La fête de Pessah porte le nom liturgique de « Fête de la  ». Cette , qui semble apparaître en creux dans le récit de la sortie d’Egypte, s’oppose à l’ et au joug pharaonique.  Pour reprendre le lexique proposé par le philosophe Isaiah , nous pouvons parler de liberté positive:

« Le sens « positif » du mot liberté découle du désir d’un individu d’être son propre maître. Je souhaite que ma vie et mes décisions dépendent de moi, et non de forces extérieures quelles qu’elles soient. Je désire être l’instrument de ma propre volonté, et non celui de la volonté des autres ; je désire être un sujet et non un objet ; être mû par des raisons et des mobiles conscients qui soient les miens, et non par des causes, pour ainsi dire extérieures ».[1]

C’est à dire que Pessah serait avant tout la célébration du droit à l’autogestion, la fête anti-esclavagiste par excellence qui défendrait les droits individuels de tout être humain. À Pessah, les hébreux redeviennent sujets, hommes et femmes libres et maîtres de leurs destins, par opposition aux hébreux-esclaves, soumis aux décrets arbitraires du Pharaon. Dans une large mesure, cet aspect de Pessah est devenu depuis des siècles un principe basique de la morale occidentale pour devenir en suite le socle de la démocratie moderne.

Sans remettre en cause cet aspect de la fête, je souhaiterais présenter un angle moins connu et bien plus radical de la fête de Pessah. Toujours sur les traces de I. Berlin, je propose de le qualifier cette fois-ci de liberté negative :

Si d’autres m’empêchent de faire ce qu’autrement j’aurais fait, je ne suis pas entièrement libre ; et si cet espace se trouve réduit en dessous d’un certain minimum, on peut dire que je suis contraint, opprimé et peut-être même asservi. (…) Il y a oppression dans la mesure où d’autres, directement ou non, délibérément ou non, frustrent mes désirs. Être libre, en ce sens, signifie être libre de toute immixtion extérieure. Plus vaste est cette aire de non-ingérence, plus étendue est ma liberté.[2]

Cet aspect de la liberté ne se contente pas d’une égalité en droits mais réclame la fin de toutes formes d’oppressions sociales. « Il y a oppression dans la mesure où d’autres, directement ou non, délibérément ou non, frustrent mes désirs« , nous dit Berlin. Cette oppression peut s’exprimer par de simples interactions sociales faisant d’un citoyen aux droits égaux, un citoyen de seconde zone. Ces formes d’oppressions se retrouvent dans tous les éléments de nos vies. Lorsqu’une personne est discriminée sous la base de sa religion, de son sexe ou de ses origines, il y a oppression sociale, même si aux yeux de la loi cette personne possède strictement les mêmes droits que le reste des citoyens. L’oppression sociale est toujours liée à une identité, qu’elle soit innée ou acquise, religieuse, ethnique ou sexuelle.

Le récit de la sortie d’Egypte met immédiatement en exergue l’existence d’oppressions sociales, en refusant de plaider uniquement pour les libertés individuelles. C’est bien en tant que peuple, que collectivité, que les hébreux réclament la liberté qui leurs avait été prise du fait de leur origine ethnique.

Cette éthique biblique ne se résume en rien aux juifs, car selon le Talmud c’est nul autre que Dieu lui-même qui vient rétablir l’ordre social :

 » « Car ainsi parle le Très-Haut, Dont la demeure est éternelle et dont le nom est saint: J’habite dans les lieux élevés et dans la sainteté; Mais je suis avec l’homme contrit et humilié, Afin de ranimer les esprits humiliés, Afin de ranimer les cœurs contrits. (Isaïe 57:15) – Rav Houna et Rav Hisda interprètent ce verset : l’un dit, « Dieu élève les opprimés », l’autre dit: « Dieu s’abaisse jusqu’aux opprimés ». Il semble que le dernier avis soit juste, c’est pourquoi il se désintéressa de toutes les montagnes et choisit le mont Sinaï. C’est pourquoi il se désintéressa de tous les beaux arbres et choisit le buisson ».[3]

Ce court passage, qui continue sur un long pamphlet anti-orgueil, se base sur un verset du prophète Isaïe selon lequel Dieu n’élèverait pas les opprimés mais, au contraire, s’abaisserait lui-même jusqu’aux êtres contrits. Ainsi, Dieu préféra consciemment se révéler sur le modeste Mont Sinaï et non pas sur les hautes montagnes, au sein du petit buisson épineux et non pas au sein des cèdres du Liban. Dans le même ordre d’idée, Dieu préféra prendre pour peuple des tribus d’esclaves hébreux sans culture au lieu d’empires puissants et étendus. Pareillement, le Midrash souligne le faible statut social du roi David, berger modeste et sans stature, considéré comme enfant illégitime par son père et sa société. Seule l’intervention directe de Dieu lui permit d’accéder au trône et de fonder ainsi la dynastie messianique.[4]

S’il en est ainsi, l’élection divine n’est donc en rien une source d’orgueil mais devrait être au contraire une source de modestie permanente. Dieu ne choisit pas les plus nobles mais au contraire les plus faibles. Il s’agit là d’une prise de position radicale qui discrimine volontairement les élites afin de rétablir l’égalité fondamentale des êtres humains. Une égalité de droits, mais aussi d’opportunités, de respect et de statut social.

S’il en est ainsi, l’élection divine n’est donc en rien une source d’orgueil mais devrait être au contraire une source de modestie permanente. Dieu ne choisit pas les plus nobles mais au contraire les plus faibles. Il s’agit là d’une prise de position radicale qui discrimine volontairement les élites afin de rétablir l’égalité fondamentale des êtres humains. Une égalité de droits, mais aussi d’opportunités, de respect et de statut social. De plus, l’inversement des rôles semblent être la meilleure garantie humaine d’une . Comme le souligne le Talmud, « chez les êtres humains, le fort voit le fort mais le fort ne voit pas le faible »[5], l’humain ne voit que sa propre classe et les classes plus élevées que la sienne. Il en découle que le faible est le seul à percevoir la société dans son ensemble.

Concluons sur les mots simples et pertinents de R. David Luzzato dans son commentaire sur la Bible :

“[les juifs] ont intériorisé que Dieu déteste les gens méprisables et qu’il sauve les opprimés. Et ils ont intériorisé que si, lors de leur propre réussite, ils oppriment les autres, Dieu vengera [les opprimés] et les ferra échouer. C’est d’ailleurs l’avertissement que leur a transmis Moïse de nombreuses fois : qu’ils n’oublient pas qu’ils étaient esclaves et que Dieu les a sauvé.”[6]

À Pessah, rappelons-nous que nous avons été esclaves en Égypte et cherchons donc à abolir les différentes formes d’oppressions sociales contemporaines qui nous entourent !

Notes:

[1] I. Berlin, Eloge de la Liberté (Paris: Presses pocket, 1990), p.179.

[2] Ibid. p. 171.

[3] T.B Sotah, 5a.

[4] ילקוט המכירי לתהילים, קי »ח, מהדורת ש’ בובר, ברדיטשוב תר »ס, עמ’ 214.

[5] Sotah, 5a.

[6] פירוש שד”ל על התורה, שמות פ”ג פסוק כב

Print Friendly

Billets relatifs