De nos jours, la plupart des Juifs français voient d’un
mauvais œil ces « féministes » (non, ce n’est pas un gros mot ) qui cherchent à étudier la torah et plus particulièrement la guemara (Talmud). Mais au-delà du ressenti de chacun, y
a-t-il vraiment un problème halakhique?

 

Revenons aux sources:

La polémique n’est pas nouvelle.
Elle débute il y a 2000 ans dans le Talmud (Sotah 20a). Lorsqu’une femme était accusée d’adultère, on lui faisait boire les eaux de Sota, et dans le cas où la suspicion s’avérait justifiée, elle
mourait.

 

Néanmoins… si [la femme est coupable mais qu’] elle a du mérite, alors la sentence est suspendue. Ben-Azay dit: d’ici on apprend
qu’un père doit enseigner la Torah à sa fille afin qu’elle ait du mérite et que la sentence soit suspendue. Rabbi Eliezer dit: tout celui qui apprend la torah à sa fille c’est comme s’il lui
enseigne la tfilut (qu’on peut approximativement traduire par frivolité) [car ainsi la femme sait qu’elle a du mérite et qu’elle peut tromper son mari sans risque].


יש זכות תולה לה שנה אחת, יש זכות תולה
שתי שנים
, יש זכות תולה שלוש שנים מכאן אמר
בן עזאי
, חייב אדם ללמד את בתו תורה, שאם
תשתה
, תדע שהזכות תולה לה; רבי אליעזר
אומר
, המלמד את בתו תורה, מלמדה
תפלות
.


Le débat entre Ben Azay et Rabbi Eliezer porte sur l’enseignement « théorique » de la torah, c’est-à-dire sur
les passages qui ne sont pas appliquées en pratique. (cf tossefot 21b).

Ce passage talmudique soulève une question tout à fait actuelle : quelle place le judaïsme accorde-t-il à la femme, particulièrement au niveau de l’étude de la torah?

Je vais tenter de diviser mon exposé en deux parties: la première sera halakhique: d’où voyons nous dans les sources halakhiques que l’étude de la torah n’est pas interdite aux femmes ? la
deuxième expliquera l’importance de l’étude de l’ensemble de la thora (y compris la thora shé beal pé, la loi orale comme la guemara)
pour tous.

I) les femmes et l’étude dans la

Une des sources apparemment (et seulement apparemment !) discriminantes est énoncée par le Rambam, l’un des plus grands de nos guides, dans ses Hilkhot Talmud Torah (1, 13) :


אשה שלמדה תורה יש לה שכר אבל אינו כשכר האיש. מפני שלא
נצטוית
. וכל העושה דבר שאינו מצווה עליו לעשותו אין שכרו כשכר המצווה שעשה אלא פחות ממנו. ואע« פ שיש לה שכר צוו
חכמים
שלא ילמד אדם את בתו
תורה
.
מפני שרוב הנשים אין דעתן מכוונת להתלמד אלא הן מוציאות דברי תורה לדברי הבאי לפי עניות
דעתן
. אמרו חכמים כל המלמד את בתו תורה כאילו למדה תפלות. במה דברים אמורים בתורה שבעל פה אבל תורה שבכתב לא ילמד אותה לכתחלה ואם למדה אינו כמלמדה תפלות:


Une femme qui étudie la thora a du mérite […] mais bien qu’elle ait du mérite les sages nous ont ordonné qu’un homme n’apprendra pas la thora à sa fille […].

A priori cette halakha peut paraitre quelque peu sexiste. Pourtant le Rambam écrit lui même dans ses hilkhot yessodei hatora (4, 13)
que:

 

ועניני ארבעה פרקים אלו שבחמש מצות האלו הם שחכמים הראשונים קוראין אותו פרדס כמו שאמרו ארבעה נכנסו
לפרדס
. ואע« פ שגדולי ישראל
היו וחכמים גדולים היו לא כולם היה בהן כח לידע ולהשיג כל הדברים על בוריין
. ואני אומר שאין
ראוי לטייל בפרדס אלא מי שנתמלא כריסו לחם ובשר
. ולחם ובשר הוא לידע האסור והמותר וכיוצא בהם משאר
המצות
. ואע« פ שדברים אלו דבר
קטן קראו אותן חכמים שהרי אמרו חכמים דבר גדול מעשה מרכבה ודבר קטן הוויות דאביי ורבא
. אעפ« כ ראויין הן להקדימן. שהן מיישבין דעתו של אדם תחלה. ועוד שהם הטובה
הגדולה שהשפיע הקב
« ה ליישוב העולם הזה כדי לנחול חיי העולם הבא. ואפשר שידעם הכל קטן וגדול איש ואשה בעל לב רחב ובעל לב קצר


Dans les chapitres précédents le Rambam avait traité de « l’amour de Dieu » qui n’est atteint qu’à travers
l’étude. C’est alors qu’il conclut:

« il est possible de tout [toute la thora] connaitre,
petit et grand,
homme et femme,… »

Dans cette halakha le
Rambam place l’homme et la femme sur un pied d’égalité au niveau de l’étude de la thora : puisque l’étude mène à l’amour de Dieu, il est évident que l’homme comme la femme doivent chercher à
l’atteindre. Mais comment concilier ces deux halakhot? Tout simplement en s’intéressant aux mots employés par le Maitre (la règle herméneutique veut que les textes des commentateurs médiévaux
soient analysés mots par mots). Le Rambam écrit dans la première halakha qu’une FEMME (אשה) qui étudie a un mérite
et qu’un homme n’enseignera pas à sa FILLE (
בת) la torah. Les hébraïsants savent que le mot
« 
בת désigne une fille de moins de 12 ans alors que le mot אשה désigne une fille majeure (généralement douze ans et demi). L’interdit est d’enseigner de force la thora a sa fille mineure! Celle ci peut tout a fait, si elle le désire, apprendre d’elle même. De plus, une fois adulte, elle a un grand mérite si elle décide d’étudier. Le Rambam rajoute dans sa deuxième halakha que l’étude mène à l’amour de Dieu. Ainsi, l’étude en profondeur de la thora par les hommes et les femmes
est tout à fait positive, car la femme doit aussi aimer son Dieu, chose qui n’est possible qu’à travers l’étude (et oui, celui qui n’étudie pas ne connait pas vraiment son Dieu alors comment
pourrait-il véritablement l’aimer?).
Il ressort finalement du Rambam que l’idéal est que les femmes désirent étudier de façon approfondie la torah de leur plein gré pour arriver à la crainte et à l’amour de Dieu les plus parfaits.
La seule différence entre hommes et femmes à ce sujet est que l’homme est obligé d’étudier en toute circonstance, alors qu’une femme doit le faire non pas par devoir mais uniquement par amour
(théoriquement un homme aussi mais ne leur en demandons pas trop…)!

pour les plus perplexes, il est peut être bon de rajouter que de nombreux rabbanim ont ainsi interprété le Rambam et les autres sources halakhiques et ont permis et encouragé l’étude de toute la
torah (tanakh, halakha, guemara beyiun et ) pour les femmes. Entre autre Rabbi Haim David Halevy, ancien grand rabbin de Tel-Aviv Yaffo, (shout « assé lekha rav« ); Rav J.D Soloveitchik , le tsits eliezer (helek 9, siman 3); Rav Mordechai
Eliyahu, ancien grand rabbin d’Israel (dans son dernier recueil de shout)…

Rappelons aussi que les femmes existaient à chaque génération, notamment Berouria (femme de R. Meir à l’époque talmudique) qui enseignait cent halakhot à ses élèves chaque jour, les
filles de Rashi, la grand-mère du Maharshal qui n’était pas moins que Rosh
yeshiva
et a enseigné « à des sages prodigieux » (shout maharshal siman 29)… Le Hida
dresse une liste (non exhaustive) de ces femmes d’envergure dans son livre « shem haguedolim » (a la lettre « REISH », « rabanit »).

II) Plaidoyer pour l’étude des
femmes

Comme j’ai cherché à le montrer à travers le Rambam, l’étude dans le judaïsme revêt un caractère idéal. Étudier, ce n’est pas seulement accomplir un commandement, c’est aussi pénétrer en
profondeur dans notre foi. L’étude est l’âme des mitsvot. Sans limoud torah, elles sont sèches et sans vie.
Depuis un siècle l’importance de l’étude a redoublé. Le ghetto et le mellâh n’existent plus et les juifs vivent en permanence au contact de la société laïque et moderne. Cela entraine deux
conséquences sur la communauté juive traditionnelle:
a) en sortant du ghetto les juifs et juives ont commencé a connaitre la culture non juive.
b) la confrontation avec la société moderne soulève des questions auxquelles tout juif doit savoir répondre. Au moins à lui même!

La première à avoir compris cela est Sara Shneirer qui créa, il y a un siècle, les premiers séminaires pour jeunes filles juives (Les Beit Yaacov). Mais ce qui apparaît aujourd’hui comme une
évidence pour toutes les familles « pieuses » était vivement critiqué par les rabbins de l’époque, jusqu’à ce que tranche le Hafetz Haim que l’éducation des jeunes filles en matière de religion est
indispensable. En effet, il est impensable qu’une jeune fille juive soit versée en culture profane et totalement ignorante de sa propre religion !
Les Juifs ne peuvent vivre éternellement repliés sur eux-même, et afin de garder leur foi dans ce monde, ils sont obligés de l’apprendre. Et il en va de même pour les jeunes
filles.


C’était il y a cent ans… à l’époque ou les femmes du monde non-juif commençaient timidement à se faire
entendre.
Cinquante ans plus tard, la femme est la parfaite égale de l’homme dans tout ce qui est profane (inutile de discuter de l’aspect positif ou négatif de cela, il ne s’agit que d’une constatation).
Mais au niveau religieux, le fossé demeure immense. Une femme peut être titulaire d’un doctorat en philosophie et tout ignorer des textes de pensée juive! Un tel écart est strictement
inconcevable et ne peut, à long terme, que porter un grave préjudice à la torah. A l’inverse, l’implication des femmes dans l’étude donnerait une nouvelle impulsion au
judaïsme!

 

Il faut aussi souligner un second point. Le fait
que dans la majorité des écoles juives et séminaires les enseignants soient des hommes est évidemment négatif. Premièrement car les jeunes filles ne peuvent s’identifier à leur maitre, le prendre
comme modèle.

Deuxièmement, car nous savons que le monde orthodoxe s’est toujours montré très strict au niveau de la
séparation des sexes, et qu’il est donc aberrant qu’on tienne tant à tout séparer alors que personne ne s’étonne que les plus pieux des rabbins passent leurs matinées en face de jeunes filles en
âge de se marier.

Un troisième point concerne les lois propres aux femmes,
tel que les lois de Nidda ou les problèmes des Agunot. Il est évident que chaque femme serait plus à l’aise avec une personne du même sexe pour exprimer se genre de problème. C’est pourquoi en
Israel on assiste à la naissance des premières conseillères dans les lois de Nidda (et il y en a d’ailleurs enfin une francophone, Nathalie Loewenberg, qui répond aux questions sur
www.cheela.org).

En 1953 Rav J.D Soloveitchik répondait à un rabbin américain qui lui demandait s’il pouvait
enseigner la guemara a ses étudiantes. le Rav écrit:

« […] cela est non seulement permis mais de nos jours il s’agit d’un
impératif absolu. Il serait fort dommage que vous fassiez une différence dans vos cours entre filles et garçons. La discrimination entre
les sexes dans l’étude a causé et
cause la chute
de notre communauté orthodoxe. Jeunes hommes et jeunes filles doivent apprendre et entrer dans les
profondeurs de la thora de façon totalement similaire. […]
 »  
(« 
Covenant, community and
commitment
« , lettre 5)

Il s’agissait d’une voix unique mais visionnaire. un demi siècle plus tard le judaïsme orthodoxe américain a pour une grande partie suivi ces conseils et refleurit de nouveau. Rav Soloveitchik
témoigne lui-même que lorsqu’il est arrivé aux USA dans les années 1930, les synagogues reformées débordaient de jeunes, alors que seuls des hommes du troisième (voire quatrième et sixième) âge
fréquentaient les « shules » orthodoxes. Dès les années 1970, c’est l’inverse qui se fait sentir et cela grâce a son influence déterminante dans le judaisme orthodoxe
américain.

 

On peut objecter que les femmes ont bien évidemment un rôle
au sein du judaïsme bien qu’il s’agisse d’un rôle « différent »…

Il est temps de se réveiller. personne n’est stupide ou
naïf, et il est clair pour chacun que la femme juive pratiquante a un rôle purement passif dans notre judaïsme français. Et qu’on ne m’oppose pas que les femmes religieuses n’ont pas le temps !
Il y a 50 ans, nos grand-mères éduquaient une dizaine d’enfants sans machine à laver, congélateur, aspirateur… et elles trouvaient le temps! le temps se dégagera de lui même si la chose est
importante à vos yeux. Bien sûr monsieur peut aussi s’occuper des tâches ménagères pour permettre à madame d’étudier…

 

Allez mesdames, à vos livres!


איזהו החכם? הרואה את
הנולד


ci joint un excellent article de Hervé Elie Bokobza: cliquer-ici

 


Principaux seminaires en Israel ou les femmes étudient la guemara:
Nishmat 
Bruria-midreshet lindenbaum
Migdal Oz
Midreshet ein Hanatsiv
Matan

 

 


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