Article publié dans le numéro 165 du magazine Tenou’a pour lequel j’ai le plaisir d’écrire régulièrement et que je recommande chaleureusement pour sa qualité et la diversité des intervenants. (lien vers le site de Tenoua).

La prière du , troisième des cinq prières de , occupe une place centrale de par son contenu et correspond historiquement au cœur de la cérémonie qui se déroulait au Temple lors du saint jour. Pourtant, chez bien des fidèles elle est la prière la plus fastidieuse, longue, répétitive et psalmodiée par l’officiant. Dans ce court article, je voudrai raviver la flamme du Moussaf en analysant sa liturgie si particulière.

La prière du Moussaf revient mot à mot, pas à pas, étape après étape, sur le service qu’accomplissait le Grand au Temple de Jérusalem. Historiquement, il faut comprendre qu’à l’époque du Temple il n’existait pas de liturgie synagogale pour ce jour saint dont le service se déroulait quasi-exclusivement au Temple. Une foule considérable de juifs et juives, parfois venus spécialement de Babylonie ou d’Egypte, se rendait à Jérusalem pour l’occasion et suivait avec anxiété le déroulement de la cérémonie sacerdotale. Dès l’aube, l’esplanade était si emplie que lors du sacrifice public étaient installées des barrières visant à éviter que, portés par la foule, des malheureux observateurs échouent dans les flammes.[1]

C’est dans ce contexte qu’il faut s’imaginer les différentes étapes décrites dans notre liturgie, ayant pour summum l’entrée tant attendue du Grand Prêtre dans le . Cette entrée n’était autorisée que ce jour-là et pour le Grand Prêtre uniquement. Vu la sainteté de l’évènement, la tradition voulait que seul un prêtre au cœur parfaitement pur puisse en ressortir vivant. En conséquence, on nous décrit la longue corde et les clochettes attachés aux pieds du prêtre et permettant, en cas de tragédie, d’extraire le corps du sanctuaire. Tout un programme.

Venons-en au service lui-même. Notre liturgie s’ouvre avec cette injonction surprenante : « La veille du Jour du Pardon, [les sages] faisaient jurer le Grand Prêtre sur le Nom de Celui-Qui-Réside dans ce Temple de ne rien changer au service qu’ils lui avaient indiqué, de crainte qu’il y ait en son cœur une quelconque hérésie. Il s’éloignait et pleurait pour avoir été suspecté et eux s’éloignaient et pleuraient pour avoir suspecté sans preuve, car peut être n’avait-il rien sur la conscience. » Cette suspicion réciproque a également des racines historiques et porte sur la présence d’une majorité de saducéens parmi les prêtres de l’époque du Second Temple, au grand damne des sages pharisiens. Une dispute théologique essentielle les opposait les uns aux autres et touchait justement au cœur du service de Kippour.

Cette dispute portait sur un détail interprétatif dans les versets du Lévitique (16 :12-13) décrivant le service que devait accomplir le prêtre après avoir franchi le voile du Saint des Saints :  « [le Grand Prêtre] prendra un brasier plein de charbons ardents ôtés de dessus l’autel devant l’Éternel, et de deux poignées de parfum odoriférants en poudre ; il portera ces choses au-delà du voile; il mettra l’encens sur le feu devant l’Éternel, afin que la nuée du parfum couvre le propitiatoire qui est sur le témoignage, et il ne mourra point. » Mais voilà que le verset possède une ambivalence problématique, expliquée par un recueil de lois antique, la Tossefta (Yoma 1 :8),: « Les sadducéens disaient que l’encensement devait se dérouler à l’extérieur [du Saint des Saints], car il est dit « et la fumée couvrira ». Les sages leur disaient : il est écrit qu’« il mettra l’encens sur le feu, devant l’Eternel » – donc l’encensement devait se faire à l’intérieur ! »

Récapitulons. Saducéens et pharisiens se vouaient une guerre idéologique apparemment disproportionnée à cause d’une divergence interprétative sur le sens d’un verset. Fallait-il d’abord enfumer le Saint des Saints et puis y pénétrer ou procéder dans le sens inverse ?  Les pharisiens, adeptes de la seconde possibilité, promettaient une mort imminente aux saducéens agissant autrement et ceux-ci préféraient prendre ce risque plutôt que de renier leur tradition interprétative. Si vous avez imprimé cet article pour le lire précisément durant l’office de Moussaf, avec pour fond la voix morne de l’officiant, je crois vous avoir totalement enlevé le goût pour cette prière passée de fastidieuse à psychorigide…

Mais continuez encore quelques lignes, nous arrivons à l’essentiel.

Quel est donc le sens de cet étrange débat qui opposait nos deux camps et que nous reproduisons textuellement depuis près de deux milles ans ? Notons d’ores et déjà que les saducéens, perdants historiques, avaient dans ce cas-là une vaste tradition biblique sur laquelle s’appuyer

. Ainsi, lorsque Moïse se trouva face au buisson ardent et réalisa qu’il faisait face à Dieu, le verset nous indique que « Moise cacha sa face, car il craignit de voir la face de Dieu » (Exode 3:6). Dans le même état d’esprit, la première prophétie d’Ézéchiel nous narre sa vision de Dieu et des anges entourant son trône, ces derniers utilisant deux de leurs six ailes pour cacher leurs visages face à Dieu. Enfin, rappelons le passage des Juges (chap. 13) qui nous conte la naissance de Samson, annoncée par un ange à ses parents. Après le départ miraculeux de l’ange, Manoa’h, pensant avoir vu Dieu lui-même, affirma tragiquement à sa femme : « Nous allons mourir, car nous avons vu Dieu » (Juges 13:22).Ces différents passages nous véhiculent tous la même idée, formulée par l’Exode (33 :20) : « L’homme ne peut me voir sans succomber ». Voir Dieu garantit une mort immédiate à l’indiscret.

Revenons-en à notre culte du jour de Kippour : que se passe-t-il à l’intérieur du Saint des Saints ? Le verset parle d’encenser devant Dieu et les sadducéens estimaient, proche du sens littéral, que la pénétration dans la pièce interdite les mènerait à un réel face à face avec le divin résident des lieux. Par conséquent, le nuage de fumée avait un rôle protecteur, il venait cacher Dieu des mortels, afin que ces derniers puissent en ressortir sans succomber à cette ultime révélation. L’encensement se faisait à l’extérieur et le prêtre entrait dans une pièce opaque, préalablement enfumée par l’encens.

S’il en est ainsi, comment comprendre l’avis des pharisiens, à savoir les maîtres de la tradition rabbinique que nous suivons jusqu’à ce jour ? Après tout, eux-aussi étaient bien conscient des risques d’une telle rencontre, de la vision fatale que pouvait-être celle de Dieu, alors pourquoi s’entêter et exiger un encensement postérieur à la pénétration à l’intérieur du Sanctuaire ? Avant d’y répondre, rappelons-nous un détail important : à l’époque du Second Temple, cette pièce était totalement vide, dépouillée de son unique mobilier qu’était l’Arche d’Alliance disparue avec la chute du Premier Temple. Que voyait le Grand Prêtre en y pénétrant ? Probablement rien, si ce n’est la poussière accumulait d’années en années dans une pièce jamais ouverte.

Les saducéens, en modifiant l’ordre du service, souhaitaient faire rentrer le Grand Prêtre dans un nuage d’encens aveuglant et étourdissant. La brusque obscurité, la fumée opaque et les lourdes senteurs avaient tout pour permettre un extase religieux incontrôlé, voire des visions fantasmatiques de Dieu et de ses célestes armées. Nos pharisiens, plus connus pour leur rigueur que pour leur mysticisme débridé, opposent un véto indiscutable à cette pratique. Au Grand Prêtre de se confronter à la nudité des lieux, à la froideur du marbre nu, avant de procéder à l’encensement. Le Dieu des sages ne se rencontre ni dans le délire, ni dans le sensationnel. Il est, au contraire, le Dieu de la simplicité et du quotidien. Dieu n’est pas dans la tempête, pas dans l’effervescence ni dans le feu, nous disait le prophète Élie. Mais Dieu est une fine voix, une présence constante et perceptible par les attentifs uniquement.

Nous voilà revenus à notre liturgie de Moussaf, longue et laborieuse. Celle-ci reproduit fidèlement, peut-être un peu trop, le sérieux pharisien et nous invite à revivre l’espace de quelques heures, la préparation du Grand Prêtre à sa rencontre au sommet. Peut-être qu’en si préparant adéquatement, le fidèle pourra lui aussi s’emplir un moment de cette élévation spirituelle que la journée de Kippour peut apporter. Car Kippour, en nous détachant de nos besoins matériels, nous prépare lentement mais sûrement à pénétrer avec le prêtre dans le Saint des Saints en nous apprenant à percevoir le divin au-delà de la matière.

Notons que la liturgie ashkénaze, plus clémente avec le fidèle, a permis un cours épanchement extatique. À la fin du Moussaf, lorsque la liturgie nous décrit la sortie du Grand Prêtre, l’assemblée chante avec cœur un vieux poème tiré du livre apocryphe de Ben Sira. Ce poème, écrit à l’époque du Temple par un juif local, nous livre avec une authenticité bouleversante, l’émotion de la foule à la sortie du Grand Prêtre, qu’on imagine aux traits apaisés et au visage serein après cette rencontre hors du commun :

Telle la lumineuse splendeur des anges, ainsi était l’apparence du prêtre,

Telle l’arc-en-ciel sortant du nuage, ainsi était l’apparence du prêtre,

Telle la splendeur dont Dieu revêtit les patriarches, ainsi était l’apparence du prêtre,

Telle une rose au sein d’un délicieux jardin, ainsi était l’apparence du prêtre,

[…]

Ô comme était splendide le Grand Prêtre,

Lorsqu’il sortait du Saint des Saints,

En paix, sans blessures.

 

גמר טוב

 

Notes: 

[1] Tossefta Yoma, chap. 4, loi 18.

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