Le  (התחדשות יהודית) est le nom donné en Israël au vaste mouvement de renouveau de la pensée juive qui s’y développe. Il ne s’agit pas d’un autre courant religieux mais d’un terme générique englobant tous les mouvements israéliens œuvrant pour un renouveau de la pensée juive, des instituts d’études laïcs au renouveau du judaïsme , en passant par divers courants israéliens proches de l’. Bien que ce site s’intéresse essentiellement au Renouveau du Judaïsme dans une perspective halakhique et proche de l’, nous avons jugé important de présenter rapidement les différentes facettes de ce mouvement de pensée israélien.

Les nouveaux laïcs

En février 2013, le discours d’intronisation à la Knesset de Ruth secouait les Israéliens, mais également les juifs du monde entier. Beaucoup découvrent pour la première fois un phénomène entamé il y a vingt ans et ayant pris beaucoup d’ampleur ces dernières années : le retour des Israéliens laïques aux textes juifs. , qui se dit laïque, symbolise à bien des égards la contreculture de « la génération d’après » le monde laïque de la deuxième moitié du XXe siècle. Talmudiste, elle a fondé « Eloul » et « Alma », deux centres d’études pluralistes à Tel-Aviv et à Jérusalem. De ce fait, elle appelle la société israélienne à redécouvrir les textes que les pionniers sionistes avaient violemment rejetés : le Talmud et la littérature rabbinique, produit de deux milles ans d’exil. Pour les premiers Israéliens, l’exil représentait la phase honteuse du judaïsme ; au « Juif » de l’exil ils opposaient « l’Hébreu » de la Bible, considérée comme texte fondateur par excellence.

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À l’instar de Calderon, des milliers de jeunes laïques retournent aujourd’hui à leurs racines juives. Le Talmud est redécouvert dans des centres d’études à Tel-Aviv, mais également dans les cafés étudiants et les soirées à thèmes. Pour autant, il ne s’agit pas d’un retour à la religion (hazara bitechouva), mais d’un retour à la culture juive. Les enseignants comme les élèves n’ont pas forcément de pratique religieuse ; l’idée est de faire des textes traditionnels du judaïsme les textes qui inspireront la société israélienne de demain.

À travers les pages du Talmud, des ponts se jettent entre laïcs et religieux israéliens. Les premiers apprennent à comprendre et à estimer les juifs restés attachés à la tradition juive, et les seconds apprennent à partager les textes avec le reste du peuple juif. «Cette Tora est l’héritage de tout Israël » a dit Ruth Calderon lors de son discours d’intronisation. Une façon pondérée d’appeler les laïcs à se plonger dans l’étude mais aussi de rappeler aux religieux qu’ils n’ont ni le monopole du texte, ni celui de l’interprétation.

Des laïcs aux religieux : l’idée d’une continuité de l’identité juive

Le retour aux textes fondateurs des Israéliens laïques explique probablement la rapide émergence et le succès des centres d’études destinés à la fois aux publics religieux et laïc. Avant ou après leur service militaire, de nombreux jeunes israéliens font le choix de rejoindre une méhina, centre de préparation aux études universitaires, où les jeunes étudient, font du sport et des activités culturelles.

Alors que les premières méhinot émergèrent au sein du public religieux-sioniste, rapidement imité par le public laïc, on assiste aujourd’hui à l’émergence de méhinot mixtes. Ces centres accueillent des jeunes au background orthodoxe ou laïc et leur proposent d’étudier et de vivre ensemble durant une année. La première de ces méhinot, « Ein Prat », fondée en 2001 par Mikha Goodman, propose aujourd’hui plusieurs programmes qui réunissent quelques centaines de jeunes par an.

Il s’agit là d’une révolution sociologique. À part l’armée, il n’existait pas en Israël de lieu où religieux et laïcs vivaient et œuvraient ensemble. À vrai dire, les étudiants d’Ein Prat n’aiment pas utiliser ce qu’ils estiment être des étiquettes dépassées. Pour eux, il existerait une continuité, un « retsef », allant de laïque pur à très religieux ; à chacun de trouver sa place sur cette ligne continue, et non de choisir entre les deux cases bien distinctes de leurs parents. L’idéologie se veut avant tout inclusive et volontairement non-dénominationnelle. Rien ne résume mieux cette nouvelle forme d’identité juive que la synagogue fondée par les anciens élèves d’Ein Prat à Jérusalem. Celle-ci est séparée en trois sections : l’une réservée aux hommes, l’autre aux femmes, et la troisième est mixte. Certains ne viennent que pour les chants du vendredi soir, prenant bien soin de partir avant le début de l’office, d’autres restent pour toute la prière. Un lieu où toutes les composantes de la société israélienne peuvent se retrouver, sans sentir leur identité personnelle menacée.

Les étudiants d’Ein Prat ont fait le tour du monde juif grâce à leurs vidéos désormais
célèbres qu’ils réalisent à chaque fête juive

 

 

La résurgence de l’identité séfarade au sein de la culture israélienne

Un phénomène non-négligeable, qui intéressera particulièrement la communauté juive française à majorité séfarade, est la résurrection d’une culture séfarade au sein de la société israélienne. Il ne s’agit pas de rétablir un mode de vie nord-africain n’ayant plus grand chose en commun avec un citoyen israélien contemporain, mais de partager avec l’ensemble du peuple juif les trésors de la culture séfarade, du piyout à sa modération religieuse et le génie halakhique de ses rabbins.

On peut citer le mouvement « Tikoun« , fondé par le Dr. Meïr Bouzaglo, fils du feu Rabbi David Bouzaglo connu pour ses célèbres piyoutim (chants liturgiques). Ce mouvement prône un renforcement d’une identité juive au sein de la communauté israélienne laïque et traditionaliste. Loin du fondamentalisme et des clivages religieux, il cherche justement à présenter une approche séfarade et inclusive, consciente des changements drastiques de l’identité juive à l’époque moderne, soucieuse de préserver la démocratie et la liberté d’expression, mais profondément attachée aux valeurs juives. Dans cet état d’esprit, le mouvement centre ses activités sur l’idée d’entraide, de dialogue intercommunautaire et d’inclusivité.

Citons également « Mimizrah Hashemesh« , une association se focalisant sur l’approche religieuse séfarade, connue pour son attachement à la tradition mais aussi pour son ouverture et sa modération. L’association forme une génération de jeunes rabbins perpétuant la tradition séfarade de larges connaissances halakhiques associées à une proximité du peuple et à de larges horizons. Elle s’occupe également de la perpétuation et de la diffusion de l’approche juive séfarade au sein de la population israélienne.

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Rav David Menahem, jeune rabbin séfarade, très populaire chez la jeunesse yérosolomitaine, paytan et lié à « Mimizrah Hashemesh »

Enfin, finissons avec un phénomène culturel qui en dit beaucoup : la résurrection du piyout. Alors que cette forme de musique séfarade traditionnelle semblait vouée à disparaitre, elle est aujourd’hui l’une des plus populaires au sein de la jeunesse israélienne, religieuse ou laïque.  Tour à tour, les chanteurs et chanteuses israéliens populaires sortent des albums aux chants traditionnels qui rencontrent un accueil chaleureux chez le public. En ce mois de Septembre 2014, l’album en tête des charts israéliens n’est nul autre que l’album de piyoutim perses de Maureen Néhadar, une jeune chanteuse qui fait vibrer les cœurs israéliens en chantant sur des airs traditionnels les textes des grands poètes séfarades du Moyen-âge, Rabbi Yehouda Halevy et Ibn Gabirol.

Maureen Nehedar au festival du Piyout 2013, chantant un poème traditionnel d’Ibn Gabirol (Espagne, 11e siècle)

 

Vers une post-orthodoxie ?

Le dernier phénomène dont je souhaite traiter est celui de l’évolution de l’orthodoxie israélienne. Tout d’abord, rappelons qu’en Israël, le judaïsme est essentiellement orthodoxe. L’État d’Israël ne reconnaît que les mariages et conversions orthodoxes, l’extrême majorité des synagogues le sont également. Même si les mouvements Massorti et réformé ont commencé à s’implanter sur le territoire israélien, leur influence reste limitée. Cependant, le monopole orthodoxe est de plus en plus contesté et, qui plus est, de l’intérieur. En effet, c’est au sein des jeunes générations issues de l’orthodoxie que se font entendre des voix nouvelles appelant à l’évolution du modèle actuel. Si certains appellent à un changement interne de l’orthodoxie, d’autres se lancent dans la création de modèles alternatifs et préfèrent la rupture avec l’ancienne génération plutôt que la menace d’un immobilisme permanent. Nous appellerons les premiers les « nouveaux orthodoxes » et les seconds, les « post-orthodoxes ».

Nous citerons tout d’abord Kolech, le mouvement féministe religieux israélien. Fondé en 1998 par , le mouvement se bat sur plusieurs fronts :

  • Faire changer le statut de la femme juive au sein de l’orthodoxie.
  • Aider les femmes battues et les victimes d’abus sexuels, particulièrement dans les milieux religieux.
  • Réformer le mariage et le divorce juifs, afin d’éviter les cas de agounot (femmes en attente de divorce religieux(.
  • Mettre en place un leadership féminin au sein du monde religieux.
  • Kolech se fait la voix d’une orthodoxie rénovée, voire d’une post-orthodoxie, où les femmes deviendraient les actrices d’un renouveau juif.

Aujourd’hui bien établi, Kolech adopte une ligne de conduite assez précise : la forteresse à prendre serait justement l’establishment orthodoxe, et plus particulièrement le rabbinat, s’illustrant par son immobilisme et son dédain pour la condition des femmes juives. Régulièrement, l’association porte plainte à la Cour suprême contre telle ou telle loi bloquant l’accès des femmes à la religion, souvent avec succès. À ce jour, Hannah Kehat ne cache pas que son intention est d’obliger le rabbinat orthodoxe à reconnaître l’ordination des femmes, dès que l’une d’entre elles souhaitera se présenter aux examens, traditionnellement réservés aux hommes.

Or le public cible de Kolech est justement l’orthodoxie, d’où est issue la totalité des dirigeantes de l’association. Plus que la voix des femmes religieuses israéliennes, Kolech se fait la voix d’une orthodoxie rénovée, voire d’une post-orthodoxie, où les femmes deviendraient les actrices d’un renouveau juif et non les spectatrices d’un judaïsme traditionnel.

Vidéo de présentation des activités de Kolech (hébreu/anglais)

 

« Néémanei Tora ve-avoda « est également une association s’inscrivant dans la tendance néo-orthodoxe. L’action principale de l’association consiste à faire connaître au grand public leur « modèle communautaire », une alternative aux rapports actuels entre l’État et la Synagogue. L’idée serait de répartir le budget du Ministère des cultes entre les différentes communautés religieuses, en fonction du nombre de leurs adhérents respectifs. Il s’agirait donc d’une totale démocratisation des affaires religieuses en Israël, qui relèvent pour l’instant uniquement de l’orthodoxie. Parallèlement, l’association œuvre pour maintenir (et souvent, pour recréer) un sionisme religieux ouvert. Dans ce sens, l’association soutient les féministes de Kolech, ainsi que les centres d’études orthodoxes ouverts et divers projets de justice sociale.

Présentation du « modèle communautaire« 

 

Un troisième phénomène, peut-être le plus important, est l’émergence de synagogues « participatives ». Il s’agit de synagogues où les femmes prennent une part active à l’office (sortie de la Tora, lecture de la Tora et de la Haftara, etc.), mais qui n’est pas totalement égalitaire pour autant (les femmes ne peuvent pas diriger tous les offices). La première synagogue fondée sur ce modèle, « Chira Hadacha », fut ouverte à Jérusalem il y a à peine une dizaine d’années. Depuis, il en existe déjà sept en Israël et de nouvelles s’ouvrent presque chaque année, remportant un franc succès dans la frange la plus ouverte des enfants de l’orthodoxie israélienne.

Communauté participative "Béerot" (Beer Sheva) crédit photo : http://kehilatbeerot.org/wp-content/themes/u-design/sliders/cycle/cycle3/images/DSC_0008_e.jpg

Communauté participative « Béerot » (Beer Sheva)
crédit photo : http://kehilatbeerot.org/wp-content/themes/u-design/sliders/cycle/cycle3/images/DSC_0008_e.jpg

Il est difficile de savoir avec précision s’il s’agit d’un renouveau de l’orthodoxie ou d’une post-orthodoxie naissante. Les membres de ces communautés sont d’ailleurs partagés : si certains affirment être orthodoxes, d’autres se contentent de se qualifier de « halakhistes » alors que d’autres affirment ouvertement ne pas être préoccupés par ces vieilles dénominations. Ces communautés ne sont pas uniformes et si les femmes peuvent y monter à la Tora, elles ne peuvent diriger l’office d’Arvit que dans certaines d’entre elles.

Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un phénomène croissant, au grand dam des organisations orthodoxes, incapables de stopper la fuite d’une partie de leurs membres vers ces synagogues sans rabbins et où les décisions se prennent par un vote démocratique. On peut noter avec intérêt que si les grandes organisations orthodoxes israéliennes ne soutiennent pas ces communautés, elles ne les condamnent pas non plus. Probablement car elles ignorent aussi si à long terme, ce modèle s’imposera chez les orthodoxes modernes ou s’il marquera un départ de l’orthodoxie.

Directement lié au phénomène précédent, il faut également noter l’apparition de communautés ouvertement post-orthodoxes et post-courants. À Jérusalem, s’est créé il y a trois ans la communauté « Sod Siah » qui compte déjà plus d’une centaine de membres. Dirigée par une femme issue d’un milieu orthodoxe, Naama Levitz Applbaum, il s’agit d’une synagogue totalement égalitaire, mais dont la plupart des membres sont issus de l’orthodoxie. Non affiliée, cette communauté refuse catégoriquement d’être associée au mouvement Massorti israélien, dont elle est pourtant proche. Et pour cause, une affiliation signifierait une nouvelle catégorisation, exactement ce que veulent fuir les membres de la communauté. Car là encore, il s’agit d’une majorité de jeunes désireux de brouiller les lignes idéologiques de leurs parents. La plupart ont une pratique orthodoxe mais prient dans une synagogue égalitaire sans ressentir le besoin de devoir choisir entre deux cases qui les indiffèrent.

Lié à la communauté, un centre d’études s’est mis en place durant les mois d’été : la « Yeshivat Talpiot », créée il y a trois ans et qui est, elle aussi, un centre d’études égalitaire, alliant études traditionnelles et études académiques. Ses fondateurs et fondatrices, tous issus de l’orthodoxie mais aujourd’hui post-orthodoxes, ne cachent pas leur souhait d’ouvrir dès que possible un programme annuel qui aura pour public cible ces jeunes religieux ne se sentant plus affiliés à l’un des anciens courants.

crédit: Yeshivat Talpiot

crédit: Yeshivat Talpiot

Conclusion

À long terme, il me semble que ces changements ne sauraient rester sans conséquences à l’échelle nationale. Premièrement, le monde laïc refuse de subir indéfiniment le statu quo sur les affaires religieuses instauré dans les premières années de l’État. En redécouvrant les textes juifs, les laïcs s’investissent également dans le culte et s’élèvent contre le monopole orthodoxe. En parallèle, une partie de l’orthodoxie elle-même appelle à la démocratisation de la religion, considérant que ce monopole fait encore plus de mal à l’orthodoxie qu’aux Israéliens laïques.

La jeunesse s’élève contre le sectarisme parental et a déjà exprimé cette position lors des dernières élections. A côté de cela, nous assistons également à une renaissance moderne de la culture séfarade et de son approche religieuse si particulière, qui séduit notamment la jeunesse religieuse. Il est donc à parier qu’elle finira par obtenir gain de cause, probablement en obtenant le financement de l’ensemble des centres d’études et de culture juives, qu’ils soient orthodoxes ou non, mais également en faisant annuler le statu quo des années cinquante. Cependant, il reste difficile de savoir à quel(s) judaïsme(s) donneront naissance ces changements passionnants.

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