Texte de l’intervention de  au « La femme juive au 21e siècle », organisé par le Centre communautaire de Paris. 

Il y a 9 ans, j’accompagne mon époux qui est rav et en charge du contenu spirituel d’un shabbat organisé pour des jeunes juifs et juives. A cette occasion, un groupe de jeunes femmes m’abordent et me questionnent sur un certain nombre de points dans le judaïsme dont elles ne souhaitent débattre qu’avec une femme. Cette petite discussion improvisée et informelle s’est vite transformée en cours régulier et intime dans mon salon. Ce tout premier cours attire rapidement de nouvelles venues, puis se démultiplie dans des synagogues, des centres culturels et dans les locaux de l’UEJF à Créteil, Jussieu, à la Sorbonne ou encore à Garancière.

Voici comment s’est opérée ma transformation d’ingénieur en informatique en enseignante en Torah.

Durant ces 9 années, je me questionne : qu’est ce qui a changé en ce début de 21e siècle et qui favorise l’émergence d’une soif de torah portée et développée par une femme ? Quelle est l’attente de ces femmes ? que cherchent elles avec tant d’insistance dans nos textes ?  Je me demande aussi si l’enseignement traditionnel patriarcal est obsolète ? ou s’il nécessite d’être dépoussiéré ?

Je vous propose ici certaines de mes propres réflexions et je me fais l’écho d’échanges partagés avec des adeptes des cours au féminin. Tout d’abord, pourquoi des cours dispensés par une femme ?

Sujets inappropriés

Une première raison évidente est qu’il est inadéquat d’évoquer certaines questions avec un rav : je pense par exemple au thème de la tsniout ( qui veut dire en réalité humilité – discrétion et qui est utilisé par abus de langage pour dire lois de pudeur vestimentaire).

Il est évident qu’il est inapproprié voire indécent (!) qu’un homme enseigne à des femmes les lois concernant la pudeur vestimentaire. Il est intéressant de préciser à ce propos que le Shoulhan Aroukh, qui est d’habitude très détaillé pour chacune des lois , fait l’impasse du chapitre sur les lois vestimentaires. Elles ne sont évoquées que de façon très subtile au détour des lois sur la concentration pendant le shéma. Aucun autre chapitre ne leur sera consacré.

 

Type de relation différente entre l’enseignant et l’élève

Dans la Bible et le Talmud, nous rencontrons des enseignantes de Torah (Sarah, Deborah, Brouria, etc) mais depuis fort longtemps le savoir, la connaissance en Torah et sa transmission sont une affaire d’homme . Il est le seul à détenir le savoir et représente l’image paternelle, le repère et il livre un savoir dans une relation verticale (le rav face à l’élève). Certes, ces dernières années, les cours dispensés par des femmes existent mais ces cours se cantonnent souvent à développer les mêmes thématiques : les lois (halaha) et particulièrement les lois du lashon hara (médisance). Si toutefois certaines femmes s’aventurent à enseigner d’autres thématiques, on risque bien souvent de tomber dans un discours bondieusard voire culpabilisant.

Désormais, les femmes souhaitent se réapproprier le savoir et devenir actrices de leur lecture de la torah et de ses commentaires dans une relation plus horizontale avec l’enseignant. De quelle façon cela s’opère t il ?

Au niveau du fond, le cours développe une réflexion basée sur les textes fondateurs du judaïsme : la torah, le midrash, le talmud et les exégèses de la classiques (Rashi, R. Hirsh, Ibn ezra, le Orah Hahaim, Maïmonide et plus récemment, je m’intéresse aux textes de la hassidout). A chaque cours, une feuille au format A4 est distribuée aux participants avec le plan du cours. Toutes les références qui sont abordées pendant le cours y figurent en hébreu et en français.

Le texte – sujet de notre étude – peut être âgé de plusieurs siècles, il s’adresse à la lectrice d’aujourd’hui qui cherche à y trouver un écho à ses défis du quotidien. On tentera par des intonations adéquates de faire vivre le texte, de le fertiliser de nos interrogations ; qu’elles soient banales ou existentielles.

 

Identification

Enfin, Notre calendrier des fêtes juives nous permet d’aller régulièrement à la rencontre de personnages féminins bibliques emblématiques durant des périodes d’oppression . Ces personnages ont à Pessah, à pourim, à hanoukka été les initiatrices du processus de délivrance.

Ces textes suscitent chez la lectrice une forte émotion et un phénomène d’identification dans leur lutte contre toute forme d’oppression. En tant qu’enseignante, je me vois comme étant un vecteur de transmission de ces émotions qui font écho à travers les siècles. Il me semble que les participantes aux cours sont à la recherche de cette identification naturelle (pour ne citer que l’exemple de la parasha de cette semaine, Chemot, elle est remplie d’héroïnes féminines qui luttent pour la Vie alors qu’elles sont entourées de décret de mort – il ya ici une forte résonnance)

 

 

Afin d’illustrer mes propos, je voudrais vous présenter une rapide étude qui va à la fois nous éclairer sur la lecture féminine de la Torah et sur la présentation que fait la Torah elle-même d’une femme qui enseigne la Torah.

Je voudrais vous présenter la toute première femme biblique qui enseigne la Torah. Il s’agit de la matriarche Sarah. Selon le midrash, Avraham enseignait le monothéisme aux hommes et Sarah aux femmes. C’est elle qui inspire ma démarche dans l’enseignement de la Torah. A la toute première occurrence où elle apparait – à la fin de la parasha de Noah- son essence nous est révélée:

וַיִּקַּח אַבְרָם וְנָחוֹר לָהֶם, נָשִׁים:  שֵׁם אֵשֶׁת-אַבְרָם, שָׂרָי, וְשֵׁם אֵשֶׁת-נָחוֹר מִלְכָּה, בַּת-הָרָן אֲבִי-מִלְכָּה וַאֲבִי יִסְכָּה. 29 Abram et Nacor se marièrent. La femme d’Abram avait nom Sarai, et celle de Nacor, Milka, fille de Harân, le père de Milka et de Yiska.

Qui est Ysca ? c’est bien sur Sarah appelée ainsi car la thora en nous présentant la première matriarche- premier modèle féminin- veut nous révéler l’essence de ce modèle à travers ce nom. Rashi va nous dévoiler le secret de sarah-ysca

זוֹ שָׂרָה עַל שֵׁם שֶׁסּוֹכָה בְּרוּחַ הַקֹּדֶשׁ וְשֶׁהַכֹּל סוֹכִין בְּיָפְיָהּ וְעוֹד יִסְכָּה הוּא לָשׁוֹן נְסִיכוּת  כְּמוֹ שָׂרָה לָשׁוֹן שְׂרָרָה :

C’est  Sarah nommée Yiska car elle « voyait »(sokha) par l’esprit divin et que tous « contemplaient » (sokhin) sa beauté

Le radical ‘sokha’ signifie contempler. Rashi nous explique que Sarah a une capacité de voir par l’esprit divin. Elle est en connexion « wifi » avec Dieu, c’est la première prophétesse de notre histoire. Le kli yakar précise à ce propos que Sarah est d’ailleurs plus grande prophétesse que Avraham :

שאברהם היה טפל לשרה בנבואה – Avraham est secondaire à Sarah pour ce qui est de la prophetie.

 

Sarah est présentée par Rashi comme étant une femme très pieuse, très proche de Dieu. Or, dans le même souffle, Rashi continue son explication du mot ‘sokha’ ; Sarah n’est plus le sujet de la contemplation mais l’objet de cette contemplation puisque tous contemplent sa beauté. Cette explication de Rashi est à mon sens révolutionnaire car il nous présente en quelques mots un personnage remarquable par sa spiritualité et par sa beauté. Dès l’apparition de notre première matriarche, le cadre est posé : beauté et spiritualité ne sont pas incompatibles. Mais ce texte de Rashi contient un trésor encore plus précieux . Si Rashi nous précise à la fois que Sarah a l’attrait de la beauté (yafa) et de la spiritualité c’est qu’il veut nous faire prendre conscience que ces deux qualificatifs sont intimement liés.

Le terme yaffé en hébreu peut se décomposer en 2 mots: י’ פה– Dieu ici  .Le youd י symbolise la dimension spirituelle dans ce monde (dans sa graphie, c’est une lettre qui n’est liée à aucun socle).Or existe-t-il plus contrasté que matière et esprit ?

Le beau c’est l’harmonie des contrastes. La beauté se définie par cette capacité à intégrer le spirituel à ce monde physique, à créer ce lien subtil entre vie charnelle et vie spirituelle.  Quelle Subtile harmonie des contrastes. Sarah est pleinement femme et pleinement pieuse. Chacun de ces 2 qualificatifs se nourrit de l’autre : Sarah sait être belle car elle sait être spirituelle et Sarah sait être spirituelle car elle sait être belle.

C’est ainsi que l’on peut comprendre l’exclamation d’Abraham à propos de Sarah alors qu’ils arrivent en Egypte « je sais maintenant que tu es belle ». Rashi nous explique:

« Les fatigues d’un voyage ont pour effet, en général, d’enlaidir les gens, mais Saraï avait conservé tout l’éclat de sa beauté »

Je crois qu’il faut comprendre ici que ce long voyage correspond à notre voyage sur terre. On y rencontre des embuches, des épreuves ; Sarah, en effet, est stérile, elle a dû s’expatrier, elle est confrontée à la famine… Malgré les difficultés de la route, Sarah est encore belle, elle sait voir dans ses épreuves la présence de Dieu, le youd י, elle sait voir dans ces moments de contraste de sa vie, l’harmonie rassurante qui continue à la lier à son Créateur.

Quand on voit Sarah, elle suscite un magnétisme visuel, elle incarne une beauté révélatrice de l’existence du Créateur.

Nous pouvons toutes nous inspirer de Sarah !

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