אמר רבי יעקב אמר רבי יוחנן: אין עושין חבורה שכולה גרים, שמא ידקדקו בו ויביאוהו לידי פסול.

Rabbi Yaacov enseigne au nom de Rabbi Yochanan : « on ne fait pas de réunion (pour manger le sacrifice pascal) composée uniquement de convertis, car il est à craindre qu’ils se montrent trop pointilleux et en viennent à fauter.1

Rashi commente : qu’ils se montrent trop pointilleux -comme ils ne sont pas érudits, ils voudront se montrer plus stricts et commettrons une erreurqui invalidera la bête.

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Il me semble que sociologiquement parlant, la plupart des juifs religieux contemporains considèrent qu’il y a du bon à se montrer plus strict que ce qu’exige la Halakha. Les (conduites plus strictes que ce qui est demandé) sont d’ailleurs devenues un indice sociale pour « classer » les juifs religieux entre-eux. Plus quelqu’un est « mah’mir », plus il est religieux.

Les h’oumrot ont toujours existé, même s’il me semble que leur impact était bien plus restreint chez les générations précédentes. Quoi qu’il en soit, la célèbre formule כל המחמיר תבוא עליו ברכה, celui qui se montre plus stricte est digne de bénédictions, ne date effectivement pas d’hier.

Cependant, durant des siècles les juifs vivaient en petites communautés, chacune dirigée par un rabbin local, seul référence en matière de Halakha. Chaque communauté avait ses traditions bien établies, que nul ne songeait à remettre en question. Brusquement, la situation changea. Les juifs quittèrent leurs pays d’origines pour se regrouper dans des grands centres mondiaux, les états-unis ou Israël. Ce brutal déracinement provoqua la perte des traditions. Un juif marocain pouvait alors avoir pour rabbin local un lituanien, un hassid se retrouvait avec un rabbin tunisien, etc… Lorsque ce juif rencontrait un doute dans la Halakha, il n’avait d’autre choix que de s’adresser au rabbin local, qui répondait selon les coutumes de sa propre ex-patrie. De nos jours, la facilité des échanges rend les choses encore plus compliquées. Il devient possible de contacter n’importe quel rabbin d’un simple coup de téléphone et chacun peut avoir accès à des millions d’avis rabbiniques en quelques clics sur google. Cette situation a pour conséquence un large melting-polt des minhaguim (coutumes), qui constituent une part essentielle de la Halakha. Mais que faire lorsque nous ne connaissons plus nos lois d’origines ? La plupart des juifs religieux d’aujourd’hui se contentent de « choisir » parmi l’ensemble des propositions qui leur est présenté.

Certains suivront toujours l’avis le plus permissif, même si cela est totalement contraire à leurs coutumes, d’autres – plus pratiquants – pencheront pour l’avis le plus stricte. Après tout, mieux vaut trop que pas assez !

Cette tendance moderne, qui consiste à se montrer toujours plus stricte, n’est en réalité pas juste. La Halakha accorde bien plus d’importance à la préservation des minhaguim qu’aux houmrot. C’est volontairement que j’ai choisi de ne citer quasiment que des rabbins ashkénazes dans mon billet, afin de bien mettre en valeur que même au sein des communautés jugées comme plus strictes, toute houmra à ses limites.

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À une personne qui lui demandait si elle pouvait appliquer une houmra n’ayant jamais été appliquée, le Rav Ytsraq Yaakov Weiss répond ainsi :

« Si malgré tout [ce que nous avons expliqué plus haut] quelqu’un veut se montrer plus strict, il peut agir ainsi chez lui et de façon discrète […]. Mais s’il agit ainsi en public, il transgresse ce qui est écrit dans le traité Pessachim : « un homme n’agira pas de façon différente, afin de ne pas éveiller de discordes ». Les décisionnaires ont considérés cette attitude comme parfaitement interdite […] ! De plus, il est à craindre qu’une telle attitude soit orgueilleuse, puisqu’aucun Juste n’a jamais agit ainsi. […]. »2

Le Rav Weiss (1902-1989) ne fut nul autre que le Av Beth Din de la Edah Haharedit, une des institutions les plus conservatrices du monde ultra-orthodoxe. Pourtant, il estime que l’introduction de nouvelles pratiques plus strictes mène à deux interdits majeurs : 1) ne pas créer de discordes au sein du peuple juif, 2) ne pas se conduire avec orgueil.

 

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Rav Moshé Fenstein (1885-1986) fut l’un des plus grands décisionnaires du siècle dernier. Comme le Rav Weiss, lui aussi s’oppose à l’introduction de nouvelleshoumrot .

  1. à un homme qui lui demande s’il est permis de mettre des dessins de maguen david dans une synagogue, car ce symbole n’a pas de sources dans le judaïsme et qu’il est en plus devenu un symbole sioniste (le questionneur est de toute évidence antisioniste), Rav Fenstein répond :

 » Il est de notoriété publique que depuis plusieurs siècles [les juifs parent] les objets religieux d’étoiles de David, sans que cela n’éveille les moindres protestations. Et bien que nous ne connaissons pas la source de cette coutume, cela n’est absolument pas grave. Même si cela n’a pas d’explication, je ne vois pas de raison d’interdire ce qui se fait depuis plusieurs siècles avant l’apparition du sionisme, à une époque où il n’avait pas d’hérétiques dans nos synagogues. […] »3

  1. Dans une autre lettre, Rav Fenstein répond à quelqu’un qui lui demande s’il est nécessaire d’utiliser les moyens modernes pour se montrer plus strict dans la Halakha. Faut-il chercher les insectes aux microscopes ? Faut-il faire destefilines carrés avec une précision laser ?

« [il n’est pas nécessaire d’utiliser tout ces moyens] et cela est une chose évidente pour nous. En effet, toutes les générations précédentes, composées de génies, justes et pieux, n’utilisaient pas de microscopes. Pourtant, il est certain qu’elles respectaient toutes les lois de la Torah et qu’elles ne fautaient pas, même par faute de moyens ! »4

 

Même si nous ne connaissons plus les raisons de certains usages, il ne nous est pas permis de les annuler alors que des générations de juifs les ont fait. À la houmra, Rav Fenstein oppose le bon sens et la tradition.

 

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Rav Ménashé Klein (1923-2011) était l’Admour d’Ungvar et l’un des grands décisionnaires du 20e siècle. Ses responsas sont parues en plus d’une quinzaines d’ouvrages sous le nom de Mishné Halachot.

En réponse à un homme qui lui demande quel mal y a t-il à se montrer plus strict, il répond :

 » J’ai écrit et parlé de nombreuses fois à ce sujet. Aujourd’hui, chacun se crée sa propre estrade et se montre plus ou moins stricte, selon sa volonté. Ce n’était pas ainsi qu’agissaient les générations précédentes, desquelles nous avons reçu la Torah et le respect des mitsvot. Un homme ne se permettait pas de bouger à droite ou à gauche, mais se pliait à la tradition qu’il avait reçu!  »5

Pour Rav Klein, il est hors de question de se montrer plus strict que ne l’étaient les générations précédentes. À l’inverse, il convient de suivre leurs conduites en agissant chacun selon sa tradition.

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Je voudrai conclure ce billet par les mots de Rabbi Baroukh Tolédano (1890-1970), célèbre rabbin marocain du 20e siècle, qui siégea à la tête du tribunal rabbinique de Meknès. Dans son kitsour Choulkan Aroukh, Rav Tolédano va jusqu’à légiférer les houmrot afin d’éviter les dérives. Pour lui, il est hors de question que chacun invente ses propres pratiques ou agisse au dépend d’autrui. Il écrit :

« Bien qu’il soit établi que « celui qui se montre plus strict est digne de bénédictions », cela est uniquement lorsqu’il s’agit : a) d’une loi discutée. b) [D’une Houmra] qui ne porte pas atteinte à autrui.

Mais, s’il s’agit d’une loi acceptée unanimement et que l’on décide tout de même de se montrer plus strict [que la loi ne l’exige], alors sur cela nos sages ont dit : « Tout celui qui est dispensé de quelque chose et le fait quand même est appelé imbécile » (T.Y Brachot 2:9).

Et à plus forte raison si [cette houmra] porte atteinte à autrui. Dans ce cas, [cette houmra] est interdite, car [agir ainsi] c’est mépriser l’autre. C’est pourquoi [que dans ces cas là] nous n’avons pas le droit de nous montrer plus stricts ». »6

À mon avis, cette halakha gagnerait à être plus connue du grand public. Se montrer plus strict peut être une attitude très respectable, à condition d’agir avec bon sens, et de ne pas perdre l’ordre des priorités ! Illustrons ces propos par un exemple classique : celui de la casherout, domaine de prédilections des mah’mirim de tout poils.

Manger une casherout très select, voilà qui est digne d’éloge. Refuser de manger chez son voisin, son ami, ses parents (!) sous prétexte qu’ils mangent casher, mais « pas assez », voilà qui est totalement interdit.

On comprend mieux ce que disait Manitou : « la Casherout, cache la route », c’est à dire : ne perdons pas l’ordre des priorités.

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1Pessachim 91b

2Minh’at Ytsraq 3:13

3Iguerot Moshé O.H 3:15

4Iguerot Moshé Y.D 2:146

5Michné Halakhot 12:385

6Rabbi Baroukh Tolédano, kitsour Choulkan Aroukh, Volume 2, 420:10

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