« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » – Ce commandement, d’aimer son frère et de l’aider, ne concerne pas que le juif mais aussi nos voisins non-juifs. Il est de notre devoir de les aimer et de se soucier de leur paix et de leur bien-être. Cela est non seulement un devoir moral, c’est aussi un devoir religieux qui provient de notre sainte Torah, dont toutes les voies sont agréables ».[1]

Voici les mots d’un des rabbins les plus influents du monde au 19e siècle, le Rav Hizkyaou Shabtaï, qui fut notamment le Grand Rabbin de l’importante communauté d’Alep en Syrie. Un siècle plus tard, alors que la Syrie est à feu et à sang, les descendants des voisins non-juifs du Rav Shabtaï frappent à nos portes. Mais qui les entend ? Serions-nous devenus sourds à force d’entendre nos propres plaintes ? Aveugles à force de voir nos propres maux ?

Je crois qu’en cette heure sombre, la Torah souffre de l’apathie inquiétante de ceux se réclamant ses plus fidèles élèves. Rappelons rapidement ce que la Torah et ses maîtres nous ont enseigné, et commençons avec Maïmonide :

[La Torah enseigne] « Tu ne rendras pas un esclave [fugitif] à son maître » (Deut. 23) afin que nous soyons miséricordieux. De plus, ce commandement vient nous apprendre une excellente vertu : donner un abris à la personne le réclamant, la protéger et ne pas la livrer à celui dont il fuit. Et il ne suffit pas de lui donner un abris, encore faut-il se préoccuper de ses besoins, de son bien-être et de ne pas lui faire de peine. La Torah nous a encore dit : « Il résidera avec toi, là où il désirera, dans une de tes villes. Il vivra paisiblement, tu ne l’opprimeras point ».

Voilà la loi fixée envers l’être humain à la valeur la moins importante, l’esclave. A plus forte raison que cette loi s’applique pour un homme important recherchant un abris et comme est grand ton devoir envers lui ! (Guide des égarés, 3 :39)

Il ne s’agit pas seulement d’une bonne parole mais d’un commandement explicite et essentiel. La Torah n’éduque donc pas que les âmes mais aussi les cœurs. Dans le même état d’esprit, Maïmonide fait la louange de la mitsva du rachat des captifs :

פדיון שבויים קודם לפרנסת עניים ולכסותן, ואין לך מצוה גדולה כפדיון שבויים, שהשבוי הרי הוא בכלל הרעבים והצמאים והערומים, ועומד בסכנת נפשות. והמעלים עיניו מפדיונו, הרי זה עובר על « לא תאמץ את לבבך ולא תקפוץ את ידך » (דברים טו, ז), ועל « לא תעמֹד על דם רעֶך » (ויקרא יט, טז), ועל « לא יִרדנו בפרך לעיניך » (שם כה, נג), ובטל מצות « פתֹח תפתח את ידך לו » (דברים טו, ח), ומצות « וחי אחיך עמָך » (ויקרא כה, לו), « ואהבת לרעך כמוך » (שם יט, יח), ו »הצל לקוחים למות » (משלי כד, יא) והרבה דברים כאלו. ואין לך מצוה רבה כפדיון שבויים.

« Le rachat des captifs passe avant l’aide aux pauvres, et il n’y a pas de plus grande mitsva que celle du rachat des captifs. Le captif est considéré comme un homme affamé, assoiffé, sans habits et en danger perpétuel.

Celui qui ferme les yeux et ne le rachète pas transgresse les versets : « Ne ferme pas ton cœur et n’éloigne pas ta main » (Deut. 15 :7), « Ne te tiens pas face au sang de ton prochain » (Lev. 19 :16), « Ne le laisse pas souffrir devant tes yeux » (Lev. 25 :36).

Il transgresse les commandements : « Tu lui ouvriras ta main » (Deut. 15 :8), « Ton frère vivra avec toi » (Lev. 25 :36), « Tu aimeras ton prochain » (Lev. 19 :18), « Délivre ceux qu’on traîne à la mort » (Prov. 24 :11)  et encore de nombreux commandements leurs ressemblant.

Il n’y a pas de mitsva importante comme celle du rachat des captifs ».  (Michné Torah, halakhot matanot aniyim, chapitre 8).

Notons, si besoin est, que Maïmonide finit volontairement par une citation du Livre de Proverbes, qui met l’accent sur l’aspect universel de la vie humaine et de l’entre-aide :

Si tu te montres faible au jour de la détresse, ta force n’est qu’étroitesse. Délivre ceux qu’on traîne à la mort; ceux qui vont en chancelant au massacre, sauve-les! Si tu dis: «Mais! Nous ne le savions pas!» Celui qui pèse les cœurs ne le voit-il pas? Celui qui veille sur ton âme ne le connaît-il pas, et ne rendra-t-il pas à chacun selon ses œuvres? (Prov. 24 :11-14)

Ainsi, le commandement du rachat des captifs ne concernerait pas uniquement les juifs mais bien l’ensemble de l’Humanité. Comment lire ces mots sans penser aux centaines de fois où le peuple juif fut massacré face à l’indifférence des nations ? Comment lire ces mots aujourd’hui sans penser à notre indifférence face à la Syrie, à l’Irak, aux esclaves sexuels de Daesh, au génocide des yézidis ?

Rappelons d’ailleurs que comme l’ont déjà souligné de nombreuses autorités juives, s’il existait une différence entre juifs et idolâtres dans les temps antiques, cette différence n’a plus lieu d’être en ce qui concerne les non-juifs contemporains, ne vivant plus selon les normes barbares et païennes de leurs ancêtres. Citons par exemple le dernier Grand Rabbin séfarade de Tel-Aviv, Rav Haïm David Halevy, qui souligne que ce n’est plus « mipnei darkei shalom » (pour « préserver la paix ») que les juifs doivent se soucier du bien-être des non-juifs, mais bien מעיקר הדין, c’est-à-dire selon la loi stricto-sensu et c’est pourquoi « Les nourrir, visiter leurs malades, enterrer leurs morts, les consoler, etc… sont une obligation morale catégorique ».[2]

Il serait à la fois fou et blasphématoire de croire que la Torah nous ordonne de nous intéresser uniquement à la souffrance du peuple juif. La Torah s’en trouverait réduite à un vulgaire guide égoïste de cohésion nationale. « Si tu te montres faible au jour de la détresse, ta force n’est qu’étroitesse » nous dit le Roi Salomon. Si tu te montres faible face à la détresse de l’Autre, ta force ne servant que ton propre intérêt s’en retrouve bien étroite et méprisable.

Dans les semaines qui viennent, durant le mois de Tichri, nous irons jusqu’à jeuner pour demander à Dieu d’entendre nos prières. Pourtant, la haftara de Kippour nous livre déjà le secret du bon jeune et celui du jeune inutile :

 Est-ce là le jeûne qui me plaît, un jour où l’homme se rabaisse ? S’agit-il de courber la tête comme un roseau, de coucher sur le sac et la cendre ? Appelles-tu cela un jeûne, un jour agréable au Seigneur ?

Le jeûne qui me plaît, n’est pas ceci ! Fais tomber les chaînes injustes, délie les attaches du joug, rend la liberté aux opprimés, brise tous les jougs. Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, et ne te dérobe pas à ton semblable.

Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. (Isaïe 58)

Autrement dit, fais preuve d’un minimum d’humanité avant même de parler de religiosité. Dieu ouvre les portes du Ciel à ceux qui savent ouvrir leur propre porte. Saurons-nous entendre la voix des réfugiés frappant à notre porte ? Restera-t-elle close ou, à l’image d’Avraham, ouverte aux quatre vents ?

 

 

[1] דברי יחזקיהו, עמ’ קנ »ו-קנ »ז , דפוס השלם לרבי עזרא חיים מדמשק, ארם צובא, תרפ »א

[2] R. Haim D. Halevy, assé lekha rav 9 :30.

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