libson

Rav Shlomo Aviner, rabbin connu du monde religieux-sioniste, a récemment publié un recueil de « lois de  » très strict, destiné aux femmes et fillettes. On y apprend, entre autre, qu’une femme ne peut porter d’habit rouge dès l’âge de 5 ans (3 ans pour les plus stricts) et qu’elle doit porter en permanence des collants épais. Par le passé, avait déjà précisé que selon lui, une femme n’a pas le droit de se faire élire et devrait même s’abstenir de voter (!).

 La Rabbanite Ayelet Libson, docteur en Talmud et Pensée juive de l’université de New-York (NYU), a également suivie le programme avancé d’Halakha du Beit Morasha (Jérusalem) et le programme avancé de Talmud du Machon Matan (Jérusalem) et enseigne dans différents centre avancés d’études juives pour femmes. Elle fait également partie de l’organisation rabbinique orthodoxe « Beit Hillel ». Dans cet article, publié originellement en hébreu, elle répond au Rav Aviner et expose une vision beaucoup plus saine de la pudeur juive. Tous nos remerciements à la traductrice, Raphaelle Fellous Avgui.

 

 

Le Rav Shlomo Aviner a publié récemment des lois de Tsnyoute (pudeur) détaillées, destinées aux femmes et fillettes, dès l’âge de trois ans. Ces règles détaillent comment une femme devrait se couvrir, et cacher chaque membre du corps ; quelles couleurs sont interdites à porter ; comment doit-on s’attacher les cheveux ; quels tissus sont considérés par les rabbins comme trop transparents. Les paroles du Rav m’interpellent à plusieurs niveaux : en tant que femme, en tant que mère et en tant qu’érudite.

 

Commençons par la fin. En tant qu’érudite en littérature halakhique, je regarde dans ma bibliothèque les livres classiques et me demande sur lesquels d’entre-eux Rav Aviner s’est-il appuyé pour publier ses écrits ? J’ouvre le Michné Torah, Le Choulhan arouh, et leurs commentaires.J’y trouve des sources très limitées traitant de ce sujet…

Certes, « Chaque tefah’ (environs 7 cm) chez une femme est nudité » (T.B Brachot 24a) est une phrase qui se trouve chez les Amoraim, mais le Rav Aviner pense-t-il réellement que la femme devrait couvrir chaque centimètre de son corps ? Y compris ses doigts ? Ce n’est pas ainsi que la Guemara et la tradition juive ont interprétées ce passage. Et en effet, le Choulhan arouh (O.H 75) nous apprend que cette affirmation ne concerne que le moment de la lecture du Chema, comme il en ressort du contexte talmudique où cette phrase est mentionnée.

 

Il semble plutôt que le Rav Aviner tire ses propos d’autres lois du genre suivant :

 «Dans un lieu où il est de coutume qu’une femme ne sorte pas dans la rue avec uniquement un foulard sur sa tête, mais qu’elle porte un châle qui recouvre tout son corps, comme un tallit, [son mari est redevable de] lui donne[r] le plus inférieur des châles. Et s’il est riche, il lui donne selon sa richesse, afin qu’elle se rende avec à la maison de son père, dans une maison de deuil, ou dans une maison où a lieu un festin, car toute femme a le droit de se rendre à la maison de son père pour lui rendre visite, dans une maison de deuil ou dans une maison où a lieu un festin pour agir avec bienfaisance envers ses amies et ses proches, afin qu’elles viennent chez elle. Car elle n’est pas dans une prison pour ne jamais sortir et ne jamais venir. Néanmoins, il est méprisable pour une femme de sortir en permanence, une fois à l’extérieur, une fois dans les rues; le mari peut refuser cela à sa femme, et ne la laisser sortir qu’une fois par mois ou deux fois par mois selon la nécessité. Car la beauté pour une femme n’est que de rester dans le coin de sa maison, car c’est ainsi qu’il est dit: “Tout l’honneur d’une fille de roi est [d’être] à l’intérieur” » (Maimonïde, hilchot ishout13:11)

 

Au début de ses propos, le Rambam définit donc les règles de pudeur, qu’il établit selon les normes pratiquées dans le monde dans lequel il vit, et non selon des sources halahiques antérieures. Il semble que le Rav Aviner suive les pas du Rambam, et se réfère à la société actuelle pour statuer quant aux règles de pudeur. Mais contrairement au Rambam qui se base sur les pratiques générales de la société dans laquelle il vivait, le Rav Aviner s’oppose à ce qu’il peut voir de sa fenêtre ! Plus la débauche et la provocation augmentent dans la société laïque, plus il est (selon lui) du devoir de la femme juive de protéger et de garder son corps du pénétrant regard de l’homme.

Il n’est pas impossible, que Rav Aviner pense donc, comme le Rambam, que le rôle de la femme en tant que « Princesse d’intérieur » (verset qu’il cite très souvent) la limite à une sortie de chez elle une fois par mois ! À la lueur de ses récentes interventions interdisant à une femme d’être élue à la Knesset il semble que ce soit effectivement l’idéal vers lequel il tend…

 

La question est donc de savoir si la société religieuse est prête à accepter cet idéal, ou si elle pense, au contraire, qu’il faut remettre les paroles du Rambam dans leur contexte temporel.

Le Rambam reflète là une perception selon laquelle une femme juive religieuse doit se vêtir en fonction des normes de pratiques vestimentaires pudiques de son temps. Ainsi, la majorité des décisionnaires, jusqu’au 20ème siècle, se contentaient de noter que la femme devait se vêtir en fonction des règles de pudeur pratiquées à son époque et dans la société. Aucun d’entre eux ne jugeait utile de détailler les principes techniques de la Tsnyioute, car ils considéraient que celle-ci était un processus logique et intuitif. C’est là que nous touchons du doigt le problème de notre génération. À partir de la révolution sexuelle du 20ème siècle, on commença à dévoiler de plus en plus le corps, et plus précisément celui de la femme.

 

Ce constat pose deux problèmes au monde religieux :

-Premièrement la publicité ne nous propose pas de modèle vestimentaire simple et pudique.

-Deuxièmement, la mise en avant du corps transforme ce dernier en produit invitant à la consommation, ce qui s’oppose à l’idée juive de l’homme créé à l’image de Dieu.

 

En réaction à ce corps devenu objet, on propose donc de cacher le corps de la femme. Voici la source des décisions très strictes du Rav Aviner, et il est vrai que vu sous cet angle, elles semblent tout à fait justifiées. L’aspiration du Rav et de ses semblables, est de protéger l’étincelle divine qui est en chaque homme, et de détourner l’attention du corps visible vers le « jardin caché » de l’âme (titre d’un livre du Rav).

 

Mais voici que la fillette demande  :

Est-ce vraiment la conduite à adopter ? Des règles si détaillées, traitant de chaque zone du corps de la femme, n’entrainent-elles pas une surexposition de celui-ci, au lieu du recul souhaité initialement ? Pire encore, est-il admissible que les hommes soient ceux qui écrivent ce genre de règles et descriptions ? Et qu’en est-il des règles de pudeur les concernant ? Pourquoi l’hypothèse de base est que seuls les hommes ont des tentations et que les femmes sont celles qui doivent à la fois se garder et protéger les hommes en cachant leur corps ?

 

En tant que mère d’une fillette de maternelle qui apprend déjà les bases de la pudeur, je suis très inquiète de la direction prise par le Rav Aviner. L’idée qu’une enfant de quatre ans puisse demander à sa mère s’il est vrai que le port de la couleur rouge ou verte est interdit, et que la mère puisse lui répondre que c’est une question de pudeur, m’effraie. Je ne suis pas moins effrayée à l’idée que son frère puisse entendre cette conversation et en vienne à s’identifier à un animal effréné et sans retenue, de qui il faut se cacher et qu’il faut protéger.

 

À la place de l’idéal évoqué par le verset « Marche de façon pudique avec ton Dieu » (Michna 6:8), qui ordonne à tout homme de façonner son comportement envers Dieu de manière pudique, se met en place une société où la sexualité occupe une place prépondérante, d’une façon qui ne convient absolument pas à tous les âges.

 

Pour finir, en tant que femme, je suis perplexe face à l’obsession croissante des rabbins pour mon corps. Je ne m’oppose pas aux fondamentaux de la pudeur, mais à l’appropriation du corps de la femme et des règles religieuses qui le régissent, par des rabbins qui sont forcément des hommes. Les règles convenables de pudeur passent par une transmission de parent à enfant et concerne les hommes comme les femmes. Un regard pudique n’est pas tourné vers l’extérieur, mais vers l’intérieur, et la pudeur vestimentaire doit être une part d’un système de valeurs complet incluant la pudeur à la maison : lors des invitations, lors des fêtes que nous organisons et dans notre comportement envers notre prochain.

 Le fait que ces dernières décennies, des étudiants en Torah s’asseyent, et consacrent leurs efforts, et leurs connaissances, à définir comment la femme religieuse à le droit d’être vue en public, témoigne d’un mal profond qui ronge notre peuple. Où est la littérature parallèle qui définit la pudeur masculine ? Évidemment, elle n’existe même pas. Et ce constat témoigne, comme des milliers d’autres, que la littérature juive se trouve entre les mains des hommes et que si une femme s’y trouve, ce n’est qu’en invitée temporaire.

 

Une jeune fille juive pieuse désirant se conduire selon ces préceptes sera effrayée par les auditoires mixtes, la prise de parole en public et à l’idée de travailler dans une société mixte. Si tel est l’objectif du Rav Aviner, il serait bon qu’il le dise haut et fort.

 

Quant à ceux d’entre nous qui souhaitent voir l’avancée des femmes dans la société, il serait bon que nous écoutions attentivement les paroles de nos Prophètes et que nous comprenions que «Marche avec pudeur devant ton Dieu» est un appel à une réparation de la société tout entière et non un moyen d’en exclure les femmes.

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