ideals-logoLe rabbin Marc D. Angel est le fondateur et le directeur de l’ « Institute for Jewish Ideas and Ideals » et l’éditeur de la revue « conversations ». Cet article apparaît dans le numéro 17 de ce journal, ainsi que sur le site internet de l’association. Le texte qui suit a été raccourci. Merci à Lucie Esther Chaix pour la traduction.

 

Le judaïsme orthodoxe idéal est très différent du judaïsme orthodoxe tel qu’il est aujourd’hui.

Idéalement, l’orthodoxie est une belle manière de vivre qui insufle une spiritualité et un mode de vie éthique. Cela nous lie à des milliers d’années de traditions et de textes juifs, de mitsvot liées au temps et à des coutumes. Dans le même temps, cela nous permet et nous encourage à nous développer par nous-mêmes en tant qu’êtres humains pensant, ressentant et créant. A son meilleur niveau, l’orthodoxie fournit une vision du monde qui est intellectuellement vibrante, compatissante et inclusive. La Torah et les mitsvot nous fournissent un cadre au sein duquel nous pouvons nous développer en tant qu’êtres humains complets en fonction de nos nombreux talents et inclinations.

Heureusement, les adhérents au judaïsme orthodoxe idéal existent et sont des modèles d’.

Cependant, le ton général du judaïsme orthodoxe aujourd’hui est peu lié au judaïsme orthodoxe idéal que l’on vient de décrire. A un degré impressionnant, l’orthodoxie est identifié avec l’autoritarisme, l’obscurantisme, la conformité, ce qui est coercitif et l’observance mécanique des commandements rituels. Cela est vrai non seulement au sein de l’orthodoxie harédie mais également au sein de l’.

Afin de nous tourner vers une orthodoxie idéale, nous devons clarifier notre position en ce qui concerne des problèmes de base de notre vision du monde religieux. Cet essai se concentre sur les idées et les idéaux sans lesquels l’orthodoxie continuera à aller dans des directions peu idéales. L’espoir est que si suffisamment de Juifs adoptent ces idées et idéaux, nous arriverons à dépasser le statu quo existant et à établir une orthodoxie représentant au mieux les enseignements de la Torah.

 

 

Comment l’orthodoxie se “vend’’- t -elle ?

Une phrase populaire pour identifier un juif orthodoxe est l’expression shomer Shabbat. Les propriétaires souhaitant attirer des clients orthodoxes mettent des signes sur les fenêtres de leurs magasins ou sur leurs sacs où ils indiquent qu’ils sont shomer shabbat. Cette phrase est un code signifiant « nous sommes des juifs orthodoxes qui observent la Torah et les mitsvot. Si nous observons Shabbat cela signifie que nous sommes sérieux en ce qui concerne l’observance des mitsvot. Vous pouvez nous faire confiance, nous sommes comme vous ». L’on peut présumer que les juifs orthodoxes souhaitent être clients de telles entreprises d’autres Juifs pratiquants.

Si la masse identifie la religiosité par le fait d’être shomer shabbat, cela se reflète également chez les rabbins et les tribunaux rabbiniques (batei din). Cela est particulièrement apparent en ce qui concerne le processus de conversion au judaïsme. De manière invariable, les rabbins et les batei din requièrent que le candidat à la conversion accepte l’obligation des mitsvot (kabbalat hamitsvot). Même s’il existe de nombreuses discussions à propos de la nature exacte de l’expression kabbalat hamitsvot, qui va d’une acceptation générale des commandements à un engagement absolu à observer chaque détail de la halakha, les exigences standard d’un candidat sont souvent le respect du shabbat, de la casherout et des lois de pureté familiale [1]. Ces exigences incluent également souvent l’engagement de donner une éducation religieuse aux enfants c’est-à-dire de les envoyer à l’école juive.

Un tribunal rabbinique orthodoxe important demandent aux rabbins tuteurs d’attester que le candidat “a accepté le joug des commandements et observe réellement la loi juive orthodoxe y compris les lois du Shabbat, de la casherout et de la pureté familiale”. Dans les conversations que j’ai eu avec des centaines de convertis depuis des années, l’expérience pratiquement universelle qu’ils ont eu avec les tribunaux rabbiniques orthodoxes reflète les demandes d’une stricte observance. Ces demandes dépassent le cadre du shabbat de la casherout et de la pureté familiale bien que ces trois éléments soient toujours au sommet de la liste. Les candidats à la conversions rapportent qu’ils doivent réciter des bénédictions, être capables d’identifier la portion de la torah lue chaque shabbat, pouvoir donner une explication à propos de l’observance de nos nombreux jours de fêtes et de nos nombreux jeûnes.

Les tribunaux rabbiniques vont souvent encore plus loin. Voici quelques exemples que j’ai traités ces dernières années. Une femme, pour laquelle le tribunal rabbinique reconnaît qu’elle est complètement observante et sincère, a vu sa demande de conversion rejetée car le tribunal rabbinique trouvait que son époux juif n’est pas suffisamment orthodoxe, c’est-à-dire qu’il n’était pas suffisamment strict en ce qui concernait le respect du shabbat. Dans un autre cas, il a été dit à une femme qu’elle devait déménager au sein d’un quartier religieux afin que sa conversion soit approuvée. Lorsqu’elle dit au tribunal rabbinique qu’elle vivait dans un quartier possédant une synagogue orthodoxe et qu’elle fréquentait bien celle-ci de manière régulière, les membres du Beit Din lui répondirent qu’ils trouvaient que les membres de cette communauté n’étaient pas suffisamment religieux. Un homme fut interrogé par un rabbin orthodoxe sur des détails minutieux de la loi juive, comme connaître les parashiot présentes dans les boitiers des tefilin. Le candidat répondit de manière correcte mais était incapable d’expliquer la différence d’opinion existant entre Rashi et Rabbenou Tam concernant l’ordre des parashiot. Il a été recalé et il lui a été dit qu’il devait encore étudier avant que la conversion devienne possible.

Sans vouloir abuser, l’acceptation de l’orthodoxie est généralement vue en terme d’halakhot liées aux commandements rituels. [2] Lorsque les gens décrivant quelqu’un comme étant “religieux” cela signifie invariablement que cette personne est stricte dans le respect du shabbat, de la casherout et des lois de pureté familiale. Il est certain que les commandements rituels sont des composants vitaux d’une manière de vivre religieuse dans le judaïsme mais ce sont bien des composants ils ne représentent l’entière image. L’orthodoxie en se concentrant si fortement sur l’observance rituelle semble ignorer la totalité de la réalité humaine.

 

 

Vision religieuse du monde

Avec sa propre image de “shomer Shabbat” l’orthodoxie est représentée de manière populaire par les « autorités » qui l’identifient avec des points de vue fermés et obscurantistes. Tandis que cela est plus évident dans le monde ‘, cela se reflète également au sein de la communauté modern orthodox. Il semble y avoir un mouvement « religieusement correct » qui cherche à circonscrire l’orthodoxie et à enlever toute légitimité à quiconque dépassant les limites posées par ce mouvement. Le résultat est de limiter le nombre d’opinions même lorsque celles-ci ont des fondements solides dans les sources juives traditionnelles. Ainsi que je l’ai déjà écrit nous devons faire face à ce problème de manière honnête. Le rétrécissement des horizons est une réalité au sein de l’orthodoxie contemporaine. La peur de se différencier des positions acceptables est palpable. Cependant, si les hommes et femmes ne sont pas autorisés à réfléchir de manière indépendante, s’ils ne peuvent pas poser de questions et proposer des alternatives, alors nous, en tant que communauté, souffrons d’une perte de vitalité et de dynamisme. La peur et la timidité deviennent notre marque de fabrique [3].

Au sein d’une partie significative de l’orthodoxie, il existe le sentiment que les Gedolim, les sages rabbiniques, sont les seuls autorisés à proposer les « véritables » vues de la Torah. Seuls eux ont un accès complet au daas Torah/. Et pourtant, les seuls qualifiés pour compter dans les rangs des Gedolim ont sont qui adhèrent à la vision orthodoxe du monde qui est plutôt ‘hareidi sur le spectre religieux. D’autres hommes et femmes éduqués et pieux qui ne sont pas moins érudits que les Gedolim « acceptés » sont marginalisés n’étant pas « vraiment » orthodoxes ou n’étant pas « suffisamment » orthodoxes.

La vénération des Gedolim a été clairement exprimée par le rabbin Bernard Weinberger une figure de l’orthodoxie harédie.

Ce don est une forme de “rouakh hakodesh” (d’inspiration divine) ainsi que c’était de manière limitrophe, même de manière faible à la périphérie de la prophétie. Les Gedolei Yisrael de manière inhérente sont les uniques arbitres de tous les aspects de la politique juive commune et pour les questions de hashkafa. Même les rabbins possédant de nombreuses connaissances et pouvant être en désaccord avec les Gedolim à propos d’un problème particulier doivent se référer à la sagesse supérieure des Gedolim et montrer leur emunat hakhamim, leur foi envers les sages. » [4]

Cet état des lieux est problématique dans de nombreux domaines. Comment le rabbin Weinberger (ou n’importe qui d’autre) sait-il de manière certaine que les Gedolei Yisrael sont dotés de pouvoirs surnaturels proches de la prophétie. S’ils sont en effet dotés d’une sagesse divine, pourquoi y a-t-il tant de désaccord parmi ceux étant considérés comme des Gedolei Yisrael ? Même si les sages sont érudits en Torah et en Halakha, pourquoi chacun devrait accepter la notion que ces sages sont les seuls et derniers arbitres dans des problèmes de vision du monde politique et religieuse ? Le judaïsme demande-t-il réellement de croire dans l’infaillibilité ou la quasi infaillibilité d’érudits en Torah. Il est clair que non !

Néanmoins, la vénération des Gedolim est bien trop souvent présentée comme un aspect essentiel de l’orthodoxie. Cette tendance amène à l’autoritarisme, au conformisme et à la passivité. Elle promeut des visions réductrices et obscurantistes étant les seules visions légitimes parmi les juifs orthodoxes. Ce n’est pas rendre service en général à l’orthodoxie et en particulier de penser que les Juifs cherchent à vivre une vie de Torah sans éteindre leurs propres cerveaux.

 

 

Être un être humain

En m’adressant à des audiences orthodoxies durant des années, j’ai souvent déclaré la chose suivante : “Nous ne sommes pas simplement des Juifs nous sommes également des êtres humains ». Certains dans le public gloussent, d’autres semblent surpris, d’autres encore s’illuminent : oui, nous sommes des êtres humains ! Cette pensée, même si elle est évidente, est libératrice pour de nombreux juifs orthodoxes. Cela leur rappelle que leurs vies peuvent avoir des horizons plus larges et que tout ce qui est humain leur appartient autant qu’à n’importe qui d’autre dans le monde. Même si l’observance religieuse nous garde dans les quatre coudées de la Halakha, cela ne limite pas nos esprits, cela ne nous oblige pas à renoncer d’un point de vue intellectuel, émotionnel, culturel et ascétique.

L’orthodoxie harédite ne voit pas d’un bon oeil l’étude de sujets généraux comme la philosophie, la littérature, l’histoire, l’art ou la science théorique. L’orthodoxie « moderne » essaie de justifier l’étude de ces sujets et ressent le besoin profond de défendre le principe de Torah Im Derekh Eretz et celui de Torah uMadda en tant qu’expressions légitimes du judaïsme orthodoxe.

Cependant, idéalement, l’orthodoxie devrait embrasser la culture générale en tant qu’une partie normale et naturelle de l’aventure humaine. Puisque nous sommes des êtres humains, nous devons clairement être intéressés par l’ensemble de l’expérience humaine. Les « études générales » nous appartiennent autant qu’aux autres êtres humains. Cela ne requiert aucune apologie ou acrobatie intellectuelle pour « prouver » que cela est kosher d’étudier la littérature, l’art, la science et la philosophie. Cela doit être considéré comme acquis et comme étant notre droit naturel.

Il est certain que notre expérience du monde “séculier” doit être définie par les valeurs de la Torah et des halakhot. Un juif orthodoxe idéaliste cherchera à expérimenter son humanité dans le cadre dans son engagement religieux. La Torah et la halakha nous aident à atteindre notre potentiel en tant qu’humains dans un cadre religieux.

Le professeur Shalom Rosenberg a apporté une idée importante en faisant la distinction entre l’humanisme et l’humanité. « La Torah nous apprend l’humanité et non l’humanisme. Ce trait est un des caractéristiques définissant chaque personne réellement religieuse. L’humaniste croit en l’homme comme le créateur ultime de la loi, le dernier arbitre de l’attitude éthique. Le croyant refuse d’accepter cette prémisse. Bien que souvent en accord avec l’humaniste en ce qui concerne ses valeurs et leur contenu, le croyant est en désaccord avec l’humaniste à propos de l’origine de ces valeurs. La source du comportement humain est pour d’origine divine et non d’origine humaine. » [5].

Le but de la Torah est de créer des personnalités humaines – sympathique, compatissant, respectueux. L’humanité trouve son origine dans notre relation à D.ieu, le créateur et le donneur de la Torah. C’est notre connexion intellectuelle et spirituelle avec D.ieu qui imprègne les mitsvot avec force.

La croyance juive populaire a assimilé la centralité de notre peuple bon et droit. Pour désigner le type idéal de personne, les personnes s’exprimant en Yiddish utilisent le terme de mentsch, ce qui signifie littéralement, un être humain. Les personnes s’exprimant en ladino utilisent le terme benatham (i.e. ben adam) qui signifie également un être humain ! La sagesse populaire a admis que l’on atteint le stade d’une personne idéale lorsque nous sommes entièrement moraux, compatissant et de véritables êtres humains.

 

 

Idées du Rabbi Benzion Ouziel

Une des grandes lumières de la période contemporaine est le Rabbin Ben zion Ouziel (1880-1953) qui a exercé en tant que grand rabbin sépharade d’Israel de 1939 à 1953. [6]

Le rabbin Ouziel enseignait que la tradition de la Torah nous oblige à être engagés dans le développement général de la société – yishuvo shel olam. Nous devons être impliqués dans l’étude et l’action qui permet l’évolution de la civilisation humaine. Afin de pouvoir remplier notre mission spécifique en tant que Juifs, il est essentiel que nous jouions notre rôle sur la scène de l’humanité. [7]. Puisque nous faisons partie de la civilisation humaine, nous avons nécessairement une relation symbiotique avec les autres peuples, nous apprenons d’eux, nous leur enseignons et nous partageons avec eux la responsabilité de créer une société éthique.

« Chaque pays et chaque peuple qui se respecte ne peut pas être satisfait par ses limites restrictives et ses domaines limités. Ils désirent plutôt apporter tout ce qui est bon et bon, ce qui aide et ce qui est glorieux pour le trésor culturel national. Chaque peuple qui se respecte souhaite établir un lien d’amitié entre tous les peuples pour l’enrichissement de l’entrepôt humain, des idées intellectuelles et éthiques et pour la découverte des secrets de la nature. Ce pays et ce peuple se mure lui-même dans ses propres quatre coudées et limites et dans ses propres limites restrictives ne manquant de rien pour contribuer à l’humanité mais n’ayant pas les outils pour recevoir les contributions culturelles des autres. »  [8].

« La qualité distinctive du judaïsme est sa compréhension que le but de la vie est de servir Dieu de « marcher dans Ses chemins ». Cette vision spirituelle du monde remplie nos vies. « Notre sainteté ne sera pas complète si nous nous séparons de la vie humaine, du phénomène humain, des plaisirs et des charmes, mais seulement si nous sommes nourris par tous les nouveaux développements du monde, par toutes les découvertes extraordinaires, par toutes les idées philosophiques et scientifiques qui fleurissent et se multiplient dans notre monde. Nous sommes enrichis et nourris par le partage de la connaissance du monde. Cependant, dans le même temps, cette connaissance ne change pas notre essence qui est composée de sainteté et de l’appréciation de l’exaltation de Dieu. » [9]

Rav Ouziel insistait sur le fait que nous n’étions pas simplement des Juifs mais également des êtres humains. En tant que Juifs nous devions être dévoués à une vie spirituelle et juste en suivant les enseignements de la Torah, en tant qu’êtres humains, nous devons jouer notre rôle dans la société, apprendre ce que nous pouvons des autres, et leur enseigner ce que nous pouvons. Nous ne sommes pas dans une enclave, séparés du reste de l’humanité, mais bien un peuple qui est une réelle partie de l’humanité.

 

 

Horizons et pensées restreintes

Il me semble que, souvent, les porte-parole du judaïsme et de la Torah perçoivent l’orthodoxie comme une secte plutôt que comme une religion. Le monde « extérieur » est perçu avec suspicion s’il n’est véritablement dénigré. Le but semble de rester dans notre propre forteresse de foi et de laisser le reste de l’humanité à son propre système.

Cette approche restrictive du judaïsme et de la Torah est adoptée de manière populaire par le monde harédi où les gens vivent dans des quartiers où tout le monde est lié les uns aux autres, et où les idées et enseignements “étrangers” sont le plus loin possible. Cependant, cela s’applique également à l’orthodoxie moderne où le « mouvement vers la droite » a clairement eu un impact. [13]

Le désir de nous isoler des influences extérieures provident de la peur. Si nous ne nous isolons pas, alors nous-mêmes et nos enfants peuvent être tentés, peuvent perdre la foi, peuvent arrêter d’observer les mitsvot en bons juifs orthodoxes. Et pourtant, un prix élevé est payé par cette approche du judaïsme. Avec les années, j’ai moi-même (et j’en suis sûr de nombreux lecteurs) discuté avec des juifs élevés en tant qu’orthodoxes mais qui se sont éventuellement rebellés. L’orthodoxie semblait claustrophobe ; elle limitait la liberté de pensée, la créativité, elle demandait un conformisme oppressant dans la pensée, l’action et la tenue vestimentaire. Tout simplement ça ne permettait pas à ces personnes d’être elles-mêmes mais les forçait à entrer dans une manière rigide de vivre sans aucune référence à leurs propres inclinations, talents et habilités.

D’autres se sont rebellés parce que le système de la Yeshiva ne les pas habilité à gérer les problèmes intellectuels auxquels ils étaient confrontés lorsqu’ils étaient à l’université. Ils étaient choqués lorsque leurs professeurs de physique leur ont dit que le monde était vieux de plusieurs millions d’années, ils étaient perplexes lorsque leur professeur de littérature biblique traitait le texte biblique comme un texte littéraire écrit par plusieurs auteurs appartenant à des époques différents, ils étaient étonnés lorsqu’ils ont étudié l’évolution, ils étaient déstabilisés lorsqu’ils ont étudié l’histoire, la philosophie, l’art et la littérature et réalisé que les juifs et la Torah représentent un minuscule fragment de l’humanité au lieu d’être au centre de la civilisation humaine. En tentant d’isoler les étudiants des influences intellectuelles prévalant, le système rend les étudiants encore plus vulnérables à l’« infection » lorsque qu’ils sont exposés à ces influences. Les étudiants auraient été bien mieux servis s’ils avaient étudié un large choix de sujets, y compris les sujets les plus problématiques et les plus controversés et en les ayant étudié avec un professeur religieux comprenant véritablement les courants intellectuels et la connaissance scientifique de nos jours. Ainsi, lors d’une confrontation ultérieure avec ces idées, ils y auraient déjà étaient exposés et auraient mieux pu jongler avec celles-ci.

Un des problèmes de notre système éducatif est que les professeurs d’études juives ne sont pas toujours dotés d’une éducation générale solide. Eux-mêmes ne savent rien à propos de la critique biblique ou de l’évolution, de la philosophie ou de l’art. Puisqu’ils ont souvent reçu une éducation orthodoxe restreinte, ce n’est pas comme s’ils allaient avoir la compétence ou l’intérêt d’éclairer leurs étudiants sur des sujets dépassant leur entendement.

De plus, les écoles – y compris les écoles modern-orthodox – sont réticentes à offrir une éducation générale ouverte et engagée. Elles craignent que les professeurs d’études générales ne soient pas suffisamment attentifs aux questions religieuses et sèment par inadvertance le doute dans les têtes des élèves. Les enseignants d’études générales ont pour instruction d’éviter certains sujets comme l’évolution ou la critique biblique qui pourraient être perçus comme « controversés » dans certains cercles orthodoxes.

Mais au lieu de protéger la religiosité de nos enfants, ces politiques produisent le résultat oppose. Lorsque les enfants grandissent et sont en contact avec des idées « menaçantes », ils ont peu d’habilité pour les gérer. Ils peuvent arriver à la conclusion que leurs professeurs de science, de philosophie et de littérature en savent beaucoup plus que leurs rabbins et en perdant confiance en ce que leurs rabbins leur ont appris ou ne leur ont pas appris, il est bien plus probable qu’ils tombent entre les mains de professeurs non-religieux et anti-religion.

 

 

La légitimité et la nécessité de la diversité

L’orthodoxie ne se rend pas service si elle n’apporte qu’une seule réponse correcte à chaque question de halakha ou de hashkafa. En effet, il y a de nombreuses opinions et approches valides au sein de la halakha et la hashkafa. Le monde de la Torah a inclus des maîtres autoritaires dans de nombreux pays, durant de nombreux siècles, parlant plusieurs langues et offrant de nombreux points de vue différents. Nous sommes bénis avec un nombre incroyable d’enseignements représentant plusieurs manières d’interpréter les textes et d’appréhender Dieu – les rationalistes, les mystiques, des femmes et des hommes, sépharades et Ashkénazes, Hassidim et Mitnagdim et plus encore.

Au lieu de présenter l’orthodoxie comme une manière de vivre monochromatique, nous serions plus proches de la vérité et plus efficaces si nous soulignions l’ampleur de l’orthodoxie. Ce n’est pas une camisole de force mais un entrepôt de spiritualité et de sagesse dans laquelle chaque âme peut trouver sa place. Nous devons nous encourager nous-mêmes et les autres à étudier et à être ouvert à la variété de l’expérience religieuse au sein du judaïsme et de la Torah.

Voyons certaines des qualités nécessaires afin de garder une orthodoxie idéale :

  1. Voir la Torah et la halakha comme des mines de sagesse spirituelle et comme une force ;

  2. Éviter de définir l’orthodoxie exclusivement ou principalement en terme d’observance ou de commandements rituels ;

  3. Maintenir un cadre intellectuel solide qui inclut une véritable étude de la Torah et de la halakha ainsi que des , de la littérature, de la philosophie, de l’art etc.

  4. Éviter de ne pas réfléchir en suivant aveuglément des « autorités » qui ont en réalité une connaissance très limitée en dehors de leur étude restreinte de la Torah.

  5. Voir la Torah et les mitsvot comme des moyens pour nous aider à développer notre humanité, nos talents individuels et nos domaines de prédilection tout en nous aidant à vivre nos vies en servant D.ieu.

  6. Promouvoir une vision orthodoxe du bien-être de l’intégralité du peuple juif et de toute la société. En tant que juifs nous sommes responsables de tous les autres juifs. En tant qu’êtres humains, nous sommes responsables de la participation dans l’évolution de toute l’humanité (yishuvo shel olam).

  7. Enseigner la Torah et les matières générales avec confiance, sans peur ; aider les jeunes générations à comprendre le meilleur dans la Torah et le meilleur dans la sagesse du monde.

  8. A respecter, valoriser et apprendre de la grande diversité des opinions légitimes dans la halakha et la hashkafa, d’être fier des communautés juives à travers les âges et à travers le monde qui ont contribué au trésor spirituel du peuple juif.

Si un nombre suffisant d’entre nous partage ces idéaux; si un nombre suffisant d’entre nous souhaite promouvoir ces idéaux; si nous pouvons avoir un impact sur les synagogues, les écoles et les yeshivot- alors peut-être que ces idéaux se réaliseront réellement dans notre communauté.

Actuellement, il s’agit d’un rêve dans les esprits de juifs orthodoxes idéalistes répartis autour du monde. En temps voulu cependant, nous croyons et sommes certains que ce rêve se réalisera au sein d’un peuple juif qui est engagé dans une vie de Torah, de vibrance intellectuelle, de compassion, de droiture et d’inclusion. Bimheira beyameinu.

 

 

Notes

[1] Voir mon livre, Choosing to Be Jewish: The Orthodox Road to Conversion, Ktav Publishing House, Jersey City, 2005; and mon article, “Conversion to Judaism: Halakha, Hashkafa, and Historic Challenge, Hakirah, vol. 7, winter 2009, pp. 25–49.

[2] Les Batei Din requièrent souvent que le candidat à la conversion connaisse les 13 principes de foi du Rambam, mais entame rarement une discussion sérieuse sur ces sujets. Tant que le candidat peut réciter les principaux principes par cœur, c’est généralement considéré comme suffisant. Voir Marc Shapiro, The Limits of Orthodox Theology: Maimonides’ Thirteen Principles Reappraised, Oxford, 2004.

[3] Voir mon article, “Orthodoxy and Diversity,” Conversations, no. 12, winter 2012, p. 52.

[4] Cité by Lawrence Kaplan, “Daas Torah: A Modern Conception of Rabbinic Authority,” in Rabbinic Authority and Personal Autonomy, ed. Moshe Sokol, Northvale, Jason Aronson, 1992, p. 17.

[5] Shalom Rosenberg, In the Footsteps of the Kuzari: An Introduction to Jewish Philosophy, vol. 1, Ed. Joel Linsider, Trans. Gila Weinberg, Yashar Books, New York, 2007, pp. 92–93.
[6] Pour plus d’informations sur la vie et les enseignements du rabbin Ouziel, voir mon livre, Loving Truth and Peace: The Grand Religious Worldview of Rabbi Benzion Uziel, Jason Aronson, Northvale, 1999.

[7] Voir son Hegyonei Uziel, vol. 2, Jerusalem, 5714, p. 98.

[8] Ibid., p. 127.

[9] See Ibid., pp. 121–125.

[10] Paragraphes sélectionnés de from Arfilei Tohar, commenté par Pinchas Polonsky, Machanaim, Newton, 2012, p. 70.

[11] Ibid., p. 71.

[12] Ibid. p. 76.

[13] Samuel Heilman, Sliding to the Right: The Contest for the Future of American Jewish Orthodoxy, Berkely, University of California Press, 2006.

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