes, comme Rav Eliezer Berkowitz ou Rav Soloveitchik, estimaient au contraire qu’une telle généralisation n’était pas halakhique et que chaque cas devait être analysé à part. Certains mariages réalisés par des rabbins conservatives étaient valables à leurs yeux. La halakha peut-elle être légitimement utilisée comme outil politique ?
Je ne pense pas que le terme « politique » soit le plus approprié. Je parlerai plutôt d’un impact « social ». Évidemment, chaque milieu évolue avec ses propres codes, qui provoquent des réactions extra-halakhiques. Il y a cet exemple du mariage, mais beaucoup d’autres également, allant du rejet des élèves d’une école, à celui d’un livre qui bénéficierait d’une recommandation d’un Rav non accepté, bien que tout-à-fait « orthodoxe ».
Le problème existe partout, peut-être que toi-même tu n’irais pas feuilleter un ouvrage présenté par une édition trop « ultraorthodoxe » !
Néanmoins, l’attachement aux codes sociaux internes au judaïsme orthodoxe n’explique pas toutes les différences existantes dans les relations aux autres mouvements du judaïsme. Je défends dans le livre une autre thèse selon laquelle la divergence de fond proviendrait d’une conception différente de la Halakha. Voici ce que j’écris à ce propos pour expliquer les positions divergentes de Rav Soloveitchik et de Rav Feinstein dans leurs relations aux « Conservative » (pp.107-108) :
« (…) Durant la vie de ces deux représentants de l’orthodoxie juive, la stratégie à développer était donc sujette à controverse. Il nous semble que le fond de cette controverse se trouve dans l’appréciation de la Halakha. En effet, le Rav Feinstein considère que les mouvements juifs religieux non légitimes d’un point de vue orthodoxe doivent complètement être écartés, voire ignorés, car leur approche de la Halakha est considérée comme biaisée, leur système halakhique comme inexistant. Le Rav Soloveitchik considère également ces systèmes halakhiques comme non légitimes sur le plan de la Halakha stricte. Cependant, il considère que les exigences du contexte doivent en l’espèce être prises en compte au même titre que les considérations strictement juridiques (…) ».
Évidemment, il faut lire tout le passage de mon livre traitant de ce sujet pour bien comprendre cet extrait ;-)
Je ne partage pas ton avis. Rav Soloveitchik, Rav Berkowitz et d’autres validaient certains mariages conservative, il s’agissait donc bien d’une reconnaissance halakhique. Rav Berkowitz écrit explicitement que la halakha ne connait pas de groupes sociaux, uniquement des individus. Ainsi, un rabbin appartenant à un groupe non-orthodoxe sera jugé selon ses actes (tout comme un rabbin orthodoxe) et non selon son appartenance politique.
Mais revenons au livre : il est préfacé par le Rav Weingort, peux-tu nous expliquer ce choix ?
En fait, le livre est recommandé par Rav Weingort et préfacé par le professeur Raphaël Draï. Ce dernier m’avait suivi dans ma thèse de Doctorat et m’a donc fait l’honneur de participer au livre. Avec mon éditeur, nous voulions également une recommandation rabbinique (haskama). J’ai eu l’idée de la demander à Rav Weingort pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est lui-même Docteur en Droit, enseignant le droit hébraïque et écrivant à son propos. Par ailleurs, il s’agit d’un véritable talmid ‘hakham (érudit) qui traite les sougyote (passages du Talmud) avec une aisance, une pédagogie et un sens du ‘hidouch (innovation intellectuelle) exemplaires. Enfin, il représente une Torah intelligente à laquelle j’essaye de m’identifier.
Je vais prendre un exemple concret : Bien que lui-même soit profondément sioniste, cela ne l’empêche pas de présenter brillamment l’avis de Rav Yéhouda dans la Guemara, selon qui il était interdit de partir de Babylone pour s’installer en Eretz-Israël. Cet avis n’est pas retenu dans la Halakha et lui-même ne s’y identifie pas, mais cela ne l’empêche pas de le mettre en avant. Il y a véritablement chez ce Rav une honnêteté intellectuelle exceptionnelle.
Un dernier mot aux lectrices et lecteurs du blog ?
Merci beaucoup pour cette interview. Certains lecteurs pourront te le reprocher, arguant que je ne suis pas moi-même un Rav orthodoxe moderne. Je tiens donc à préciser que le monde Modern-Orthodox, bien qu’il ne soit pas « le mien » constitue une de mes sources d’inspiration. Vous trouverez ainsi dans l’ouvrage plusieurs passages mettant en avant la pensée du Rav Soloveitchik ; une réflexion sur des sujets déjà présentés sur ce blog ; ainsi que la synthèse d’une techouva du Rav Schachter, Roch Yechiva de la Yechiva University.
Pour commander l’ouvrage « La Loi Juive dans Tous Ses Etats » :
http://editionslichma.com/fr/95-la-loi-juive-dans-tous-ses-etats.html

1 D’après l’encyclopédie talmudique, s. v. « Halakha ».
2 Commentaire du Maharcha sur TB Sota 47b.

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