Rav Soloveitchik et le daat torah

ravsoloveitchik

L‘article sur le daat torah – où j’essayais de définir le rapport de la Torah à l’autorité rabbinique – avait provoqué de nombreux commentaires, notamment au sujet du point de vue du Rav J. D Soloveitchik.

Ainsi, Rav Yona Ghertman nous avait ramené un extrait du hesped (oraison funèbre) que le avait prononcé à la mémoire du Rav Hayim Ozer Grodzinski :

« (…) L’essence même de la mission de Rav H.O.G a été de joindre le hochen et le tsits et de les maintenir unis à jamais. Il ne fut pas seulement l’éminent décisionnaire dans tous les domaines de la Halakha ; il fut celui qui donna le ton dans les questions nationales et lutta de toutes les fibres de son être afin que les Sages de la Torah soient les uniques leaders du peuple. La tâche sacrée qui nous incombe est de sauvegarder le tsits et le ‘hochen comme un tout indivisible en respectant la parole des Guedolim dans tous les domaines ». (publié dans HaPardess 14, 7 , 1940)

Ces paroles, faisant l’apologie du , avaient de quoi surprendre. Allant tout à fait dans le sens du monde haredi actuel, elles ne collaient pas avec l’enseignement que le Rav a transmis à ses élèves. Certains lecteurs avaient alors essayé de dire qu’il ne s’agissait pas de l’opinion personnelle du Rav, mais uniquement d’une éloge du Rav Grodzinski. D’autres cherchèrent à expliquer que le Rav encourageait les rabbins à exprimer leurs points de vue dans des domaines extra-halakhiques, sans pour autant obliger leurs fidèles à les suivre. Mais aucune de ces réponses ne m’apportaient entière satisfaction.

Comme je l’ai déjà souligné dans les commentaires et à plusieurs reprises sur le blog, il me semble qu’il faut faire la différence entre le Rav Soloveitchik d’avant la Shoah et celui d’après la Shoah.

La destruction du peuple juif durant la seconde guerre mondiale a eu un impact très fort sur la pensée du Rav, comme il en ressort clairement de nombreux de ses écrits (et tout particulièrement de son essai « Kol dodi dofek »). Je pense qu’au lendemain de la Shoah, le Rav pris un tournant radical dans deux domaines précis :

a) le rapport aux autres tendances du judaïsme. Le Rav comprit que les clivages et séparations entre les différentes tendances du peuple juif n’apportent rien de bon. Comme il le répète à de nombreuses reprises, « le Gaon de Vilna et le Baal Hatanya se sont réconciliés dans les chambres à gaz ». Cette conclusion lui fit adopter un point de vue très ouvert à l’égard de toutes les tendances du judaïsme, y compris celles que sa famille avait toujours combattu: les hassidim et les sionistes laïcs.

b) État d’Israël. Malgré le grand anti-sionisme de son père et de son grand-père, le Rav estima que seul l’état d’Israël était en mesure de sauver le judaïsme d’après la Shoah. Dans son essai « Kol Dodi Dofek », il en détaille ses raisons. (cf. également l’article « les devoirs du judaïsme orthodoxe envers Eretz Israel »).

Notons également que ce tournant se concrétisa par sa démission du « Conseil des Grands de la Torah » (institution harediteaméricaine) et son adhésion au Mizrahi (mouvement sioniste religieux) dont il devint le président.

Le Rav avait l’habitude de prononcer un discours à chaque Yom Haatsmaout devant les rabbins américains du Mizrahi. Cinq d’entre-eux ont été publiés dans le recueil « Hamesh Drashot ». Dans ces sermons, le Rav revient à de nombreuses reprises sur la position isolée des rabbanim du Mizrahi. En choisissant le sionisme, le Rav reconnait avoir quitté la tradition familiale mais, il compare ce départ à la dispute de Yossef et ses frères. Porteur d’un rêve d’avenir, Yossef comprend que le monde dans lequel sa famille vit est sur le point de s’effondrer (avec le départ pour l’Égypte) mais ses frères, ancrés dans la réalité présente, regarde avec méfiance cette vision nouvelle. Écarté, il devra patienter de nombreuses années jusqu’à ce que sa vision s’accomplisse enfin.

Après avoir légitimé idéologiquement la position sioniste-religieuse le Rav veut alors lui donner une légitimité halakhique. En effet, nul ne peut nier que la majorité des « grands de la générations » se soit opposée au sionisme. Ne faudrait-il pas mieux se plier à l’avis de la majorité ? Non, nous dit Rav Soloveitchik.

« Nous connaissons tous l’histoire du four de Akhnay. Chacun se souvient le jour ou il a appris, tremblant et les larmes aux yeux, [le récit] de Rabbi Yeoshoua Ben Hananya qui se leva et affirma : « Elle (la Torah) n’est pas dans le ciel ! ». Dans le domaine halakhique, Dieu a transmis aux sages d’Israël le droit de trancher les sujets tels que « pur et impur », « condamné et acquitté », « permis et interdit ». Cependant, pour les questions historiques – questions qui ne relèvent pas d’un four, d’une mesure ou d’une somme a payé – mais du destin du peuple éternel, c’est Dieu lui même qui tranche la Halakha. Nul n’est autorisé à contester la décision divine. Dans la dispute entre Yossef et ses frères, il y a des milliers d’années, Dieu trancha comme Yossef. Aujourd’hui Dieu tranche comme le Yossef de 1902 (année de la fondation du Mizrahi) qui n’avait que peu de foi dans l’avenir du judaïsme européen et qui rêva à une autre terre et d’autres conditions. Je veux soulever une simple question : qu’auraient fait les Yeshivot et les sages de la Torah, survivants de la Shoah, si le Yossef de 1902 n’avait pas conquit le chemin vers la terre d’Israël et n’avait pas permis la plantation de l’arbre de la vie (la Torah) lituanien en terre sainte ? »

(Hamesh Drashot, p.23)

Ce discours est bien évidemment prononcé après la Shoah et il exprime, à mon avis, la vision soloveitchikienne du daat torah. En parfaite contradiction avec les mots prononcés lors du Hesped de 1940, le Rav affirme ici que l’autorité rabbinique n’est absolue qu’au niveau de la halakha pure. Dans le domaine extra-halakhique, nul ne peut se montrer catégorique et seule l’histoire permettra de trancher. C’est sa justification du sionisme : en 1902, il était permis de douter de l’entreprise du Mizrahi qui connotait avec le train de vie traditionnelle du judaïsme polonais. En 1950, il apparaît clairement qu’ils ont été les seuls à anticiper la destruction du judaïsme européen et a préparé sa ré-implantation en Israël. L’histoire a tranché comme le Mizrahi.

Il en est de même dans tous les domaines extra-halakhique. Chacun est libre de défendre son opinion mais seul Dieu, qui se dévoile à travers l’histoire, est en mesure de trancher.

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9 thoughts on “Rav Soloveitchik et le daat torah

  1. Le Rav Aharon Lichtenstein a apparemment été fortement influencé par ce que tu appelles la position du Rav Soloveitchik d’après la Shoa : http://torahmusings.com/2005/06/daas-torah-iii/ .
    D’aucuns me diront que ce n’est parce qu’un élève a dit quelque chose qu’il le tient nécessairement de son maître, mais ils reconnaîtront aussi que c’est une hypothèse tout à fait plausible,
    surtout au regard des textes cités pas Gabriel.

    Je croyais que tu avais abandonné la série d’articles sur le Daat Torah ?

  2. Un des élèves du Rav Soloveitchik, Rav Shlomo Pick, confirme cette distinction du blogmaster entre « l’avant-Shoah » et l' »après-Shoah », pour les mêmes raisons avancées ici.

    Voir aussi:
    הרב אהרן ליכטנשטיין, « דברי הספד על מרן הגאון רי »ד הלוי סולובייצ’יק זצוק »ל », מסורה ט (אדר תשנ »ד), עמ’ ה-לג.
    (plus précisément aux pages כב-כג)
    http://www.ou.org/kosher/mes_9.pdf

    et deux articles du Rav Pick:

    Shlomo H. Pick, « The Rav: Biography and Bibliography – A Review Essay », BDD 6 (1998) pp. 27-44.

    שלמה זאב פיק, « בענין ‘דעת תורה’ [בקורת על: ספראי, זאב ושגיא אבי (עורכים) – בין סמכות לאוטונומיה במסורת ישראל], דעת ח 46, עמ’ 139.

  3. Bonsoir Gabriel,
    .Le sujet du daat Torah est fondamental, tu as bien raison de continuer. Tu fais comme Rav Soloveichik qui n’a pas hésité à changer ses positions 
    Toutefois, même si je suis d’accord avec toi sur l’idée de fond, il me semble que le point de vue du Rav était plus nuancé que ce qu’il apparaît dans l’article.
    1/ Son rapport à ‘Habad
    D’après lui le Hassid de ce groupe [que Benno Gross traduit par « secte » dans la version française] représente l’antithèse de l’ « homme de la Halakha ». Voir dans la version française « observation
    de l’acte religieux » (pp.60-74) et plus particulièrement les pages 72-74. Une citation par exemple :
    « L’homme de la Halakha (…) est toujours de plein pied dans la réalité (…). Les mystiques mettent en pièces l’objectivité et le caractère concret de la mitsva. Dans une barque merveilleuse, ils
    voguent sur les ondes de la subjectivité la plus renfermée (…). Telle n’est pas du tout l’attitude de l’homme de la Halakha !»
    2/ Son rapport au sionisme laïc :
    A la fin de « kol dodi dofek », il explique que le sionisme politique est un échec sur différents plans (p.170 et suivantes dans la traduction de Beno Gross). Une citation par exemple :
    « Avec la création de l’Etat, affirme le sionisme laïc, nous sommes devenus un peuple comme les autres peuples et l’idée de -peuple qui réside à part- a perdu sa validité »
    (Il faut lire attentivement le « kol dodo dofek » pour saisir la véritable portée de sa critique, qu’il intègre à son idée géniale d’ « alliance-destin et alliance-mission » -pp.143-155 dans la
    traduction de B.G).
    Quoi qu’il en soit, comme tu le montres justement, ses idées ne l’ont pas empêché d’accepter le principe d’un travail en commun entre laïcs et religieux. Pour ma part je serais tenté de penser
    qu’il réfléchissait alors en pragmatique, comme ‘Hazal l’apprennent si bien.
    [Au sujet du premier point, peut-être est-il possible de répondre que le Rav a écrit ces propos dans sa période pré-Shoah. En effet le livre (l’homme de la Halakha) fut publié pour la première fois
    en 1944. Il a donc été écrit avant cela. Peut-être le changement auquel il fait lui-même référence s’est produit après ? Le problème de cette hypothèse est qu’elle remettrait beaucoup de choses en
    cause auprès de ses élèves puisque l’Homme de la Halakha peut être considérée comme son œuvre majeure. Or dedans, il n’est pas question de rupture avec la tradition de Brisk, au contraire, il
    montre clairement que son père et son grand-père R. ‘Haïm de Brisk sont ses modèles dans l’approche de la Halakha…… Je reste békouchia, je suis sûr que des brillants talmidim de Yéchiva M.O
    pourront m’éclairer sur ce forum !]

  4. . Par rapport au daat Torah en général, j’aimerais réagir à la réponse de mon ami Emmanuel sur le site cheela.org sur le thème « Rabbin ou Psychologue »
    (http://www.cheela.org/popread.php?id=55949)

    Le Rav Soloveichik reproche au mouvement libéral d’avoir confiné le judaïsme dans la synagogue alors que la Halakha englobe tous les domaines de la vie quotidienne (l’H. de la Halakha, tr. De
    B.Gross p.104). D’une manière générale, il oppose le « religieux » à la « Halakha », considérant que le rôle du Rabbin doit dépasser de loin le simple côté cultuel. Au contraire, le Rabbin, ses
    décisions et son attitude halakhique doivent être au centre de la cité (cf. surtout Ibid., pp.99-105).

    Bien entendu, les antidépresseurs sont parfois plus efficaces que des livres de Moussar ! Evidement, certains rabbins se prétendent conseillers conjugaux ou spécialistes de l’éducation alors qu’ils
    ne le sont pas ! Toutefois cela ne signifie pas que le Rabbin ne doive pas approcher ces domaines. Personnellement, en tant que Rabbin, je ne me risque pas à me mêler des affaires familiales des
    membres de ma communauté. Tout simplement car je ne m’en sens pas capable pour l’instant. Mais cela ne signifie pas que la Torah –au sens large- n’offre pas les outils permettant d’apporter une
    aide aux couples dans les relations hommes-femmes ou dans l’éducation. Au contraire, les textes de ‘Hazal abondent sur de tels sujets. Le Rav qui sait les maîtriser et en sortir des idées vraies
    l’influençant lui-même dans sa vie de tous les jours a quelque chose à apporter également dans ces domaines. Je ne citerai qu’un seul exemple, il s’agit de celui du Rav Wolbe –de mémoire bénie- Son
    ouvrage sur l’éducation des enfants démontre une grande sagesse provenant de la Torah (traduit en français : « semer et construire » à lire!).

    Qu’un Rav ait le Daat Torah, cela ne signifie pas qu’il doive s’imposer en maître incontestable sur tous, mais qu’il connaît tellement bien nos textes qu’il arrive à appliquer les principes
    développés par ‘Hazal en tout lieu. Selon les mots du Rav Soloveichik « La Halakha n’est pas confinée dans les lieux de culte, mais pénétre tous les domaines de la vie. Le marché, la rue, le
    magazine, le foyer, les lieux de réunion, de festin, sont l’arrière plan de la vie religieuse » (Ibid., p.104). Aussi le véritable Rav doit-il pouvoir donner des conseils sur tout ce qui touche «
    le marché [ou] le foyer » de la même manière qu’il en donne pour tous les sujets strictement religieux.

    Et encore une fois, je suis d’accord avec vous –Gabriel et Emmanuel- qu’il y a sûrement un abus et une politisation autour du concept du « Daat Torah ». Toutefois cela ne veut pas dire qu’il
    n’existe pas.

  5. Bonjour Yona,

    Gabriel m’a signalé ta réaction à ma réponse 55949, pour laquelle je te remercie. Je vais donc te répondre brièvement ici, même si je regrette que le débat n’ait pas lieu directement sur Cheela, ou
    la réponse a été publiée.

    Tout d’abord, je crois qu’il ne faut pas mélanger des choses différentes. Le concept de Da’at Torah dont veut parler Gabriel, celui utilisé dans le monde ‘hareidi de nos jours, est un modèle
    conceptuel de l’autorité rabbinique qui s’est développé en plusieurs étapes pour aboutir a sa forme actuelle vers le milieu du 20eme siècle. Je ne pense pas que les gens nous interrogent sur Cheela
    pour toutes sortes de problèmes personnels non-halakhiques aient le moins du monde conscience de ces considérations théoriques. Bien sur, je comprends le rapprochement que tu fais – dans les deux
    cas, on demande au rabbin son avis sur un domaine qui ne touche ni a la halakha ni a la emounah. Mais je crois que la distinction entre les deux choses reste nécessaire.

    Tu fais bien de souligner que le rav Soloveitchik insistait sur le fait que la halakha doit s’étendre à tous les aspects de la vie quotidienne: aux différentes étapes de la vie, au déroulement de
    notre journée, a nos actes et nos pensées, etc. Mais je ne crois pas qu’il ait voulu dire que le rabbin peut remplacer le psychologue ou le psychiatre. Il voulait éviter que le Judaïsme ne soit
    réduit à une « religion » au lieu d’être un « mode de vie ».

    On a rarement conscience que la psychologie est un domaine de connaissance a part entière. J’ai la chance d’en avoir un tout petit aperçu, à travers les études de ma femme, et je peux te certifier
    qu’il faut de longues années de formation pour devenir thérapeute. Etudier la Guemara au kollel ne prépare en rien à assumer de telles fonctions.

    Pour prendre un autre exemple de Cheela, j’ai répondu sous le numéro 55984 (http://www.cheela.org/popread.php?id=55984) au cas d’une personne qui se fait voler son argent par sa mère. Ma femme me
    suggère, sous toutes réserves, que cette femme pourrait souffrir de Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC). Je serais assez intéressé de savoir comment, en tant que rabbin (tu peux prendre l’avis
    de tes maitres si tu veux), tu proposes de traiter ce cas selon la Torah? Personnellement, je crois que le rôle du rabbin se limite à discuter le problème sous l’angle de la halakha (ici, les lois
    du Kiboud av Vaem), et pour le reste il doit passer la main.

    Autre question: saurais-tu ou, dans la Guemara, on trouve mention du concept de l’inconscient, qui est absolument fondamental dans la psychologie moderne? A ma connaissance, le premier à en avoir
    parlé fut r. Yisrael Salanter au 19eme siècle (avant Freud, d’ailleurs, mais R. Salanter s’inspirait semble-t-il d’une idée kantienne).

    A part le problème du rabbin qui se fait psychologue, il existe aussi souvent le phénomène parallèle de la rabbanit qui devient ipso facto conseillère conjugale pour toutes les jeunes femmes de la
    communauté. Et pas sur la base de ses connaissances en Torah, mais du simple fait qu’elle a épousé un rabbin…

    Maintenant, je me rends bien compte que le rabbin joue souvent le rôle du « berger des âmes ». C’est une réaction naturelle que d’aller le trouver pour lui parler de ses problèmes. Je crois en fait
    qu’il faudrait inclure, dans le cursus de la formation rabbinique, quelques cours minimaux de psychologie. Juste assez pour que le rabbin ait conscience de ce qui existe, des problèmes qui peuvent
    se poser, de ce qu’il peut faire, et surtout de ses limites et de quand s’adresser a plus compétent que lui.

    Je serais en fait très intéressé de savoir si tu as pu suivre quelque chose d’équivalent au cours de ta formation de rabbin, s’il y a des discussions pour faire dépendre l’octroi d’une semikha de
    l’acquisition de connaissances psychologiques minimales, etc.

    En attendant de te lire … chavoua tov!

  6. Salut Emmanuel,

    Merci de ta réaction. Je ne crois pas que nous sommes en total désaccord. Je suis tout à fait conscient des problèmes qui peuvent se poser lorsque des Rabbins trop bien intentionnés se mêlent de la
    vie familiale de leurs fidèles.

    Toutefois, évitions les généralisations. Lorsque j’étais à la yéchiva, il y avait un machguia’h qui discutait avec les élèves de leurs problèmes. Et pas seulement des problèmes halakhiques…..
    Cependant, Il est arrivé quelquefois que les soucis des élèves soient davantage du domaine du médical que du domaine rabbinique. Dans ces cas-là, le machguia’h les a envoyé chez des spécialistes…
    Chez des médecins. J’ai également vu la même chose avec Rav Mergui [père].

    [A ce propos tu sembles mettre dans le même panier les psychologues et les psychiatres. Cela n’a rien à voir. Les premiers suivent une formation leur permettant de corriger des problèmes « de
    surface ». Les seconds sont des médecins et ont la possibilité de donner des ordonnances. Tu ne verras jamais un psychologue donner des antidépresseurs. De même pour les T.O.C, cela relève
    davantage du psychiatre que du psychologue, en tout cas dans la majorité des cas.]

    En fait ce qui m’a dérangé dans ta réponse sur cheela, c’est que tu semblais dire : « Messieurs les Rabbins, restez à votre place, votre rôle est d’intervenir uniquement dans le domaine religieux
    ». C’est ce discours que le Rav Soloveichik combat. C’est malheureusement ce discours qu’on entend beaucoup dans les synagogues en France. C’est méconnaître l’action de ‘Hazal, qui étaient aussi
    bien des hommes politiques (cf. toutes les références que j’ai données dans le commentaire n°23 ici :
    http://www.modernorthodox.fr/article-introduction-au-daat-torah-critique-du-totalitarisme-religieux-61994983-comments.html#anchorComment) que de fins psychologues (mais pas des « psychiatres
    » !).

    Autre point que tu soulèves, « où se trouve dans la guemara le concept de l’inconscient ? ».

    Le rôle de la guemara n’est pas de présenter des concepts, mais de discuter autour de cas précis. Par la suite, la philosophie juive, puis la philosophie de la Halakha est venue mettre des mots sur
    des attitudes ou des enseignements ayant quelque-chose en commun. Ce sont les « concepts » du Talmud. Cela ne veut pas dire que ces concepts n’existaient pas chez ‘Hazal, uniquement qu’on les a
    défini. Par exemple, le Rambam parle de « méhouyav hametsiout », le Maharal de « rechit hametsiout ». On ne trouve pas ces termes employés dans leur sens « maïmonidien » ou « Maharalien » dans la
    Guemara. Cela signifie-t-il que ‘Hazal ne savaient pas appréhender ces concepts ? Permets-moi d’en douter.
    De même pour « l’inconscient », la Guemara Berakhot (et sûrement à d’autres endroits) s’étale sur les rêves et sur leur influence potentielle dans la vie de tous les jours. En termes modernes, ne
    s’agit-il pas d’une discussion sur le rapport entre l’inconscient et le conscient ?

    Dernier point : Ai-je suivi des cours de psychologie durant ma formation rabbinique. ?

    Lorsque j’étais au séminaire, il n’y avait pas de cours de psychologie, mais peut-être en ont-ils mis par la suite, je ne sais pas. Mais de toute manière, ça ne change rien. Ou on est psychologue,
    ou on ne l’est pas. Ma mère était psychothérapeute, psychologue spécialisée dans le couple, puis psychologue pour enfants. J’ai fréquenté pendant longtemps ses collègues. Certains avaient une vie
    de famille décousue, étaient mal dans leurs peaux et se levaient tous les matins pour faire leur travail de psy. Et je peux t’assurer que des personnes comme ça font des désastres, notamment en
    tant que psychologues scolaires.

    Tu as raison, on n’apprend pas à être psy en étudiant dans un collel. Mais un diplôme n’est pas forcément plus efficace. Par contre, un Talmid ‘Hakham possédant des qualités naturelles d’empathie
    saura exactement comment agir, et quoi dire aux personnes mal à l’aise. De plus, un vrai Talmid ‘Hakham saura dire lorsque les problèmes relèvent du médical. C’est ce que j’ai vu chez mes maîtres,
    et ils se présentent tous comme ‘Haredim.

    Amicalement,
    Yona

  7. Sans m’introduire dans l’échange entre E.B. et R.Y.G., j’aimerais réagir aux propos de ce dernier, sans toutefois approfondir de trop, en tous cas bien moins qu’eux. Ce serait aussi s’écarter du
    sujet, car le Daat Torah ne porte t-il pas plus sur l’autorité que sur la connaissance…?

    Dans un autre article sur ce blog, on a pu voir des commentaires critiquant les efforts déployés pour « réhabiliter » coûte que coûte des passages talmudiques qui sonnent mal à l’oreille moderne. Il
    semble que cette remarque vaut aussi ici.

    Peut-on sincèrement soutenir que ‘Hazal aient « appréhendé » les concepts de la pensée moderne comme nous le faisons? Ces concepts, comme leur adjectif l’indique, sont « modernes », c’est à dire
    l’aboutissement d’une pensée reflétant une civilisation, une idée, une trame qui s’est dévelopée au fil des générations. Nul besoin d' »excuser » nos Sages de ne pas utiliser le vocabulaire et la
    terminologie philosophique moderne. Que peuvent-ils faire, ils sont d’un autre siècle? Mais cela ne réduit en rien notre respect pour eux, ni leur autorité.

    Alors, certains s’appliquent à extirper des considérations philosophiques des passages talmudiques et à les confronter aux auteurs modernes. Benny Lévy disait avoir perdu son temps à étudier les
    Grecs quand tout était déjà dans le Talmud et j’ai moins étudié que lui dans les deux domaines. Ou encore la situation, je ne dirais pas absurde, mais drôle, où les ‘Harédim s’appliquent à montrer
    qu' »Attention, ‘Hazal sont super-modernes! Faut pas croire! »

    Il faut plutôt être moins catégorique. Finalement, les positions sont sans doute moins distantes l’une de l’autre qu’elles ne le paraissent. Il n’y a pas de commandement religieux qui obligerait à
    octroyer aux Sages la connaissance de toute l’existence humaine, emounat ‘hakhamim ou pas. On peut par contre tout à fait concevoir, et même s’émerveiller, de leur profonde sagesse. Les exemples
    dans lesquels on peut trouver comment ‘Hazal entrevoient des concepts modernes bien avant l’heure sont nombreux, et c’est là une force indubitable de notre Torah. Se voiler la face des dimensions
    profondes des textes talmudiques, parfois d’apparence archaïque, serait franchement malhonnète.

    Mais, encore une fois, en sachant garder la mesure. On peut dessiner plusieurs niveaux d' »adaptation » du discours talmudique pour notre génération moderne. Rav Wolbe, cité ici, a présenté des
    textes talmudiques avec une profondeur et une « réalité » certaines. Le lecteur moderne peut y voir un talent évident. Mais ce n’est pas encore – et ce n’est pas grave – la « traduction » de la Guemara
    en termes philosophiques modernes. D’autres l’ont fait, et leur propos s’entend. Mais, il ne faut pas non plus tomber dans une course à « prouver » que ‘Hazal ne sont pas moins modernes que les
    modernes (bien sûr, en admettant qu’il est positif d’être moderne).

    Certains vous dirons que c’est ce que le passage talmudique sur l’ascension de Moshé vient nous enseigner (TB Mena’hot 29b). Il arrive aux cieux et voit Rabbi Akiva enseigner, sans y comprendre un
    strict mot. Quid alors de la yeridat hodorot? De la même manière, on peut imaginer Rav Haï Gaon ne rien comprendre aux ‘hiddoushim de Rabbi Akiva Eiger (simple exemple): la langue est plus aboutie,
    la réflexion sans doute plus conceptualisée et plus ordonnée, etc. etc. (Et je ne parle pas de R. Haïm de Brisk…)
    Et Rabbi Akiva, peut-être clignant de l’oeuil à Moshé assis au dernier rang, conclut et dit: « Halakha leMoshé MiSinaï »…

  8. Bonsoir Picasso,

    Le débat sur la « connaissance » est un préalable indispensable à celui sur l' »autorité », car en l’absence de connaissance, toute légitimité de l’autorité rabbinique disparaît.
    Par ailleurs, lorsque j’écris que ‘Hazal ont appréhendé des concepts postérieurs, cela signifie simplement qu’ils connaissaient sûrement les données brutes, avant qu’elles ne soient conceptualisées
    par les Rishonim ou Aharonim de manière systématique. Il est évident qu’ils ne connaissaient pas les concepts eux-mêmes en tant que systèmes de pensée propres aux auteurs qui les ont mis en valeur.
    Une telle affirmation serait un anachronisme.

  9. Au blogmaster:
    Proposer une vision « ouverte » et s’eloignant des extremites a un avantage: il est aise de s’y rallier. C’est par contre aussi se faciliter la tache…

    Au R.Y.G.:
    Bien entendu, la connaissance est une composante essentielle de l’autorite rabbinique. C’est justement pourquoi je pensais qu’il etait inutile de s’attarder sur ce point evident. Quoi qu’il en
    soit, mon commentaire n’etait qu’une simple parenthese, un peu hors-sujet.

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