Guest Post de Noémie Issan-Benchimol. L’article a été dans « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) », Mars 2019. 

On chercherait en vain une théorie esthétique dans le . Et pour cause. Le n’est pas un monde du sublime, c’est un monde du concret, des distinctions du droit, du quotidien. S’il y a de la dans le Talmud, elle est baroque, compliquée, rabelaisienne. de la construction abstruse, inélégante, superflue, faite de traits d’esprit, de ratiocinations, dont la grandeur ne se révèle pas au premier regard mais après un long travail au corps. de la surprise aussi, de la superposition et rencontre des niveaux de langue et de formes littéraires diverses : l’hétéroglossie.

On y chercherait en vain également une philosophie de la beauté des corps aux accents néo-platoniciens, qui glorifierait la perfection per se, la beauté détachée de tout contexte marital, utilitaire et surtout, on peinerait à y trouver des accents poétiques ou érotiques. Daniel Boyarin utilisait d’ailleurs la notion de carnavalesque bakhtinien pour caractériser le rapport des Rabbins du Talmud à la chair.

Puisque c’est un monde textuel où la plume (faut-il rappeler que le pinceau de l’artiste, qui est aussi une figure de la plume de l’écrivain, veut littéralement dire « petit pénis » ?) est tenue par des hommes, les discours sur la beauté des femmes est bien souvent réprobateur, moralisateur ou apologétique ou tout simplement normatif.

Or, c’est justement dans ce tissu textuel là que je propose de lire une réflexion profondément juste qui résonne avec des questionnements contemporains sur l’ornement, le maquillage, les droits des désirs idiosyncrasiques, et leurs limites.

Ces aggadot, récits, se trouvent dans le Traité Nedarim (Vœux), lui-même compris dans l’ordre Nashim (Les Femmes) du Talmud Babylonien, folio 66. Notons que les aggadot ne sont pas opposées aux textes halakhiques, mais qu’elles ont au contraire une visée critique, subversive des règles. Ici, ce sont même des « cas », au sens juridique du terme.

La première histoire nous relate qu’un homme avait fait le vœu que sa nièce[1] ne dérive aucun bénéfice de lui[2]. Elle fut apportée dans la maison de Rabbi Yishmaël qui « la fit belle ». Relooking talmudique.  Il montra ensuite la jeune femme, ainsi embellie et arrangée, à l’homme. « Est-ce à propos de cette femme-ci que tu as fait un vœu ? » Ebahi par le changement, l’homme répondit par la négative. C’est ainsi que le rabbin esthéticienne put dissoudre le vœu[3] et permettre le mariage, à présent désiré par les deux soupirants.

« A cet instant, Rabbi Yishmaël pleura : Les filles d’Israël sont belles, c’est la pauvreté qui les enlaidit. »

La beauté, contrairement à une idée reçue qui la voit comme une apparition, une révélation absolue, indifférente au contexte, est avant tout une question de moyens. La persistance, des images de la rose au milieu des épines, de la jolie petite fille au milieu des bidonvilles ou de la souillonne superbe dans les productions de la culture, témoignent de l’adhérence de cette idée fausse, épiphanique.

Pour Rabbi Yishmaël, la cosmétique, les trucs et astuces ne sont pas preuve de duplicité ou de mensonge, ce sont plutôt des moyens- au sens instrumental et financier- de révéler la beauté de toutes. La beauté cache des conditions socio-économiques d’existence. Elle est autant dans ce qui se voit que dans ce qui se cache et qui la rend possible. Elle est enfant des techniques, de colifichets, de l’illusion, de la culture et non de la nature.  Être propre, en bonne santé, bien nourrie, avec des dents soignées, pouvoir se payer, qui de jolis vêtements, qui d’un coiffeur, peut transfigurer toute ingrate en fille désirable.

La Fantine de Victor Hugo ne devient-elle pas un laideron sitôt qu’elle a vendu ses cheveux et ses dents ? C’est que la misère fait advenir en un instant ce que le temps fait d’ordinaire en plusieurs années, sans crier gare, le monstre : flétrir, abîmer, vieillir, éteindre.

Rabbi Yishmaël, avant Hugo, le pleure :

Les Filles d’Israël sont belles, c’est la pauvreté qui les enlaidit.

Le Talmud objecte ensuite à partir d’une contradiction apparente sur les conditions possibles d’annulation du vœu, ce qui pousse la voix anonyme de la guemara à préciser les circonstances de l’histoire. La jeune femme avait en fait une fausse dent qui la défigurait, brisant l’équilibre de son visage.  Rabbi Yishmaël lui fit faire une dent en or de ses propres deniers.

La pauvreté enlaidit …

Et notre Rabbin, préfigurant ces associations qui rendent aux femmes pauvres et SDF une part de leur dignité en leur offrant des services esthétiques a ouvert chez lui un salon de beauté.  C’est pourquoi le texte insiste sur le désespoir des filles d’Israël à la mort de Rabbi Yishmaël, qui avait tant fait pour leur dignité.

La seconde aggada, terrible, apparaît un peu plus loin à la page 66b. Un homme fait le vœu d’interdire à son épouse tout bénéfice de ses biens ou de sa personne[4] tant qu’elle n’aurait pas montré à Rabbi Yishmaël une partie d’elle-même qui est belle. Epoux humiliant, qui veut ridiculiser sa moitié en la forçant à exposer sa vulnérabilité en public, et qui trouve peut-être par-là le moyen de rire un peu de ce Rabbi Yishmaël qui a l’air d’être habile pour délier les vœux.  Il y avait peut-être une ligue du LOL qui sévissait déjà à l’époque, qui sait.

Rabbi Yshmaël demande à ses élèves si quelque chose du corps de cette femme peut être qualifié de beau. L’enquête est formelle.  Ni sa tête, ronde, ni ses cheveux, comme de la paille, ni ses yeux, trop rapprochés, ni ses oreilles, énormes, ni son nez, grossier, ni ses lèvres, trop fines, ni son cou, trapu, ni son ventre, gonflé, ni ses jambes, épaisses comme celles d’une oie, ne peuvent être dites « belles ».

Peut-être son prénom ? tente notre Rabbin. Même pas. Elle s’appelait Likhlukhit (likhlukh, c’est la saleté). C’est là que le génie de Rabbi Yshmaël va s’exprimer.

Puisque ce cuistre de mari avait fait d’une technique religieuse un instrument d’humiliation gratuite, le Rabbin, dans une réponse du berger à la bergère absolument savoureuse, et avec le même usage stratégique et formaliste, trouve une façon de délier le vœu :

Comme elle est véritablement laide[5], que rien, la pauvre, ne vient sauver sa mocheté, Rabbi Yishmaël va distordre le concept de beauté de sa fonction référentielle à sa fonction attributive. Avoir un nom adapté à son visage, comme on dit d’un homme qu’il a la gueule de ses idées, la voilà la beauté, l’adéquation.  Au moins son nom est transparent, il n’induit pas en erreur.

« C’est beau qu’elle s’appelle Likhlukhit car elle est entachée de défauts ».

La condition suspensive du vœu est donc bien remplie, et le vœu, délié. Evidemment le cas est trop narratif trop écrit, trop drôle, le nom est trop signifiant, pour faire signe vers autre chose qu’une leçon théorique. Une question se pose : Pourquoi Rabbi Yishmaël n’a -t-il pas usé pour la seconde femme de la même technique que la première ?

Sans doute parce qu’entre les deux aggadot, il y a une différence abyssale, l’écart qui peut exister entre la liberté de désirer ou de ne pas désirer l’autre, et l’exercice d’un pouvoir oppressif gratuit. Le rejet amoureux, fût-il douloureux ou mal vécu, n’est pas une violence. L’humiliation pour le plaisir en est une.

Le protagoniste de la première histoire était célibataire, en droit de refuser le mariage avec une femme qui lui déplaisait, et l’astuce de Rabbi Yshmaël a consisté à la lui faire voir belle, et donc à ce qu’il ait lui-même envie de l’épouser. L’homme de la seconde, lui, est déjà marié avec la femme qui est l’objet de son vœu. C’est la sienne qu’il humilie, pas une future potentielle, et toute la cruauté de son vœu est là. C’est pour cette raison que Rabbi Yishmaël ne lui donne pas satisfaction, mais trouve une astuce formelle et non réelle, pour valider la condition suspensive du vœu.

J’ajoute que ce n’est pas un hasard si ces textes ont tous pour contexte un usage dévoyé de la technique du vœu et si elles se trouvent dans le Traité Nedarim.

Le vœu est un outil religieux par excellence, qui permet à chacun un rapport direct et immédiat à la divinité, accordant la capacité de s’interdire des choses, des tabous, dans le but de se rapprocher de son Créateur, de faire mieux, en bref de se créer un espace de liberté dans son monde spirituel et rituel. Mais comme toute technique juridico-religieuse, elle implique, en même temps qu’une raison d’être, des usages dévoyés, égoïstes, voire oppressifs. C’est pourquoi le droit rabbinique a travaillé à rendre l’annulation des vœux de plus en plus facile voire à dissuader l’usage du vœu[6].

La beauté est donc saisie par ces textes talmudiques dans son contexte de marché du mariage, de désirabilité, d’injustice, de violence aussi.

Il n’y a peut-être pas d’esthétique dans le Talmud, mais il y a bien une critique sociale de la beauté. Et alors que chez nombre de rabbins contemporains, « le désir prend la forme de l’indignation », selon la formule superbe de Sartre, et que se multiplient les harangues talibanesques, il est bon de se souvenir de ce Sage du Talmud, qui avait vu dans l’embellissement des femmes un enjeu de tiqqun olam.

 

Notes:

[1] Dont nous comprenons qu’elle lui était promise, en accord avec cet adage qui veut qu’un homme ne cherche pas épouse avant d’avoir regardé la fille de sa sœur.

[2] C’est une formule classique du vœu. Le chercheur Moshé Bénovitz a montré que les deux types de vœux, de vœu de consécration, neder heqdech, et le vœu d’interdiction, neder issour, entretenaient en fait un rapport d’extension et non de différence. Le vœu d’interdiction fonctionne comme un vœu de consécration : il interdit la chose comme si elle était consacrée. Le vœu portant sur la chose et non l’individu (réel et non personnel, heftsa et non gavra), on peut par conséquent interdire ses propres biens à des autres, comme c’est le cas ici.

TB Nedarim 15b précise qu’un vœu qui contredirait explicitement une obligation de la Torah (ici l’obligation de fournir à son épouse vêtement ou relation sexuelle) ne serait pas valide mais qu’un vœu qui aurait pour conséquence pratique de rendre impossible la réalisation de l’obligation serait valide. Tout se passe comme si le problème était de se faire législateur.

[3] En tant qu’il était un neder ta’ut, un vœu fait avec une erreur

[4] On ne peut interdire que ce qui est à nous et ce type de vœu, quoique choquant, est a priori juridiquement valide bien que contredisant a priori des obligations maritales. C’est là une spécificité du vœu qui, par opposition au serment, la shevua, Donc son corps et ses bien sont interdits à l’épouse tant que la condition n’est pas remplie. Le vœu est ici suspensif et son effet sera automatiquement annulé si la condition est remplie.

[5] Rabbi Yishmaël en affirmant que la pauvreté enlaidit, n’a pas annulé le scandale sublime de la beauté qui fait qu’il y a des belles et des moins belles. Le mot beau continue à avoir du sens en ce que les normes continuent d’exister.

[6] Ainsi du bli neder, sans vœu, formule courante dans le vocabulaire des juifs religieux qui neutralise les engagements.

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