James Kugel est professeur émérite d’études bibliques à Bar-Ilan et à Harvard. Dans cet article publié dans le quotidien « Haaretz« , il nous rappelle que les tensions entre les partisans d’une orthodoxie « moderne » et ceux d’une orthodoxie insulaire ont toujours existé. Merci à Yaelle Ifrah pour la traduction.

crédit: Yeshivat Talpiot

crédit: Yeshivat Talpiot

Le bras de fer actuel entre une forme ouverte de judaïsme orthodoxe, appelée «Orthodoxie ouverte », et ses opposants peut sembler nouveau, mais il s’agit bel et bien d’un conflit qui date de la fin de l’Epoque Biblique.

Depuis le début de son existence, le judaïsme connaît ce tiraillement entre deux directions opposées, l’ouverture et le repli sur soi. Ces termes décrivent bien les deux aspects que présentait le judaïsme pour les chercheurs qui étudient les textes datant de la fin de la période du deuxième Temple.

De nombreux écrits, à partir du 3ème siècle avant notre ère, décrivent un certain sentiment d’hostilité des Juifs envers les étrangers. L’historien grec Hécatée d’Abdère (3ème S. av è.c) explique ainsi que « les juifs sont un peuple relativement asocial et haïssant les étrangers », alors que les chroniques de l’Egyptien Manéthon (même époque) affirment de façon similaire que les lois des Juifs exigent d’eux « de n’avoir aucune relation avec quiconque sauf avec les membres de leur groupe ».

Flavius Josèphe rapporte qu’Appolonius Molon (1er S. av è.c) dénonçait la « misanthropie » des Juifs, alors qu’au cours de ce même siècle Diodorus Sicilus écrivait que les Juifs « ne sont pas autorisés à rompre le pain avec une autre race, ni à faire preuve à son égard de la moindre bonne volonté ». « Toutes les choses qui sont sacrées pour nous sont profanes [pour les Juifs] » écrivait Tacite, l’historien Romain, à la fin du 1er siècle, « et de la même façon, tout ce qui est impur à nos yeux, est permis aux leurs ». De plus, « les Juifs font preuve d’une grande loyauté entre eux, et sont toujours empreints d’une grande compassion, mais envers les autres peuples, ils ne ressentent que haine et inimitié »

 

Une xénophobie juive

Même si il est certain que certains de ces jugements sont le résultat d’un sentiment anti-Juif, et que les auteurs plus tardifs n’ont fait qu’emprunter leur rhétorique à leurs prédécesseurs, il semble assez peu vraisemblable que tous ces arguments aient été inventés de toutes pièces. A cette époque lointaine, un certain nombre de ces auteurs avaient bel et bien rencontré des Juifs qui désiraient réduire au maximum tout contact avec des non-Juifs, avec leurs idées ou avec leur mode de vie.

Un exemple de ce type de Juif, que j’ai été amené à très bien connaître, est l’auteur anonyme du Livre des Jubilés (env 200 av è.c.). Son œuvre est une nouvelle narration de la plus grande partie de Bereshit, dans laquelle il exprime ce qu’un Grec appellerait très certainement la misanthropie juive, ou la misoxénie (haine des étrangers).

Pour commencer, l’auteur des Jubilés pense que les Juifs sont différents par essence des autres nations, dans la mesure où ils avaient été élus en tant que peuple de Dieu, non pas à la suite de leur acceptation de la Torah, comme le suggère le livre de Shemot, mais dès le sixième jour de la Création, lorsque Dieu imagina l’idée d’Israël, bien avant l’existence du peuple du même nom. La circoncision aussi constituait un signe du statut particulier des Juifs : au Ciel, seules les deux classes supérieures d’anges avaient le mérite d’être circoncises, à l’image des Israélites.

Pour cet auteur, les Juifs étaient donc dès l’origine un peuple à part, et tout contact avec les non-Juifs considéré comme corrupteur. Il modifie donc de nombreux détails dans son de la Genèse afin de refléter ses opinions. Par exemple, lorsque Isaac contracte un pacte de non-agression avec le chef philistin Avimelech (Gen, Chap 26), cet événement très positif du texte est transformé en quelque chose de tout à fait opposé dans les Jubilés. Là, Isaac regrette immédiatement d’avoir passé cette alliance avec un non-Israélite. Il nomme le lieu où le serment a été prêté Be’er Sheva (‘le puits du serment’) – apparemment pour commémorer cette erreur – puis se met à maudire les Philistins afin de contredire le serment qu’il vient de prêter. De la même façon, la leçon qui est tirée de l’affaire du viol de Dina (Gen, chap 34) n’est pas, pour les Jubilés, l’horreur de l’acte de viol, mais bien l’horreur du mariage mixte.

Malgré ces opinions, l’auteur des Jubilés semble avoir été troublé par un problème qui a toujours gêné les partisans du repli : les non-Juifs semblent parfois détenir des connaissances, si bien que le plus hystérique des xénophobes pourrait être amené à faire usage de ce savoir. Pour l’auteur des Jubilés, le cas de la géographie est révélateur. Dans le courant de sa nouvelle narration de la Genèse, il parvient à la description de la division du monde entre les descendants de Noé ; à ce point, il se sent dans l’obligation d’utiliser une carte détaillée du monde, qui est un emprunt indubitable, direct ou indirect, aux travaux des géographes Grecs de l’époque. Dans ce genre de cas, un phénomène apparaît que l’on peut qualifier de « modernisme défensif ».

Ainsi, tout en se servant librement dans le corpus du savoir géographique Grec, la carte du monde – et d’autres textes juifs de la période d’ailleurs – qui apparaît dans les Jubilés inclut un certain nombre d’ajustements essentiels permettant de ne pas trahir les vues juives traditionnelles, par exemple le déplacement du « centre de la terre » (omphalos mundi) vers le territoire attribué à Shem, l’ancêtre des Juifs.

Autre exemple : lorsqu’un auteur anonyme situé approximativement au 3ème siècle voulut utiliser des éléments de folklore mésopotamien, il en dissimula les origines étrangères et le lien avec des cultes idolâtres, en les présentant comme des enseignements d’un personnage tout à fait « casher », l’Enoch de la Bible, qui étant monté au Ciel (gen 5 :24) se trouve alors en position de discuter avec les anges aussi bien que d’observer les mouvements des corps célestes en première main, cette position lui permettant alors de transmettre son savoir aux Juifs de la terre…

 

Les adeptes antiques

Toutefois, l’Orthodoxie ouverte avait aussi ses adeptes dans les temps anciens.

La conquête du Proche Orient par Alexandre le Grand plaça les Juifs en contact proche et soutenu avec les non-Juifs et les idées non-Juives, et ce non seulement au sein de la terre d’Israël, mais aussi dans la grande communauté juive d’Alexandrie (Egypte) et dans les autres centres de l’hellénisme. Pendant que certains Juifs tournaient le dos à la science grecque, d’autres souhaitaient affronter ce défi, avec pour têtes de proue des personnalités saillantes comme le philosophe et exégète du 1er S. Philon d’Alexandrie, représentant de façon monumentale la capacité des Juifs à absorber et à se confronter à des idées et influences extérieures, sans pour autant renoncer à ce qu’ils ont de plus cher : la Torah, ses idées et le mode de vie qu’elle recommande.

Philon écrivait en grec, et avec l’effondrement de la diaspora hellénophone, ses écrits furent perdus pour le judaïsme « de base », mais il a émergé à nouveau dans l’époque moderne comme l’un des plus grands esprits juifs de tous les temps. Parmi d’autres, le président de Yeshiva University, feu Samuel Belkin, est l’auteur de plusieurs essais sur l’œuvre de Philon.

Cependant, Philon n’est qu’un seul des nombreux auteurs Juifs qui, d’une façon ou d’une autre, ont cherché à embrasser certains aspects de la science Grecque tout en restant attachés aux enseignements juifs traditionnels. On pourrait ainsi citer des œuvres juives rédigées en grec comme la Sagesse de Salomon, de larges parties des Oracles Sybillins, les Lettres d’Aristée, les 4 livres des Maccabées, les écrits historiques d’Aristobule et les Sentences du pseudo-Phocylide, la poésie d’Ezechiel le tragédien, Philon le poète épique, Théodote, et bien d’autres.

Même les écrits rabbiniques, qui en apparence n’étaient centrés que sur des sujets purement juifs et destinés à un lectorat juif, ne se privaient pas d’utiliser des termes grecs (ou plus tard latins ou persans), ni de se référer à des institutions, des thèmes ou des idées grecs.

Pour cette raison comme pour d’autres, il paraît difficile de relier les Juifs, défenseurs tardifs du séparatisme, aux fondateurs du judaïsme rabbinique. On peut plutôt dire que les mouvements comme ceux des sectes liés aux Rouleaux de la mer morte de Qumran (dont la bibliothèque contenait 15 exemplaires du livre des Jubilés), aussi bien que les Esséniens, auxquels ils semblent avoir été affiliés, sont ceux qui ont le plus clairement adhéré aux valeurs qui rappellent celles des séparatistes d’aujourd’hui.

Les tendances opposées que l’on a pu observer dans le judaïsme de l’époque du second Temple sont loin d’avoir disparu lors des siècles suivants. Les tenants actuels de l’approche « ouverte » se réclament souvent de Maïmonide comme modèle de l’intégration en un seul individu des connaissances religieuses et profanes, et il est certain que le parcours intellectuel de cet immense savant du 12ème s montre l’influence profonde sur sa pensée des idées grecques et arabes.

Plus généralement, la tradition intellectuelle des Juifs dans l’Espagne médiévale révèle des influences extérieures s’appliquant à des domaines très larges, et en principe chasse gardée du Judaïsme, comme l’étude de la grammaire juive, la poésie médiévale hébraïque et la rhétorique ; l’exégèse biblique ; les principes de droit et la jurisprudence ; et plus généralement, une grande partie de la pensée juive et des écrits philosophiques.

Tous ces éléments sont devenus partie intégrante du judaïsme Orthodoxe, et cela de la manière la plus concrète, par exemple en transformant notre Sidour (livre de prières) et notre compréhension de l’Ecriture ; et effectivement, les écrits de ces juifs « Orthodoxes modernes » du Moyen Age font aujourd’hui partie de notre canon.

 

La chaîne de la tradition

Pour résumer, ce mouvement permanent de va-et-vient entre l’ouverture et le repli semble bien être une des caractéristiques permanentes du judaïsme. Ce qui apparaît comme nouveau, et d’une certaine façon ironique, dans le débat actuel est plutôt qu’il consiste à définir des limites de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler « l’Orthodoxie ». Les historiens actuels savent parfaitement que cette notion (et l’idée qui lui est sous-jacente que l’Orthodoxie constitue une faction ou une obédience particulière à l’intérieur du judaïsme) a été originellement rejetée par les fondateurs même de l’Orthodoxie. Ils avaient à cœur d’affirmer qu’il n’existait pas deux ou trois sortes de judaïsme, mais un seul : la chaîne de la halacha (la pratique religieuse) et la tradition qui s’étend depuis la Torah elle-même, à travers toute la littérature rabbinique et les œuvres des Geonim, en passant par les diverses exégèses médiévales et les codificateurs et décisionnaires de la Loi juive, cela jusqu’à nos jours.

Cette chaîne de la tradition n’était en rien univoque : les différentes communautés ont toujours mis en application la halacha de diverses manières, parfois avec des différences très importantes, et parmi ces divergences, on retrouve le vieux débat entre le repli et l’ouverture, qui continue à se jouer dans les communautés telles qu’elles se définissent aujourd’hui.

En effet, le terme d’”Orthodoxie” est devenu une appellation générique qui inclut différentes nuances, depuis le judaïsme ultra-orthodoxe (), jusqu’au judaïsme modéré, l’, et aujourd’hui l’Orthodoxie ouverte. Si l’on adopte une perspective historique larg , on devrait probablement espérer qu’aucun de ces groupes ne réussira à mettre la main de façon exclusive sur l’appellation « Orthodoxe ».

Après tout, les temps et les circonstances changent, comme le montre l’évolution du judaïsme américain durant le siècle dernier. Ce qui était considéré comme l’Orthodoxie « normale » s’est transformé, dans un sens puis dans l’autre. Malgré un respect bien établi pour la tradition, le judaïsme halachique s’est toujours caractérisé par une certaine tolérance des variations individuelles, mis en pratique non pas à travers une formalisation programmatique, mais simplement par les pratiques effectives adoptées par ces communautés.

Aujourd’hui, il est finalement assez probable que les différents types de juifs orthodoxes continueront à choisir la communauté, et le leadership rabbinique, qui leur conviennent le mieux et qui leur permettra de mener à bien le plus complètement possible le but central du judaïsme, qui est le service de Dieu.

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