Dan Arbib,  ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé et docteur en philosophie, dresse le bilan du judaïsme en et propose une troisième voie aux juifs et juives auxquels tradition et ouverture demeurent deux valeurs importantes. 

 

Qui observe l’histoire des communautés juives sur les derniers siècles s’aperçoit facilement d’une chose : la solidarité entre l’arrivée des Lumières et la naissance de l’. C’est en réaction aux Lumières (cette réaction n’interdisant pas, évidemment, le déploiement d’une logique interne à l’histoire du judaïsme) que le monde ashkénaze a développé un judaïsme orthodoxe à partir du XVIIIe siècle. Les juifs sépharades n’ont donc pas à s’étonner de l’absence d’une réelle dans les pays d’Afrique du Nord ; autrefois, en Tunisie, en Algérie ou Maroc, on était pieux, croyant, pratiquant ou très pratiquant, savant très savant – mais il ne serait venu à l’idée de personne de se dire « orthodoxe » ; l’écart entre le moins pratiquant et le plus pratiquant n’interdisait du reste pas une communauté de foi, la participation à quelque esprit commun. L’écart entre les deux extrémités de la communauté juive demeurait de ce fait assez resserré, au contraire du grand écart qui a souvent divisé les communautés juives du monde ashkénaze : les juifs déjudaïsés d’un côté, qui avaient goûté aux Lumières de l’Occident, et de l’autre ceux qui s’y refusaient, se cramponnant à toute force à la Torah. Du coup, si le monde sépharade échappait à cette partition, c’est parce que les Lumières ne le pénétrait pas vraiment, ne menaçait pas l’évidence d’une pratique multiséculaire.

Ce constat rappelé, il convient de se poser la question : où en sommes-nous, nous, de cette partition ? D’abord, force est de le remarquer, les Lumières ne nous ont pas épargnés : elles sont le fait de notre époque, de notre langue, de nos mœurs. Nous sommes, nous , des juifs éclairés, aux situations sociales et culturelles souvent enviables. Mais alors le risque est toujours le même : qu’une partie de nos coreligionnaires, les plus attachés à la tradition juive, perçoivent cette situation comme un « piège », le piège de l’intégration puis de l’assimilation ; et qu’alors ils s’en retournent à notre tradition en renforçant leur foi d’une opposition à la modernité. Symétriquement, une autre partie de nos coreligionnaires, à qui une telle orthodoxie aura confisqué le judaïsme et l’aura rendu insupportable, progressivement s’en éloignent et finalement le quittent tout à fait. De toute évidence, pareil retournement est déjà en train de se produire sous nos yeux : la communauté juive est aujourd’hui déchirée, à ses deux extrêmes, par une lente déjudaïsation d’un côté et par un retour à l’orthodoxie de l’autre. Voilà pourquoi l’orthodoxie pénètre le monde sépharade, au grand étonnement des plus anciennes générations auxquelles une telle manière d’envisager la religion demeure toujours étrange ; mais voilà aussi pourquoi nos anciens, même les moins pratiquants d’entre eux, ne peuvent admettre sans frémir la déjudaïsation des plus jeunes.

Je précise : il ne s’agit pas, absolument pas, de faire le procès de l’orthodoxie ; au contraire, elle est même souvent indispensable pour maintenir la flamme d’une pratique et d’une pensée que l’époque rend malheureusement précaires. Il s’agit seulement de constater que le judaïsme de France se trouve écartelé entre deux tendances qui, telles quelles, pourraient se révéler dramatiques : d’un côté un judaïsme de moins en moins juif, de l’autre un judaïsme qui n’est juif qu’à la condition de rompre avec l’époque et la modernité. On trouvera peut-être l’alternative grossière, et je concède qu’elle appellerait des nuances et des précisions ; mais elle est réelle, et intuitivement vécue : chacun se sent entraîné dans une pente ou dans une autre.

Si cette alternative est dramatique, c’est parce qu’elle perd finalement le plus grand nombre des juifs : ceux qui, ne choisissant pas l’orthodoxie, se voient rejetés vers une déjudaïsation croissante ; ceux pour qui une certaine parole juive, ignorante des cadres de la modernité, n’est pas audible ; enfin ceux qui, ne se prononçant pas, se trouvent tout simplement ignorés, en marge des évolutions les plus fortes de la communauté juive. Les Américains ont résolu cette difficulté par la mise en place du courant « moderne orthodoxe » : orthodoxe et moderne à la fois, fidèle à nos textes mais ouvert aux évolutions du monde. Le judaïsme de France ne s’essaie à cette solution que timidement, trop écartelé par la surenchère d’un parti ou d’un autre : tantôt pour complaire aux uns, on deviendra un défenseur zélé d’une laïcité étroite et mécomprise, prétendument française, et on rejettera les vieilles lunes de la tradition ; tantôt pour complaire aux autres, on se fera le chantre de lois de pudeur toujours plus strictes, toujours plus obsessives, d’une « tsniout » mesurée au double-décimètre. Le statut accordé à la femme par les uns ou les autres révélera d’ailleurs toujours un tel écart : chez les uns, établissement d’une parité totale entre les sexes, avec ce qui s’ensuit d’égalité religieuse ou amoureuse (les mêmes défendent la possibilité pour les femmes d’accéder au rabbinat et le mariage homosexuel) ; chez les autres, maintien de la femme « sous tutelle », sans influence réelle sur la sphère communautaire, simple public de « cours pour femmes », comme si elle ne pouvait revendiquer dans le monde juif les responsabilités et les positions qu’elle a par ailleurs acquises dans le monde du travail et la sphère civile.

Il revient à nos responsables politiques et religieux de ne pas se laisser prendre par cette alternative ruineuse ; si en première apparence on peut se réjouir de l’accroissement de la fréquentation des synagogues et du mouvement de regain de pratique chez les plus jeunes, on devrait s’interroger sur l’étrange force qui fait s’accroître chaque année le nombre de mariages mixtes et l’abandon de nos rites. Seule peut endiguer cette double tendance une parole juive énoncée dans les termes et les concepts de la modernité, et fécondant une tradition par une autre. L’homme juif moderne ne doit pas avoir à choisir entre son judaïsme et sa modernité : il lui faut un judaïsme qui, sans satisfaire la mode, sans compromission aucune avec ce qui contrevient à nos lois et notre message, puisse pénétrer le monde contemporain et s’y faire entendre. Cette troisième voie est la seule possible, la seule légitime et en tout cas la seule courageuse. D’aucuns s’y étaient attelés, patiemment et intelligemment, avant d’être hélas ! interrompus dans leur élan. Nous le regrettons. Car assurément, il y va de la responsabilité de nos cadres communautaires, s’ils ne veulent ni d’un judaïsme confiné dans l’étroitesse des synagogues et des esprits ni d’un avenir où les juifs ne sauraient pas ce que judaïsme veut dire, de la mettre en œuvre. Parions qu’ils le comprennent.

 

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