La place des valeurs modernes dans la Torah[1]

La paracha de la semaine[2] aborde un certain nombre de thématiques aux résonances très contemporaines.

Par exemple, dans une perspective féministe, il serait remarquablement facile de lire l’épisode des filles de Tselofkhad[3], ces femmes qui réclamèrent (et obtinrent !) que la loi juive leur reconnaisse le droit de percevoir un héritage, comme la première fois où des femmes juives prirent l’initiative de faire évoluer le Judaïsme vers plus d’égalité entre hommes et femmes. En effet, les femmes étaient jusqu’alors complètement exclues du droit juif des successions.

Toutefois, dans ce billet, je souhaite aborder cette problématique sous un angle plus général, et poser la question de la place à donner, dans la vision théologique de l’ moderne[4], à des valeurs et idéaux éminemment modernes tels que (entre autres) le féminisme, la , l’inclusion, l’égalité, la justice sociale, etc.

Ne nous leurrons pas. Il ne s’agira pas pour nous de résoudre ici, en quelques paragraphes lapidaires, toute la difficile problématique du rapport entre valeurs juives traditionnelles et valeurs occidentales modernes. Que ce rapport soit partiellement conflictuel est sans doute évident pour tous nos lecteurs ; c’est un thème que nous avons déjà évoqué dans le passé, et que nous espérons aborder à nouveau dans le futur.

Non, il s’agira surtout pour nous, en tant que juif pratiquant, d’entamer ici un début de réflexion quant à l’importance des valeurs morales contemporaines dans notre système éthico-religieux en général ; donc, via une dracha, d’affirmer essentiellement une position de principe, et non de fournir une analyse philosophique et juridique détaillée.

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Notre point de départ sera une interrogation classique de la littérature exégétique traditionnelle : quel est le dénominateur commun entre les différentes parties de la paracha ?

La Sidra de Pin’has contient en réalité quatre parties distinctes ; outre l’épisode des filles de Tselofkhad déjà mentionné, nous trouvons encore trois passages supplémentaires : la fin du récit de Pin’has, ce zélote qui tua de sa propre initiative deux individus (un homme juif et une femme midianite) qui se livraient à la débauche publique ; ensuite, un recensement démographique du peuple juif, tribu par tribu, à la veille de l’entrée en Terre d’Israël ; et finalement, la Torah décrit les Moussafim, des « sacrifices supplémentaires » (bœufs, agneaux, farine, …) que les Hébreux devaient offrir sur l’autel, lors du Chabbat et des Fêtes, en complément des autres animaux sacrifiés quotidiennement. Quel est donc le thème commun à tous ces éléments en apparence disparates ?

Je voudrais suggérer que la Torah traite ici d’une seule et même question essentielle : le rapport entre ce qui est ordinaire et ce qui extraordinaire ; entre le routinier d’une part, et l’exceptionnel de l’autre : quel équilibre doit-on trouver entre ces deux pôles existentiels ?

Reprenons la liste des 4 sujets traités dans la Paracha, en commençant par les Moussafim. A première lecture, la mention de ces « sacrifices supplémentaires » semble ici complètement hors-sujet ; en effet, c’est en principe le livre du Lévitique (Vayikra) qui discute en détails les lois liées aux sacrifices, et non pas le livre des Nombres (Bamidbar), dans lequel nous nous trouvons.

Tentons de comprendre le message de la Torah sous l’angle du rapport entre l’extraordinaire et l’ordinaire : dans cette optique, le sacrifice de Moussaf, apporté exclusivement les jours de Chabbat ou de Fêtes, représente l’exception, alors que le sacrifice quotidien (Tamid) est quant à lui la norme.

Sur cette base, la Torah suggère ici que le Moussaf n’a aucune existence indépendante : il ne peut être amené sur l’autel que postérieurement à l’offrande quotidienne. Les versets ne cessent d’ailleurs de le marteler dans la paracha : le Moussaf doit être fait « ‘Al ‘Olat ha-Tamid », soit en plus du sacrifice quotidien.

Le Moussaf représente ici l’exceptionnel, mais cette exception perd tout son sens si elle est déconnectée de la norme qu’est le Tamid.

Passons maintenant aux autres parties de la Sidra (le recensement démographique du peuple juif, les récits de Pin’has et celui des filles de Tselofkhad), qui présentent en substance un message identique.

Le Midrash[5] avance l’idée suivant laquelle les nations du monde soupçonnaient les oppresseurs Egyptiens d’avoir profité de l’esclavage pour violer des femmes juives, et engendrer ainsi des bébés à l’origine douteuse ; or, affirme le Midrash, dans les faits, tel n’avait pas été le cas.

Afin de témoigner de l’intégrité familiale du peuple juif, Dieu ordonna donc de procéder à un recensement, et fit apposer, dans les versets de la Torah, les lettres de Son nom à celui de chaque famille juive, un Heh avant et un Youd après[6] – comme pour dire que la Providence divine préside au bon déroulement de la généalogie juive.

Posons maintenant que les masses du peuple juif représentent la norme, et que des personnes telles que Pin’has ou les filles de Tselofkhad représentent des exceptions, et nous percevons que c’est le même binôme qui est une nouvelle fois abordé.

C’est que la Torah jette un nouvel éclairage sur les actions de Pin’has et des filles de Tselofkhad : ces personnes extraordinaires ne sortent pas de nulle part ; elles sont les descendantes d’une longue liste d’ancêtres, et appartiennent à cette riche tapisserie humaine que l’on appelle le peuple juif. Les personnes exceptionnelles sont liées, via leur sang, via leurs gènes, au reste de l’histoire d’Israël.

Ainsi, que l’on regarde le rapport du Moussaf au Tamid, ou celui de l’individu héroïque à la collectivité entière, un même et unique message émerge de toute la paracha de Pin’has : l’exceptionnel ne saurait jamais remplacer le quotidien ; au contraire, il exprime en réalité le potentiel inhérent à ce dernier.

L’ordinaire et l’extraordinaire : nous avons tant besoin de la présence de ces deux éléments dans nos vies ! Nier toute possibilité que l’extraordinaire fasse irruption dans nos existences revient tout simplement à nier l’Histoire, dont les lents processus amènent de temps en temps nos existences à certains points de confluence remarquables ; à l’opposé, rejeter l’ordinaire, et c’est toute l’importance du moment qui est à jamais perdue, et nous sommes privés de tout contexte permettant d’appréhender la pertinence et la signification des événements qui nous assaillent.

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Revenons maintenant à notre interrogation de départ : la place des valeurs contemporaines dans une approche orthodoxe moderne.

A mon sens, toutes ces valeurs que j’ai mentionnées initialement – la tolérance, l’inclusion, l’égalité, la justice sociale, et d’autres encore – représentent une sorte de Moussaf. En d’autres termes, elles sont une sorte « d’offrande supplémentaire » : une opportunité exceptionnelle, d’un point de vue historique, de progresser dans notre compréhension du Transcendant, dans notre vision morale, dans notre appréhension de ce qu’une rencontre avec le Divin implique dans nos vies privées et dans notre société.

Affirmer cette exceptionnalité revient dans notre approche à faire deux choses : à reconnaître le côté essentiellement positif des valeurs humanistes modernes ; mais aussi à poser que ces dernières ne sauraient jamais se substituer à la norme, au Tamid, lequel est représenté dans ma vision par la pratique des mitsvot et l’étude de la Torah.

Lorsque la majorité (ou la totalité) des messages que nous prêchons, au nom de la Torah, tourne en réalité autour des valeurs humanistes modernes ; lorsque notre principal combat devient, au nom du Judaïsme, l’inclusion des minorités et le respect de l’Autre : alors je soutiens qu’un certain équilibre est rompu. La Torah ne saurait être réduite à la justice sociale ou à toute autre forme d’idéal, aussi élevé fût-il.

L’un des dangers qui guette l’orthodoxie « ouverte » est d’oublier ce lien fondamental qui forme le cœur du message de notre paracha. Et ma critique est ici dirigée en interne : nous devrions sans doute parler plus souvent, écrire plus souvent, nous souvenir plus souvent de ces messages qui forment la trame du Judaïsme traditionnel ; des valeurs et des idéaux aussi classiques que, par exemple, l’importance de consacrer chaque jour un certain temps à l’étude de la Torah, de prier avec ferveur et sincérité, de procéder à des efforts en vue d’améliorer nos traits de personnalité (tikkoun ha-middot), et d’autres.

Ces enseignements traditionnels, la pratique des mitsvot prise dans sa globalité, représente à mes yeux le korban ha-tamid, l’offrande quotidienne de notre service divin ; et mon vœu le plus fervent est que notre vision d’une société juste et inclusive soit bâtie ‘al ‘olat ha-tamid, comme un deuxième étage émergeant de nos pratiques et de nos valeurs traditionnelles juives, et non comme un pâle ersatz de ces dernières.

Pin’has est un appel à trouver le juste équilibre entre deux éléments fondamentaux de nos existences : entendons ce message. Chabbat chalom !

Notes:

[1] Je remercie Gabriel Abensour pour ses commentaires critiques sur une précédente version de ce texte ; certaines idées de l’essai ont été reprises de M. Weinberg, Frameworks, Au Desert, pp. 256 ss.

[2] En tout cas en-dehors d’Israël. En Israël, cette paracha a été lue publiquement la semaine derniere.

[3] Bamidbar chapitre 27.

[4] La même question se pose d’ailleurs aussi pour le mouvement Libéral et le mouvement Massorti…

[5] Repris par Rachi ad loc.

[6] Par exemple, le nom חצרון devient dans les versets ה-חצרונ-י. Cf. Bamidbar 26 :6.

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